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  • il y a 2 jours
La guerre de 1914-1918 vue par les soldats et ouvriers de l'Empire colonial.
Pour la première fois, grâce à des archives inédites, enregistrements des voix des prisonniers et contrôle postal, ce film restitue ce que pensaient les coloniaux de la guerre, de la France et des Français.
Voici une autre histoire de la guerre de 14-18, jamais vue ni entendue, où les soldats coloniaux ne sont plus sujets mais acteurs.

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Transcription
00:00Écoutons les chanter.
00:30Ces gens eux-mêmes ne sont plus de ce monde, mais même morts, ils continuent à chanter.
00:41Ces voix venues d'outre-tombes, ce sont celles des tirailleurs coloniaux de 14-18.
00:48Elles ont été enregistrées dans les camps de prisonniers par un linguiste allemand, William Doggen,
00:54qui voulait créer la bibliothèque des langues du monde.
00:57Ces centaines d'enregistrements gravés sur des disques ont été oubliés à Berlin durant des décennies.
01:04Aujourd'hui, ces voix ressurgissent et ressuscitent ces soldats du néant.
01:10Ils s'appelaient Alassane, Demba, Karim, Andri.
01:15Ils venaient du Sénégal, d'Indochine, de Madagascar ou d'Algérie.
01:20Ils s'appelaient Bao, Axil, Tongchai, Bakari.
01:23Ils sont tous engagés volontaires, volant au secours de la France.
01:29Leur histoire, celle des soldats coloniaux dans la Grande Guerre, a souvent été racontée.
01:35Mais pour la première fois, ils prennent la parole.
01:39Pour la première fois, ils vont raconter leur guerre, à partir de leurs lettres, de leurs récits, de leurs témoignages, interprétés par des acteurs d'aujourd'hui.
01:50Pour la première fois, vous allez entendre leur voix.
01:53et les écouter.
01:55Moi, Bakari Diallo.
02:23Je suis né en 1892, à Mbala, au Sénégal.
02:29Je suis de la race des peules.
02:31Depuis mon enfance, je garde les moutons et les chèvres, mais je ne suis pas fait pour porter la saourou, la canne des bergers.
02:37Un jour, dans la ville de Gaspapodore, où l'on m'avait envoyé vendre deux bœufs, je fus sidéré.
02:47C'était la première fois que je voyais une femme blanche.
02:50Elle parlait avec un autre blanc dans une langue que je ne comprenais pas.
02:56Je demandais à un travailleur de quelle race étaient ces gens étranges.
03:00Il me répondit, on les appelle français, mon petit.
03:03Il y en a qui sont bons et intelligents, mais pas tous.
03:07J'avais 22 ans quand la guerre a commencé en Europe.
03:19Il est facile aujourd'hui de dire que c'était une guerre de tout babes qui ne nous concernait pas.
03:24Mais à l'époque, nous pensions qu'il était de notre devoir d'aider la France.
03:31Nous pensions que si la France était vaincue, ce seraient les Allemands qui les remplaceraient ici.
03:37Mieux vaut le diable que tu connais que le diable que tu ne connais pas.
03:45Et puis les habitants des quatre communes, Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis, étaient français.
03:51Ils étaient donc mobilisés comme tous les français.
03:54Dans toute l'Afrique de l'Ouest, dans tout l'Empire, c'est un appel à l'engagement.
04:24Mon cher ami, reconnu bon pour le service armé par le conseil de révision, je serai incorporé prochainement.
04:33Je sais que tu n'es pas content de ton exemption car tu voudrais bien porter l'uniforme auprès de moi.
04:38Mais le sort est déjà fait pour toi, tu n'y peux rien.
04:40Je me souviens du bureau de recrutement.
04:48Un docteur habillé avec élégance, avec des galons d'or sur ses manches, nous fait monter sur une bascule, nous pèse, nous mesure.
04:56Il ne connaît pas le peul, mais le bambara.
05:00Il faut un interprète.
05:01Enfin, me voilà soldat.
05:07Je suis entouré de wolofs.
05:08Et bien que ne parlant pas la même langue, nous arrivons à nous entendre.
05:12Les Français voient en nous que des tirailleurs.
05:19Mais nous, on ne veut pas être tirailleurs.
05:21On veut être citoyens, comme ceux des quatre communes.
05:25Pour faire en sorte qu'on devienne citoyen, le député Blaise Diagne nous a dit,
05:29vous devez vous engager dans l'armée en tant que tirailleurs.
05:31Mais plus tard, quand vous serez dans l'armée, vous deviendrez des citoyens français.
05:36Député du Sénégal, Blaise Diagne fut commissaire aux troupes noires sous le gouvernement Clémenceau.
05:46Il parcourait l'Afrique occidentale pour encourager au recrutement.
05:51C'est une personnalité qui faisait la fierté des tirailleurs.
05:55Notre honorable député a voulu nous rendre utile et il a obtenu ce qu'il ambitionnait.
06:00Nous devons, nous tous, sans exception, aller au front et montrer à ses tétons que nous sommes citoyens français.
06:06Animés de sentiments patriotiques.
06:09Maintenant, nous sommes français comme eux devant la loi.
06:11Car nous sommes militaires comme eux.
06:13Nous allons verser notre sang sur le sol français.
06:16Et là, ils sauront que nous sommes les plus braves de leurs sujets africains.
06:20Allons, front, les amis.
06:24Cet enthousiasme n'est pas partagé par tous.
06:27Mamadou Grégoire trouve que la Grande France n'a pas à solliciter ses colonies.
06:30A plus de 6000 kilomètres de l'Afrique occidentale française,
06:52le linguiste berlinois Willem Doggen poursuit depuis plusieurs années un projet fou.
06:58Créer un musée des langues du monde.
07:01Cet enseignant d'anglais et de français a inventé en 1909 un appareil d'enregistrement.
07:07Le Doggen, l'autre apparate.
07:09Il le présente l'année suivante à l'exposition universelle de Bruxelles et obtient une médaille d'argent.
07:16Il commence alors à enregistrer des discours et à concevoir les premiers cours de langue sur disque.
07:21La guerre aurait pu l'arracher à ses chères études.
07:25Tout au contraire, elle sera pour lui l'occasion d'un nouveau départ.
07:35Les tirailleurs partent de Saïgon, d'Alger, de Casablanca, de Dakar, de Tunis.
07:4140 000 Indochinois, autant de Marocains, de Malgaches, 70 000 Tunisiens, 170 000 Algériens,
07:51130 000 tirailleurs sénégalais iront combattre en Europe.
07:55Plus de 400 000 soldats et autant d'ouvriers pour faire tourner les usines et les fermes désertées par les français mobilisés.
08:05...
08:18...
08:22Pour ma part, comme nombre de mes camarades,
08:48je fonce chez un marabout pour lui demander de me confectionner un gris-gris protégeant des balles et des maladies.
08:55Il m'en coûtera 40 francs.
08:59C'est le départ.
09:00Nous marchons vers le port, musique en tête,
09:03et nous embarquons dans un bateau d'une grandeur que je n'ai jamais vue.
09:08Le bateau siffle trois fois avec force.
09:12Aux mains des gens venus assister au départ,
09:14des mouchoirs sont déployés qui semblent répondre à ceux du bord.
09:18Sur le pont, toutes les nuances de couleurs se côtoient.
09:23Noir, blanc, demi-noir, moitié blanc, jaunâtre, qu'importe.
09:28Nous avons tous le même uniforme.
09:31Nous sommes tous soldats français.
09:38Mais le voyage n'est pas toujours agréable.
09:41La tête me tourne.
09:43Le mal de mer me saisit.
09:45Je ne suis pas le seul à rendre ma nourriture à la mer.
09:48Il y a bien pire.
09:52Les sous-marins allemands qui nous guettent.
09:53Le septième jour après avoir quitté Dakar,
09:58on a été torpillés par un sous-marin.
10:00On a senti l'impact.
10:02Et on entendit la sirène qui commençait à hurler.
10:05Et ils nous ont donné des gilets de sauvetage.
10:09Et j'ai couru jusqu'au canot.
10:11Mais si le bateau coulait,
10:12je voulais être parmi les premiers à monter dans un de ces canots.
10:15Tout le monde faisait pareil.
10:17Il fallait se battre.
10:18Il n'y avait pas de place pour tout le monde.
10:19Il ne s'en a que paye.
10:28Il n'y avait pas à faire.
10:41C'est à Sète que nous avons débarqué.
10:56Nous sommes heureux de voir pour la première fois une ville de la Grande France.
11:01Nos yeux se braquent vers les gens, les maisons, les rues, les tramways.
11:05Nous traversons la ville, suivi par des enfants, jeunes garçons et fillettes,
11:10trouvent agréable de suivre le mouvement.
11:14Des cris de « Vive la France » et « Vive les Sénégalais » nous pénètrent profondément.
11:20Certains hommes se détachent de la foule et viennent nous serrer les mains.
11:24Je les entends dire « Bravo les tirailleurs sénégalais ! »
11:27D'autres nous disent « Coupe et tête aux Allemands ! »
11:31Les tirailleurs leur répondent avec leur sourire habituel et montrent leur coupe-coupe,
11:35disant que nous allons tuer tous les ennemis des Français.
11:40On nous accueille de toutes parts, au café, au bureau de tabac,
12:07dans les boulangeries, les charcuteries, pour nous offrir de bonnes choses.
12:11On cause avec nous.
12:13On nous demande d'où nous venons.
12:15On nous donne de l'argent.
12:16Nous employons le peu de Français que nous parlons pour exprimer la joie et l'honneur que nous éprouvons.
12:25Nous regrettons de ne pas nous faire mieux comprendre,
12:28gênés de ne pouvoir rien répondre à nos amis de sept, dont le langage nous touche.
12:32Des hommes et des femmes venaient nous voir.
12:36Ils nous touchaient tous la peau.
12:38Ils n'avaient jamais vu de noir.
12:41Il est plus facile de s'entendre avec les enfants qui viennent à nous.
12:44Ils sont propres, mignons,
12:47et attirent l'amitié tel des anges de rêve.
12:50Un peu craintifs, mais résolus,
12:53ils nous tendent leurs petites mains,
12:54que certains d'entre eux retirent ensuite,
12:56regardant s'ils ne sont pas noircis par la couleur des nôtres.
13:04Je suis arrivé ailleurs après un jour de mer et deux jours de chemin de fer.
13:09J'ai traversé tout le midi de la France.
13:11Tarascon, Toulon, Nîmes, Marseille.
13:15Que de belles choses.
13:246 août 1914.
13:26La guerre entre la France et l'Allemagne est déclarée depuis trois jours.
13:31Le Kaiser Guillaume II exprime le souhait d'enregistrer le discours par lequel il s'adresse à la nation.
13:37Il fait donc appel au service de Willem Dogen et de son appareil enregistreur.
13:41Pour le professeur Dogen, la guerre est une magnifique opportunité.
14:06En se rendant dans les camps de prisonniers,
14:09il pourra collecter une grande partie des langues du monde
14:11grâce aux soldats des empires coloniaux français et britanniques.
14:16Son musée de la voie des peuples n'est plus un vague projet impossible.
14:21Il sera financé directement par Guillaume II,
14:24que Dogen a convaincu de l'intérêt du projet.
14:26Nous étions des paysans pour la plupart.
14:38Aussi, nous nous intéressions de près aux questions agricoles.
14:41Les terres, les fermes, les cultures retenaient notre attention.
14:46Les cochons nous intriguaient.
14:48Ce n'est pas le genre d'animal que l'on élève par chez nous.
14:50Je n'ai jamais vu autant de bétail.
14:54Les poulets ne sont pas petits comme chez nous.
14:56Ils sont bien plus gros.
14:57Et c'est la même chose pour les bœufs.
15:00Il n'y a pas d'un côté les agriculteurs et de l'autre côté les éleveurs.
15:04Non, dans les fermes françaises, c'est les deux au même endroit.
15:06L'autre découverte, c'est celle du climat tempéré, du froid,
15:13des nuages tellement denses dans le nord
15:15qu'on ne voit plus le ciel pendant des jours et même des semaines.
15:20Ce pays est très froid.
15:23La pluie et la neige tombent sans arrêt.
15:26Le brouillard et les nuages sont toujours présents.
15:29Nous devrions à de rares moments le soleil.
15:32La Kibla, la direction de la Mecque,
15:34je ne peux la déterminer qu'à l'aurore.
15:37Je fais mes salades en me purifiant avec du sable.
15:40Car je ne peux ni enlever mes vêtements,
15:43ni faire mes ablutions correctement.
15:49Mais ce qui surprend les Africains et les Indochinois,
15:52c'est la neige.
15:54Et comment l'expliquer dans leurs lettres à leur famille.
16:00La neige, tu vois,
16:02c'est une sorte de glace qui tombe du ciel
16:04et qui ressemble à du coton.
16:06Le sol devient alors tout blanc.
16:10Mais lorsque la température s'élève,
16:14la neige fond et se transforme en eau.
16:16C'est un peu comme du lait qui recouvrirait le sol.
16:26C'est beau, mais c'est froid.
16:29Et je te prie de croire que c'est à la limite du soutenable.
16:31Il y a des endroits en France
16:35où en hiver, l'eau, elle se transforme en glace.
16:40Et des fois, l'eau est si épaisse
16:41que tu peux marcher dessus sans la briser.
16:43Ils ne le savent pas,
17:07mais leur courrier est épluché par les commissions de contrôle postal.
17:10Les autorités veulent sonder leur morale,
17:14rendre compte de leur récrimination
17:16et juger de leur loyauté.
17:19Dans les premiers temps,
17:20les lettres des soldats coloniaux témoignent
17:22d'une véritable admiration pour la France.
17:24La connaissance est la clé du progrès.
17:32Tout commence par Zheng Heup, l'école.
17:37Ici, l'instruction est poussée à un haut degré.
17:41Ceux qui n'envoient pas leurs enfants à l'école
17:42sont méprisés.
17:44Et l'État les punit.
17:47Même dans les régions dévastées par la guerre,
17:49les enfants continuent d'aller à l'école.
17:50Quelle différence avec notre pays.
17:57Devant les manifestations de sympathie des Français,
18:00devant la puissance dégagée par ce pays,
18:03nous éprouvions de la reconnaissance
18:04et une certaine fierté à combattre pour lui.
18:10Moi-même, je fis la connaissance d'une famille
18:13qui, plusieurs jours de suite,
18:15m'invita chez elle comme si j'étais un enfant de la maison.
18:18Quand leur régime est parti,
18:21ils me donnèrent des biscuits, des cigarettes,
18:23des boîtes de sardines
18:24et surtout leur adresse pour que je leur écrive.
18:28J'ai cru me trouver devant ma propre famille.
18:31La France, qui nous considère comme ses enfants,
18:41est bonne pour nous.
18:42C'est une bonne mère qui désire notre bien.
18:45La France est un miracle descendu du ciel.
18:50Les Blancs ne sont plus des rois,
18:53des esprits ou des diables.
18:55Ils sont des hommes, comme nous.
18:57Nous ne voyons pas dans ce pays l'inégalité.
19:04Nous ne côtoyons que la liberté.
19:06Ces gens nous aiment comme leurs propres parents.
19:09À la belle, les filles blédés ne sont pas tous égaux.
19:12Tandis qu'ici, il n'y a pas de meilleur
19:14ni de plus convenable.
19:15Avant de nous envoyer combattre sur le front,
19:30il a d'abord fallu nous instruire.
19:34Dans les casernes, au pays
19:36ou dans les camps français de Fréjus,
19:38du Courneau et d'ailleurs,
19:39on nous a appris à manier la baïonnette
19:41au bout du fusil.
19:42On dirait une danse,
19:53une chorégraphie.
19:55Et je me doute que lorsque nous serons
19:57devant les Allemands,
19:58la réalité sera un peu différente.
20:06De même,
20:07on s'entraîne aux tirs,
20:08aux lancers de grenades,
20:10à creuser des tranchées,
20:11à apprivoiser notre peur des explosions,
20:14à poser des réseaux de fils de fer barbelés,
20:16à ramper
20:17et à ne surtout pas trop lever la tête.
20:23Enfin,
20:24on nous a dotés de masques à gaz.
20:27C'est étonnant ce que les Blancs inventent pour tuer.
20:31Et c'est nous que l'on appelle sauvages.
20:34Quand nous sommes fin près,
20:52nous montons dans un train
20:53qui nous conduit vers le front.
20:54Pauvres de nous,
21:01nous étions si jeunes,
21:02ignorants et inconscients.
21:11On était tous dans la même armée.
21:13On était tous égaux.
21:15On était tous pareils.
21:15Ça, pour l'égalité,
21:19nous étions tous dans la même merde dans les tranchées.
21:23La guerre,
21:25c'est presque impossible à décrire dans nos lettres.
21:33Les tirs d'artillerie grondent comme le tonnerre.
21:37Les obus embrasent le ciel en explosant.
21:39Et quand ils tombent,
21:40ils creusent des trous profonds dans le sol.
21:43Ils enterrent les hommes vivants.
21:44La canonnade résonne dans nos têtes
21:51et nous rend sourds.
21:54Et dans le ciel,
21:55des tranches d'oiseaux métalliques,
21:57avec des hommes dedans,
21:58crachent des balles
21:59et jettent des bombes.
22:01Jamais nous n'avons entendu un tel vacarme.
22:05Il y a des morts partout.
22:07Autant de morts que de mouches.
22:14J'étais au milieu de la troupe et j'avançais.
22:28Puis un obus est tombé près de mes jambes.
22:44Alors j'ai volé à une vingtaine de mètres dans les airs.
22:46Mais je n'étais pas blessé.
22:50J'ai juste avalé beaucoup d'air.
22:53Et puis je suis resté là,
22:54effondré par terre parce que je n'arrivais plus à bouger.
22:56Mon fusil à la main droite,
23:03je me lance devant mes tirailleurs.
23:06La première ligne allemande décharge ses cartouchières sur nous.
23:13Les fusées s'écrasent dans la petite forêt
23:15où des mourants appellent les dieux,
23:17les mères et les prophètes.
23:19Tous absents.
23:20Nous sommes partis à l'attaque.
23:24Mais les fils barbelés n'ont pas été césaillés.
23:27C'est pour ça Bzef mûte.
23:31Ils n'arrivaient plus à avancer.
23:34Les allemands nous ont mitraillés avec leurs fusées.
23:38Il y a eu beaucoup de morts.
23:42Le cadavre change le sol
23:43comme des feuilles mortes au pied d'un arbre.
23:50Pour avoir le courage de marcher au combat,
23:58des musulmans récitent des prières,
24:00entonnent des chants guerriers.
24:01La charge continue.
24:30La moitié des tirailleurs est blessée
24:33et dans le reste, j'en vois qui meurt.
24:36L'un est tombé à ma droite,
24:37le sang coule de sa tête collée à la terre.
24:43Nous voilà sur le parapet de la tranchée allemande.
24:46Nous ne sommes plus que trois tirailleurs.
24:49Je ne compte plus.
24:50Je suis blessé au bras et à la bouche.
24:53Sylla m'aide à retourner dans la ligne française.
24:55On tirait en avançant.
25:00Et puis on arrivait si près des allemands
25:01que nos officiers nous ont donné l'ordre
25:02de prendre nos coupes-coupes.
25:04J'ai vu un soldat se bagarrer avec un allemand.
25:06Et puis il y a un autre allemand
25:07qui est arrivé derrière lui.
25:09Je ne savais pas si il lui mettait un coup de couteau dans le dos
25:11ou s'il était en train de le tirer dans le dos.
25:13Je ne sais pas.
25:13J'ai cru que j'allais mourir, moi.
25:14Un allemand a été fait capturer.
25:26Lorsqu'il a été entouré par les tirailleurs,
25:28il s'est mis à trembler de tout son être.
25:31Eskien.
25:32Nous ne savions pas que les allemands nous décrivaient
25:34comme des bêtes sanguénères, des cannibales.
25:37Ils pensaient qu'il allait être mangé.
25:38Créée en octobre 1915,
25:53la commission phonographique prussienne
25:55réunit une trentaine de chercheurs.
25:58Des anthropologues, musicologues,
26:01africanistes et autres linguistes.
26:03Elle dispose d'une autorisation totale
26:05pour entrer dans les camps de prisonniers.
26:07Mais sa mission doit curieusement rester secrète.
26:11Des prisonniers sélectionnés sont conduits
26:13devant l'entonnoir d'enregistrement
26:14qui emprunte à la technologie du phonographe
26:17et du gramophone.
26:23Les vibrations des voix sont d'abord gravées
26:25sur un cylindre de cire.
26:27Puis elles sont couchées sur des disques de gomme-lac,
26:30ancêtres de nos vinyles.
26:32Seule contrainte,
26:34la durée d'enregistrement ne dépasse pas les 3 minutes.
26:37On demande aux locuteurs
26:39de réciter une série de chiffres
26:40ou bien des mots convenus,
26:48toujours les mêmes,
26:49tels que...
26:50mais aussi...
26:54on leur demande de raconter une histoire.
27:01Ce peut être une histoire drôle,
27:02un conte,
27:03un poème.
27:04Les coloniaux ne sont pas les seuls à immortaliser leur langue.
27:25Dans une démarche anthropologique autant que linguistique,
27:27Dogen veut également recueillir la musicalité du breton,
27:31du corse,
27:32du gascon,
27:33du picard,
27:35du basque.
27:35Sous-titrage Société Radio-Canada
27:37...
27:45Sous-titrage Société Radio-Canada
28:15Pour m'opérer sans douleur, j'ai connu ce produit magique qu'on appelle chloroforme.
28:23C'est un liquide versé sur une compresse qu'on applique sur le nez et qui fait mourir le corps le temps de l'opération.
28:30Le médecin vient me voir très souvent.
28:33Il me demande si je désire quelque chose, recommande aux infirmières de prendre soin de moi.
28:38Il ne fait pas de différence de traitement entre les blessés et je me demande pourquoi il est si bon à mon égard.
28:46Une religieuse, surveillante de nuit, est au chevet d'un lit voisin du mien.
28:52Un homme va mourir.
28:55La salle est emplie d'un silence traversé par les gémissements du blessé.
29:00Maman.
29:01Ma mère.
29:03Mon Dieu.
29:05Mon Dieu.
29:05C'est fini.
29:09Ses yeux restent ouverts et fixés sur le plafond comme s'ils y voyaient encore quelque chose.
29:15Nous nous regardons tour à tour sans dire un mot.
29:18Nous avons compris la fin d'un être qui tout à l'heure était comme nous.
29:22Il n'y a pas que des blessés au combat.
29:34Beaucoup de coloniaux sont aussi hospitalisés pour des pieds gelés.
29:37Il fait un froid glacial.
29:41Il y a de la neige sur les montagnes.
29:44Il pleut beaucoup aussi.
29:48Nos trous sont remplis d'eau.
29:50Nos pieds patouchent dedans et elles enflent aussi.
29:53J'ai mal.
29:55Je n'arrive presque plus à marcher.
29:56Le froid est si intense qu'on n'arrive même plus à boutonner nos uniformes ou à bien manier nos fusils.
30:04L'eau ici se transforme en bloc de glace.
30:08J'ai senti mes doigts s'engourdir sur le fusil et se crisper.
30:12J'arrive presque plus à marcher.
30:21À l'hôpital, les infirmières sont gentilles.
30:24Elles nous donnent des friandises.
30:26Nous font la lecture.
30:27Nous aident à écrire.
30:30Je comprends pourquoi on les appelle les anges blancs.
30:34Mais il y a aussi des visiteuses qui viennent gâter des blessés.
30:39Je me souviendrai toute ma vie de Mademoiselle Toury.
30:43J'attendais sa visite du dimanche avec impatience.
30:47Elle était grande, brune, avec des yeux noirs remplis de douceur et un beau sourire.
30:53Dès qu'elle se trouvait devant moi,
30:55j'oubliais les démons de mes blessures.
30:58En la regardant, il me semblait admirer une des jeunes filles du paradis
31:03que les Peules appellent Ourolaimi.
31:05Une fois rétabli, nous sommes envoyés en convalescence dans les camps du Midi.
31:13Sur la côte d'Azur ou sur la côte atlantique,
31:16les Français ont construit des camps où l'on passe l'hiver loin des rigueurs du climat du Nord.
31:20A Yer, à Fréjus, à Menton, on se croirait dans un pays habité par des tirailleurs sénégalais.
31:28Il faut avoir vu la côte d'Azur.
31:39Le ciel est bleu, le soleil est beau.
31:42L'air court et la mer jette successivement ces vagues comme des moutons poursuivis par des loups.
31:48Les grands hôtels, le Carlton et le Prince de Galles, sont transformés en hôpitaux.
31:55Au loin, un groupe de bambaras armés de tam-tam jouent et danse.
32:01Ils captivent la curiosité des Européens qui s'approchent.
32:04C'est le temps du grand repos.
32:12Pas le petit repos des cantonnements du front où l'on lave son linge et ses pieds endoloris,
32:18où l'on creuse des tranchées de troisième ligne en attendant l'heure heureuse de la soupe.
32:23Ici, à Menton, nous oublions la guerre.
32:31Les Indochinois s'adonnent au jardinage.
32:34Comme ils sont plus petits et plus frêles que les Africains,
32:38les autorités considèrent qu'ils ne sont peut-être pas de bons soldats.
32:42Mais ce n'est qu'un préjugé.
32:45En tout cas, la France fait tout pour que nous soyons satisfaits.
32:48La cuisine est adaptée à nos goûts.
32:51Moins de pâtes, de pommes de terre, de haricots,
32:54et plus de mille, de graines de couscous, de riz, de chèvres, de moutons.
32:58Les animaux sont abattus rituellement selon les règles de l'islam.
33:05Lors des fêtes musulmanes, nous avons des rations supplémentaires,
33:09et le soir, c'est méchoui.
33:11L'expérience de la captivité en Allemagne, c'est d'abord la fin.
33:20À cause du blocus naval des Alliés,
33:23l'Allemagne doit terriblement se rationner.
33:25Les prisonniers se contentent d'une soupe claire de navets,
33:28et d'un pain, où se mêlent la fécule de pommes de terre,
33:32la sueur et la paille hachées.
33:33Pas de quoi caler un estomac.
34:03Pendant que l'on crève de faim dans les camps allemands,
34:10la France, elle, prend soin de ses soldats.
34:17Nous avons construit une pagode pour y faire nos dévotions aux esprits.
34:21Puis, nous avons fêté le nouvel an lunaire avec la danse du lion.
34:26Je ne pensais pas si loin de chez moi que je pourrais vivre cela.
34:29Il ne manquait même pas les tchétchounuk,
34:32ces délicieuses boulettes de riz gluon,
34:34farcies de haricots et arrosées de jus de gingembre.
34:38Nous, on a une mosquée.
34:40Elle a été élevée à Nogent-sur-Marne,
34:42à côté de l'hôpital colonial.
34:44C'est la première mosquée de France.
34:46Elle a été recouverte de tapis offerts par les grands magasins de l'Ouvre.
34:50C'est l'imam Abdelrahman qui l'a proclamée en 1916 en disant ceci.
34:55Nous sommes les enfants de la France.
34:56Nous sommes venus volontairement de notre plein gré,
34:59pour aider jusqu'à notre dernier, sauf notre noble mère, la France.
35:03Elle qui représente le droit et qui marche dans la bonne voie.
35:13Nous qui passons d'un camp à l'autre, l'hiver dans le midi,
35:17du printemps à l'automne au front,
35:19nous n'avons pas besoin de mosquées pour prier.
35:22Mon camarade Tirno Amadou, le chapelet entre les doigts,
35:26prie Allah pour qu'il donne la victoire à la France.
35:29Pour que la guerre finisse et que nous retournions enfin dans nos familles.
35:35Mais qu'Allah me pardonne, nous ne sommes pas toujours assidus à la prière.
35:40Il nous arrive de boire du vin et de regarder les femmes,
35:43car elles sont bien jolies.
35:53À Toulouse, la rue est pleine de jeunes beautés qui s'étalent à vos vues et éveillent vos sens.
35:58L'apparence est des plus charmantes.
36:01Mais plus on séduit, plus les poches se vident.
36:04Car les demoiselles font l'amour surtout avec Tinkoumen, avec nos porte-monnaie.
36:11Tu ne vas pas me croire.
36:15Mais ici, les femmes n'attendent pas le mariage pour connaître le sexe.
36:18Laisse-moi te dire que nous avons une autre disposition.
36:21Nous nous vantons devant nos amis restés au pays, bien sûr.
36:30La plupart du temps, les seules femmes avec qui nous couchons sont des prostituées.
36:35Mais pour nous, c'est la première fois que nous touchons une blanche.
36:39C'est absolument inimaginable.
36:41Ce n'était pas des prostituées.
36:44C'était des filles de bonne famille qui nous fréquentaient.
36:48Elles savaient qu'on était loin de notre pays, qu'on avait besoin d'infection,
36:52qu'on avait besoin d'un peu d'argent pour acheter des cigarettes, pour aller au cinéma.
36:57Alors voilà, on se voyait des fois dans la rue, des fois dans les cafés,
37:01mais il n'y avait pas de sentiment.
37:03Non.
37:04Des fois, ça pouvait arriver que des marines de guerre tombaient amoureuses,
37:06mais c'était rare, quoi.
37:07Les ouvriers qui travaillent dans les usines de guerre aux côtés des Français et des Françaises
37:14ont bien plus d'occasion que les soldats coloniaux de rencontrer des femmes.
37:19Il existe de véritables histoires d'amour, avec mariage et même enfants.
37:26Le dimanche, je me promène en ville accompagné de ma fiancée.
37:31Ses parents m'aiment beaucoup.
37:34Quand je viens chez eux le dimanche, ils m'invitent à leur table.
37:37Et me considèrent comme leur propre enfant.
37:40Nous sommes populaires, car nous sommes l'Empire.
37:55Nous représentons la plus grande France et nous en sommes fiers.
38:00Fiers de nos exploits.
38:02Fiers du regard porté sur nous, surtout en octobre 1916,
38:05quand nous, les tirailleurs, avons repris Douaumont à l'ennemi.
38:10On était très fiers d'avoir pris le fort de Douaumont.
38:21Nos officiers nous ont dit, ne lavez pas vos uniformes.
38:24Même s'ils sont pleins de bouts,
38:26parcourez le pays comme vous êtes.
38:28Il faut que tous les gens que vous croisez sachent que vous y étiez.
38:31On a pris le train pendant trois jours,
38:35de Verdun à Saint-Raphaël.
38:37Et puis toutes les gares où on s'arrêtait,
38:39tout le monde criait, vive les tirailleurs sénégalais !
38:42Alors après, même si on leur disait qu'on avait fait l'offensive du fort de Douaumont,
38:46ils nous ont regardé les étoiles plein les yeux.
38:48Alors, après l'hivernage de 1916-1917,
38:57on y a cru.
39:01Au chemin des dames, en avril 1917,
39:05nous allions remporter la victoire.
39:08Les Sénégalais ont fait tous leurs devoirs
39:10et sont prêts à le refaire encore,
39:12maintenant que la bonne saison est arrivée.
39:13Nous avions obtenu l'honneur de partir les premiers,
39:21mais ce fut une boucherie
39:22et quelque chose s'est cassé.
39:30La guerre a duré trop longtemps.
39:33Notre enthousiasme du début s'est épuisé.
39:37Ce n'est plus du tout une aventure,
39:38mais un véritable calvaire qui n'en finit pas.
39:41Alors, dans nos lettres,
39:42on demande ce qu'en pensent les marabouts.
39:45Quand donc sortira-t-on de cet enfer ?
39:47Nous conseillons à nos amis
39:48de ne surtout pas s'engager.
39:53Cher Djawar,
39:54ne commets jamais l'imprudence
39:56de Demoday nous rejoindre.
39:58On espère que la guerre se finira
39:59avant la fin de cette année 1917.
40:03La plus douce récompense qu'on puisse me faire,
40:06c'est de me retourner au Sénégal.
40:08Nuit et jour, je pense à ce magnifique pays.
40:10Je regrette de m'être engagé pour la prime.
40:17Si c'était à refaire, je ne marcherais plus.
40:19On peut me donner tout l'argent que je peux porter.
40:22J'en ai marre d'être ici.
40:24Pourquoi je suis venu en France ?
40:27Oh Allah, si j'avais su ce qui m'arriverait ici,
40:30je aurais tout fait pour ne pas venir.
40:32Je suis comme un cochon qui vit parmi les cochons.
40:34Nous sommes devenus aussi râleurs que les Français.
40:43Le froid, la pluie,
40:45et puis la nostalgie du pays,
40:47la peur de mourir,
40:48la tristesse d'une vie gâchée dans la boue.
40:51C'est le cafard.
40:52Je suis dans une tombe,
40:56triste et affligée,
40:59comme la colombe qui gémit sur la branche.
41:02Je suis isolée des miens,
41:04dans un pays étranger.
41:07Je pleure.
41:08La première réaction est le fatalisme.
41:15Qui pouvons-nous ?
41:16Mais l'on peut aussi glisser dans la colère,
41:44de devenir indifférents à la France et aux Français,
41:48et même les détester.
41:53En Allemagne aussi,
41:55les autorités cherchent à séduire les musulmans
41:57pour mieux les retourner contre la France et l'Angleterre.
42:01Vous vous battez pour vos oppresseurs.
42:04Vous devriez vous battre avec les Ottomans alliés de l'Allemagne,
42:08leur dit-on.
42:10On suggère que le Kaiser lui-même se serait converti à l'islam.
42:15Et pour mieux les conditionner,
42:18les Allemands rassemblent les prisonniers musulmans
42:20dans un camp près de Berlin.
42:23Les autorités y élèvent la première mosquée sur le sol allemand.
42:28La prière est obligatoire,
42:30et les prêches sont anti-français et anti-britanniques.
42:34Ceux qui ne veulent pas se rendre à la prière sont battus
42:37et privés de repas.
42:38Des chansons anti-françaises sont diffusées par des haut-parleurs
42:42et des cours de Coran appellent à la guerre sainte contre les alliés.
42:45Cela ne marche pas.
42:49Des chrétiens qui appellent à la guerre sainte contre les chrétiens,
42:53cela sent la manipulation.
42:56Mais ce rassemblement de musulmans du monde entier
42:59font les délices de Doguen et de ses acolytes
43:02qui ne voient dans les captifs qu'un sujet de recherche scientifique.
43:05Ici, c'est le règne du brouillard et du froid.
43:11Les soldats s'en plaignent,
43:13certains avec poésie
43:14et d'autres plus directement.
43:15Dans le camp du Croissant,
43:38à proximité de Berlin,
43:40le Tunisien Sadok Ben Rachid,
43:42ouvrier agricole analfabète de 37 ans,
43:45chante toute sa douleur.
43:47Celle de l'incorporation dans l'armée française.
44:03Puis celle de la guerre et de la blessure.
44:10Et enfin, celle de la captivité.
44:15Alors que la propagande pose les allemands en défenseurs des musulmans,
44:28Sadok Ben Rachid ne dissimule pas son hostilité.
44:32Au fond, Doguen se moque de ce que racontent les tirailleurs.
44:36Il veut juste leur son.
44:37En France, c'est la même histoire
44:45qui de la tristesse conduit à la colère.
44:48Les allemands nous vaincront.
44:57La France est aidée par quantité de peuples.
45:00Et pourtant, les allemands ne reculent pas.
45:05Ils sont d'une puissance surnaturelle
45:07et d'une taille gigantesque,
45:08aussi grande que des éléphants.
45:11Quant à moi qui suis de petite taille,
45:12ils m'auront avalé avant que je me batte.
45:14Pourquoi ne deviendrions-nous pas allemands ?
45:25Après tout, nous subissons la domination française.
45:29Alors, pourquoi pas une autre ?
45:30Ce pays de France,
45:32il n'est pas bon.
45:34Bizarrement, nous vaincrons.
45:36C'est ça le français.
45:38Cette guerre va leur apprendre à faire les malins.
45:40Je souhaite ardemment qu'ils soient battus.
45:42Il est fort heureux d'avoir appris à se battre.
45:45Car si le ciel nous aide,
45:47nous pourrons un jour reconquérir notre pays.
45:59Finalement, au front,
46:01sous l'uniforme,
46:02comme dans les camps de prisonniers,
46:04ce n'est plus qu'un même désir,
46:06un même espoir.
46:08La paix.
46:10La paix.
46:10La paix.
46:26Au total, la commission phonographique prussienne a imprimé 1650 disques en 250 langues.
46:52Willem Doggen soutenait qu'il avait voulu créer des documents qui survivraient au millénaire.
46:59Il n'avait pas tort.
47:03Ses voix surgissent d'outre-tombe, forment un testament acoustique.
47:10Alors, écoutons-les.
47:12Écoutons les Bakwe, Bambara, les Khmer, les Arabes, Draoui, Foulbé, Somba, Basari, les Malgaches, Tonquinois, Amazig.
47:25Écoutons tous ces peuples de la terre qui ont la France en partage.
47:29Écoutons les cloches qui annoncent la bonne nouvelle de la paix.
47:34Elles disent « la guerre est finie ».
47:37Vous rentrerez bientôt au pays.
47:38Mais vous, qui êtes partis indigènes, vous rentrerez français.
47:45Car la France a promis de les faire citoyens.
47:55Cette fierté nouvelle, c'était celle de l'égalité.
47:59Cette égalité que nous ne connaissions pas dans les colonies et que nous avons découvert en France.
48:04Depuis, nous n'avons plus rien laissé passer.
48:06Si un Toubab nous traitait de nègres, alors il recevait une belle correction.
48:12Et quand les officiers arrivaient, il nous donnait raison.
48:15Les temps avaient changé.
48:17Quand ça n'allait pas, nous écrivions à notre député.
48:21Et Blaise Diagne arrivait.
48:22À ceux qui nous traitent de mercenaires, qui nous injurient en disant qu'on ne savait pas pour qui ou pour quoi on se battait.
48:31Moi, Gribour Diallo, je dis, on ne se battait pas pour les Français.
48:36On se battait pour nous-mêmes.
48:38On se battait pour devenir citoyens français.
48:40Je suis devenu français en 1920.
48:48Mais l'immense majorité des tirailleurs n'a pas accédé à ce titre.
48:53Alors la confiance placée dans la France en a pris un coup.
48:56La France est belle, grande, généreuse.
49:01Elle est la nation universelle.
49:03Mais les Français ne sont pas toujours à sa hauteur.
49:05Je ne veux plus entendre parler de cette guerre.
49:21Je veux retourner en Indochine pour y vivre comme un simple Nyaoué.
49:27Quel bonheur.
49:29Reprendre la charrue et passer des jours sinon heureux,
49:32du moins exempt de soucis dans nos brousses indochinoises.
49:38Ce sera désormais mon unique et cher désir.
49:58Quand je suis arrivé à pied à la maison de mon père,
50:00tout le monde était surpris.
50:03Ils avaient fait une nuit blanche pour moi.
50:05Personne ne dormait.
50:05Ils m'attendaient tous.
50:07Quand je suis arrivé,
50:08ils avaient tué des chèvres pour moi.
50:11Il y avait beaucoup de couscous aussi.
50:14C'était festif.
50:15Ils chantaient, ils dansaient, ils rigolaient.
50:19Mais bon.
50:22Les familles de ceux qui avaient perdu leurs enfants,
50:24elles savaient combien on était quand on est partis faire la guerre.
50:27Du coup, elles savaient une fois qu'on était rentrés,
50:29combien on était aussi.
50:30Il n'y avait pas besoin de leur dire pour leur fils.
50:34Elles savaient déjà qu'ils étaient décédés.
50:35Ils ont versé leur sang pour la France.
50:4471 000 de leurs frères sont enterrés pour toujours
50:46dans la terre de ce pays
50:48qui est désormais la leur.
50:50Je prie Dieu pour qu'il n'y ait plus jamais de guerre.
50:58Surtout qu'elles ne reviennent pas.
51:00Rien de ce que j'ai vu ne varait tous nos sacrifices,
51:03ni la mort de tous ces braves.
51:04Maintenant que c'est mon tour de rejoindre l'Afrique,
51:11moi, Bakary Diallo,
51:14j'ai envie de pleurer.
51:16Quand je suis venu, j'avais la tête chargée de malentendus.
51:20On m'avait dit que vous étiez des méchants.
51:22Je vous craignais.
51:24Et quand on a peur des gens, on les fuit.
51:26Je vous ai rencontrés
51:29et je vous ai aimés
51:31comme vous m'avez aimé.
51:33S'il y a une leçon
51:35à cette triste guerre,
51:37c'est qu'il faut nous connaître
51:38et nous entraider sans distinction de race.
51:42Les couleurs
51:43ne sont que des couvertures.
51:46Aimons-nous tous
51:46en dépit des idées superficielles
51:49qui tentent de nous séparer.
51:51À toute histoire,
51:53il y a des raisons.
51:54Tâchons de trouver
51:57celles qui doivent nous unir à jamais.
51:59Sous-titrage Société Radio-Canada
52:04Sous-titrage Société Radio-Canada
52:34Sous-titrage Société Radio-Canada
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