- il y a 2 jours
"Il était une fois un village tombé dans les oubliettes de l’Histoire, celui du secteur français allié de Berlin Ouest. J’ai grandi dans cette communauté d’expatriés militaires et civils, au temps de la Guerre Froide. Aujourd’hui, je retourne à Berlin à la recherche des traces de cette vie révolue. Mes souvenirs subjectifs et l’Histoire officielle s’entrecroisent dans cette ville en continuelle reconstruction."
Réalisé par Mariette Feltin - Écrit par Mariette Feltin (52')
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02:00« Enfant, les raisons de la présence des Français en Allemagne ne me préoccupaient pas.
02:07Nous étions là tout simplement car la France avait gagné la guerre
02:10et aussi parce qu'il fallait protéger Berlin-Ouest d'une invasion communiste.
02:14C'est plus tard que j'ai découvert que sans Churchill, qui voulait un allié européen face à Staline
02:24et sans l'insistance de De Gaulle, j'aurais grandi ailleurs.
02:28Les premiers accords entre soviétiques, américains et anglais ne prévoyaient la présence des Français ni en Allemagne ni à Berlin.
02:42Une fois la France admise à la table des vainqueurs, il faudra sept propositions et compromis
02:48pour lui trouver un secteur d'occupation dans l'ancienne capitale du Reich.
02:53Les Français ont finalement investi les arrondissements de Wedding et de Reinickendorf,
02:58au nord d'une ville dévastée au statut particulier, dit quadripartite.
03:03C'est comme ça que j'atterris dans un premier temps à la cité Pasteur,
03:15aux abords du Courchomardam, en face du quartier Napoléon,
03:20une immense caserne qui était le quartier général des forces françaises à Berlin.
03:30Ça me change de mon village alsacien.
03:32Le premier jour, en sortant de l'école, je me perds au milieu des immeubles qui se ressemblent tous.
03:39Quand on me demande où j'habite, je réponds, j'habite à Berlin.
03:49Nous déménageons une première fois pour habiter près de l'aéroport de Tegel,
03:54construit en trois mois par les Français lors du blocus de Berlin de 1948,
03:58avec l'aide des trumafrauen, les femmes des ruines qui avaient déblayé Berlin après guerre.
04:10Le blocus soviétique avait rapproché la population berlinoise de l'occupant français,
04:15qui sera perçu désormais comme une force protectrice contre le danger communiste.
04:19Nous redéménageons plus au nord encore, au bout du bout du monde,
04:34à la cité Foch, qui est en train de devenir la grande cité du secteur français.
04:39Les bâtiments d'habitation sont identifiés par des lettres.
04:48S.O. pour les sous-officiers et O. pour les officiers,
04:52dont font partie aussi les enseignants.
04:55Moi, j'habite dans le Odisse.
04:58Ma mère est la directrice de l'école maternelle La Fontaine.
05:00Betty, qui deviendra mon amie, habite juste au-dessus.
05:14Au début des années 70,
05:16les autorités françaises s'installent dans la durée.
05:20Ça construit dans tous les coins.
05:21Qui pouvait imaginer alors que ce monde allait disparaître avec la chute du mur,
05:36vingt ans plus tard ?
05:38Pour moi, enfant, le village était là de tout temps,
05:48et pour toujours.
05:49Dans cette cité que les Berlinois appellent le ghetto doré,
05:59des bus spéciaux amènent les enfants des autres cités françaises
06:02éparpillées autour de l'aéroport.
06:06Mon école est française,
06:08mes voisins sont français,
06:09mes copines sont françaises.
06:14Dans notre village,
06:16nous avons toute l'attitude pour jouer,
06:17courir,
06:19rouler à bicyclette,
06:20faire des concours de patins à roulettes.
06:22Sortir de la cité fauche,
06:24c'est aller en terre étrangère.
06:27Et nous avons la sensation de franchir une frontière
06:30bien plus tangible que celle,
06:31hors de notre vue,
06:33du fameux mur entre Berlin-Ouest et Berlin-Est.
06:39Tout ce qui n'est pas français
06:40appartient à un autre monde,
06:42qu'on appelle tout simplement
06:43chez les Allemands.
06:45Berlin restera occupé jusqu'en 1994.
06:53Mais moi,
06:54depuis des années déjà,
06:56je me partageais entre Berlin et Strasbourg.
06:58Ma fille Pauline est née en 1992,
07:24trois ans après la chute du mur.
07:25En 2002,
07:29nous allons rendre visite
07:30à ses grands-parents
07:31qui vivent toujours à Berlin.
07:42Après le départ
07:43des troupes d'occupation françaises
07:44en 1994,
07:46mes parents ont décidé
07:47de s'installer définitivement
07:49dans l'ancienne cité Guinemere,
07:51la cité des aviateurs,
07:52cédée aux autorités allemandes.
07:54Cette fois,
07:59je ne suis pas venue
08:00que pour ripailler.
08:02Pauline a 10 ans.
08:04Je veux lui montrer
08:04le village où j'ai grandi.
08:12Sur le chemin,
08:14je me souviens
08:14des jardiniers turcs
08:15qui s'activaient
08:16à longueur d'année
08:17pour la beauté
08:18de notre belle cité française.
08:19Je retrouve l'odeur des pins
08:45et celle du gazon
08:47fraîchement tondue.
08:52Regarde,
08:53là,
08:53c'était l'étaire
08:53de notre cuisine.
08:59Le bloc
09:00où nous avons vécu
09:01est en travaux.
09:03Je profite de l'aubaine
09:04pour montrer à Pauline
09:05l'appartement
09:05où j'ai grandi.
09:06C'était ma chambre là
09:36Nos logements étaient mis à disposition gratuitement
09:45Avec le mobilier, la litterie, la vaisselle
09:48En cas de conflit, il fallait pouvoir lever le camp très rapidement
09:52Le gouvernement militaire français de Berlin fournissait
09:56L'électricité, l'eau, le chauffage, le fer à repasser, le papier toilette
10:03Sans oublier la femme de ménage, deux fois par semaine
10:06Tous les dix ans, les tapisseries étaient renouvelées
10:09Les parquets vitrifiés, le mobilier changé
10:13Mon ancien village ne racontait rien à Pauline
10:25Et moi, huit ans après le départ des français
10:30Je ne saisissais pas encore qu'il était en train de disparaître
10:33De l'appartement familial, il ne reste aujourd'hui que ces quelques images
10:48Je tournais par ma plus jeune soeur
10:50On t'appelle, on t'appelle
10:58Huit heures de suite, c'était un peu loin
11:07En même temps, ça peut être sympa
11:09On s'attend, la vie était plus belle
11:23C'était plus belle, et le soleil est plus...
11:47À chaque fois que je retourne à Berlin, je vais à Mütte,
11:50un des arrondissements de l'ancien secteur soviétique,
11:54au café Fleury que tient Betty, mon amie et ancienne voisine du bloc Odyss.
11:59Ma mère l'avait eue en classe de maternelle,
12:02et son père était mon professeur d'allemand au collège Voltaire.
12:07Les familles des militaires restaient rarement plus de 3 ans,
12:11mais les enseignants pouvaient rester très longtemps en poste à Berlin.
12:17Betty n'a jamais quitté la ville qui nous a vu grandir,
12:19et a grandi au fur et à mesure que nous la découvrions.
12:23À chacun de mes retours, adolescente, je la retrouvais,
12:27et nous allions vibrer ensemble dans la nuit berlinoise.
12:29Sous-titrage Société Radio-Canada
12:39Béty est devenue une drôle de Française.
12:42Grâce à elle, j'ai gardé un lien avec cette ville
12:46qui s'est métamorphosée à vive à l'heure,
12:48et qui ne ressemble en rien au Berlin que j'ai connu,
12:50tombé dans les oubliés de la ville de Paris.
12:52Béty est devenue une drôle de Française.
13:07Grâce à elle, j'ai gardé un lien avec cette ville
13:10qui s'est métamorphosée à vive à l'heure,
13:12qui est devenue une belle allure,
13:14et qui ne ressemble en rien au Berlin que j'ai connu,
13:16tombé dans les oubliettes de l'histoire.
13:19Son environnement, son mode de vie,
13:21ses amis sont allemands.
13:25Son mari, Detlef, est même un ancien aussi,
13:28un habitant de l'Est,
13:30dont le groupe de rock a eu son heure de gloire en RDA.
13:43Dans ce café où j'aime humer l'ère du Berlin d'aujourd'hui,
13:46persiste toujours l'arrière-goût du Berlin où j'ai vécu.
13:53Moi, je suis devenue une drôle de berlinoise.
14:00Longtemps, j'étais à Berlin sans y être vraiment.
14:21Dès l'âge de 15 ans, jusqu'à la fin de mes études et même après,
14:26je retournais à Berlin pour chaque vacances.
14:28Et l'été, j'y travaillais.
14:35Trois fois par semaine, le train militaire français
14:38reliait Berlin et Strasbourg.
14:41Le voyage était gratuit, à condition de se faire établir
14:43un laissé-passer assez longtemps à l'avance.
14:47Le train roulait de nuit et traversait les deux Allemagnes.
14:51Le trajet durait 13 heures.
14:53La paranoïa liée à la guerre froide était omniprésente.
15:08Les vitres calfeutrées, les changements de locomotive,
15:13les Russes et leur contrôle d'identité,
15:16le passage dans le couloir soviétique.
15:18Tout cela ne manquait pas d'inquiéter les voyageurs novices.
15:21Nous, les habitués, avions fini par intégrer ces tracasseries rituelles.
15:30Et loin de nos parents, nous allions profiter de cette nuit qui nous était offerte.
15:35A chaque voyage, nous retrouvions le convoyeur qui allait tenter de nous discipliner durant le trajet.
15:46Et Manu le barman, complice de l'insouciance de notre jeunesse.
15:50Les compartiments de seconde classe se transformaient en fumoirs,
15:58certains en garçonnières ou en tripots.
16:02On y jouait au tarot, parfois au strip poker.
16:05Tard dans la nuit, les banquettes étaient dressées en couchettes.
16:24Je me glissais dans le sac de mon drap, trop étroit,
16:28et reposais ma tête contre la paroi à côté de la fenêtre.
16:31Le roulis familier du voyage m'envahissait.
16:33Les voies dans le couloir, de plus en plus distendues, s'y mêlaient, parfois jusqu'à l'aube.
16:41L'odeur des cigarettes persistait, et je finissais par m'endormir.
16:46Je me réveillais à Strasbourg, ou à Berlin.
17:03A chaque arrivée à la petite gare française de Berlin-Tegel,
17:21nous étions accueillis par l'enregistrement de l'hymne officieux de Berlin.
17:24L'ère d'opérette de la Béalina Luft, jouée par la fanfare du 46e régiment d'infanterie.
17:31Aujourd'hui, Montrain s'est transformé en objet de mémoire.
17:43Aujourd'hui, Montrain s'est transformé en objet de mémoire.
17:57Il est à quai, dans la cour du musée des Alliés,
17:59lui-même abrité dans l'outposte, l'ancien cinéma du secteur américain.
18:07L'avant-poste était bien sûr celui de la liberté,
18:10à défendre et à protéger contre le communisme.
18:12...
18:30Pour moi, consulter les archives au musée,
18:33c'est plonger dans mon album de photos familiales.
18:36Mes parents n'ont presque rien gardé.
18:42J'ai toujours vu la Gazette de Berlin posée sur la table du salon.
18:48A l'époque, le journal de la communauté française ne m'intéressait guère.
18:52...
19:06A l'heure du lien social en ligne et des messages effacés d'un simple clic,
19:09je retrouve la vie de notre grand village,
19:12le programme des cinémas,
19:14les grandes et les petites nouvelles,
19:18les concerts chez les Allemands,
19:28à la Philharmonie ou à la Schaubühne,
19:31les départs des colonels et des généraux,
19:33et l'inauguration de nos nouveaux économats,
19:3713 ans seulement avant la chute du mur.
19:40...
19:43Dans la Gazette, on nous promettait
19:45un rayon textile,
19:47un rayon électroménager,
19:49une parfumerie,
19:51un rayon vaisselle,
19:53un rayon télé, radio et haute fidélité,
19:55une boutique cadeau.
19:56Et pour nos papilles,
19:58un rayon boucherie,
20:00ses volailles fraîches,
20:01éviscérées, prêtes à cuire,
20:03des produits de charcuterie sous vide,
20:05de la viande conditionnée, en barquette sous fine,
20:07un rayon poisson frais,
20:09ses truites vivantes.
20:11Pour accéder à cette caverne d'Ali Baba,
20:13totalement détaxée,
20:15il fallait faire partie des forces alliées de Berlin.
20:17Les Américains et les Anglais se régalaient
20:20de nos produits made in France.
20:22Les Français, pareillement,
20:24ne se privaient pas de partir en expédition
20:26chez nos voisins.
20:28Chez les Américains,
20:30c'était le début des cornflakes.
20:32On trouvait du pain toast enrichi aux vitamines,
20:34de la glace à la fraise,
20:36avec des vraies fraises,
20:38des gâteaux turquois,
20:40du bourbon, des marlboros,
20:41des camel, des disques de jazz
20:43et de rock américain.
20:44Chez les Anglais,
20:46on découvrait la confiture d'orange,
20:48le curry de madras,
20:50les savons Pierce à l'odeur de goudron,
20:52les fish and chips,
20:53le cachemire,
20:54le gin et les cigarettes d'anil,
20:56les boîtes de bonbons Cadbury.
20:58C'était une vraie fête,
21:00à deux pas des magasins déserts de Berlin Est.
21:05Mais moi, je n'en profitais pas.
21:07À la maison, on ne surconsommait pas.
21:10Ma mère avait autre chose à faire que du shopping.
21:15Elle peignait.
21:23La plupart des bâtiments au cœur de notre cité
21:26ont aujourd'hui disparu.
21:27Les bâtiments plus anciens situés sur le cour de Chomarardam,
21:37près de la première cité où j'ai habité,
21:39sont toujours là,
21:40adossés au mur de l'ancien quartier Napoléon.
21:45Le cinéma Léglon ne fait plus office d'usine à rêve
21:48depuis Belle-Lurette.
21:49J'y ai vu mon premier film documentaire,
21:54Le Monde du silence.
21:58Le commandant Cousteau et la Calypso.
22:00L'église Saint-Louis, où j'ai fait mes trois communions,
22:15ne sonne plus aucune messe, depuis longtemps.
22:18Sur le Charles Korselring, c'est Julius Leba,
22:34un homme politique allemand d'origine alsacienne
22:37ayant combattu le nazisme,
22:38qui donne aujourd'hui son nom à notre caserne Napoléon.
22:43Sous le régime nazi,
22:45cette même caserne portait le nom du maréchal Görim.
22:54C'est à Berlin qu'est né mon goût de l'histoire.
22:56Enfant, nous raffolions de la piscine découverte de la caserne.
23:13Je n'ai pas oublié le maître nageur allemand
23:16et ses figures acrobatiques effectuées du plongeoir de 10 mètres.
23:19Il se disait qu'il avait participé aux Jeux Olympiques de 1936.
23:31Cette date ne me disait rien.
23:49Sur un terrain vague entre le quartier Napoléon et l'aéroport de Tegel,
23:59la fête franco-allemande battait son plein à chaque début d'été
24:02et se terminait le 14 juillet avec le traditionnel feu d'artifice.
24:07Chaque année, une région de France représentait son folklore et sa gastronomie.
24:11Cette immersion dans une France en carton-pâte
24:28devait permettre de nouer des contacts plus amicaux entre occupants et occupés.
24:32Cette fête a survécu longtemps au départ des Français.
24:47Le 9 novembre 1989, le monde entier a le regard tourné vers Berlin,
25:06où le mur vient de tomber.
25:07Moi, je suis à Strasbourg, où je participe à la création d'Elzo News,
25:14la télévision interne de la maison d'arrêt.
25:17Ce qui se passe à Berlin me semble irréel.
25:21Mais le plus cocasse, c'est le numéro du 9 novembre de la Berliner Zeitung,
25:27que ma mère m'envoie quelques jours plus tard.
25:30La Une titre la suivi.
25:31Et en avant-dernière page, je découvre l'entrefilet qui parle de mon travail à Strasbourg.
25:43Je ne comprends toujours pas comment cette information est arrivée dans le journal.
25:48Qu'une fois de plus, j'y suis, sans y être.
25:52Je dois attendre l'été 90 et mes premiers congés pour retourner à Berlin.
26:09Pour la première fois, les fenêtres du train ne sont pas calfeutrées pendant la traversée de l'Allemagne de l'Est.
26:24J'ai le droit de filmer.
26:26Je me souviens de cette nuit d'hiver 1967,
26:35pendant la traversée du corridor soviétique.
26:38Notre wagon-lit qui avait pris feu.
26:41Notre père qui avait dû tirer la sonnette d'alarme.
26:45Notre évacuation par les fenêtres.
26:47Ma sœur et moi, sur le quai, terrorisés par les vaupos,
26:51les policiers Est-Allemands, avec leurs mitraillettes.
27:12Cet été-là, ma mère est encore la directrice de l'école La Fontaine.
27:16La cité fauche n'a pas changé.
27:20Je ne pense pas à la filmer.
27:22Je filme l'intime.
27:24Ma petite sœur.
27:26Mes chats.
27:28Le jardin.
27:30La terrasse.
27:32Et le nouvel appartement de mes parents.
27:46Loin de moi, la pensée que notre petit monde est voué à disparaître.
27:52Avec Betty, nous partons découvrir l'Est.
28:10Avec curiosité et nos a priori d'enfants alliés occidentaux.
28:13J'ai la sensation de transgresser un interdit.
28:14J'ai la sensation de transgresser un interdit.
28:19J'ai la sensation de transgresser un interdit.
28:21Et là, on va prendre la live, ces gars, et puis monter comme ça.
28:22J'ai la sensation de transgresser un interdit.
28:23Et là, on va prendre la live, c'est bien, et puis monter comme ça.
28:24Et là, on va prendre la live, ces gars, et puis monter comme ça.
28:42C'est bon, c'est bon, c'est bon. C'est ça leur isel, le museum.
28:57C'est noir.
29:00Ça, ça va changer de gueule mienne, toi, tu vois.
29:03Ah ouais, là, c'est plutôt crade, hein.
29:07Déjà, de l'autre côté de Berlin, t'as un choc, alors ici.
29:09Cet été-là, avec Betty, après le tour obligatoire sur l'île au musée,
29:26nous nous filmons devant le Palais de la République, le symbole du pouvoir de la RDA.
29:31Nous n'imaginions pas que ce bâtiment était aussi un lieu de vie, avec une salle de spectacle, un théâtre, une discothèque, des restaurants.
29:46Nous goûtions juste le plaisir de filmer notre insouciance, dans un lieu qui, pendant tant d'années, avait été le hors champ de notre vie dorée.
29:55C'est notre vie dorée.
30:25Cet été-là, je repousse sur un mode euphorique les limites de la ville.
30:36Ce que nous pensions ne jamais pouvoir arriver, était arrivé.
30:39Sans oser le faire moi-même, je ne peux m'empêcher de filmer, l'air de rien, ce qui casse et prélève des bouts du mur.
30:52Et des bouts du mur.
31:22Tout est allé très vite. Les monnaies ont été unifiées.
31:28Dès le mois de septembre 1990, les quatre forces occupantes ont abandonné leurs droits et responsabilités sur l'Allemagne.
31:37Et le 3 octobre, ce sera la réunification.
31:42Même si la cité fauche ne se videra de ses habitants français que quatre ans plus tard, c'est la fin d'un monde.
31:49Celui dans lequel j'ai grandi.
31:53Je suis restée des années sans filmer la ville.
31:57Sur l'île au musée, je suis désorientée dans le Berlin ouvert et aseptisé.
32:05Je repasse dans les mêmes rues qu'avec Betty, 30 ans avant.
32:09La noirceur des bâtiments, les impacts de balles sur les murs, ces signes représentaient pour Betty et moi la décrépitude de Berlin-Est.
32:16Aujourd'hui, ces impacts de balles préservés me rappellent que Berlin est un livre d'histoire et doit le rester.
32:25« Je veux témoigner jusqu'à la fin », revendiquait l'intellectuel juif allemand Victor Klemperer.
32:42Rester en Allemagne durant la guerre, il avait analysé au péril de sa vie l'évolution de la langue totalitaire du Troisième Reich.
32:49Rester en Allemagne
33:02A la place du palais de la République, édifié par les communistes à la gloire de leur régime,
33:24on a reconstruit aujourd'hui le Berlin-Auchlos, l'ancien château des rois de Prusse.
33:29Dix ans après la chute du mur, l'artiste Sophie Kahl avait interrogé les souvenirs des passants
33:49sur les symboles disparus de l'ex-Allemagne de l'Est.
33:52A l'époque, le palais de la République était encore debout.
34:05Seuls les emblèmes de la RDA, le marteau et le compas, avaient disparu de sa façade.
34:11N'en subsistait que le cadre vide.
34:13Ce devait être un lundi matin à l'aube.
34:22Ils l'ont démoli avec un pied de biche.
34:25À présent, il s'est évanoui, et peut-être avec lui, la possibilité de se souvenir.
34:34Que dire aujourd'hui de cette machine à effacer le temps ?
34:43À Strasbourg, je range mes traces berlinoises amassées au fil des ans.
35:09J'ai trouvé ce livre de Günther Grass dans la bibliothèque de ma mère.
35:28L'idéologie occidentale du capitalisme, qui veut avoir supprimé tout autre isme,
35:35s'exprime pistolet au poing.
35:37Ou bien l'économie de marché.
35:39Ou bien.
35:41Point de suspension.
35:43La violence, sans alternative possible.
35:48Ce n'est qu'en 2015, 25 ans plus tard, que j'ai pris conscience de cette violence
35:52que l'auteur dénonçait de façon prémonitoire au moment de la réunification.
35:56L'exposition Altag Einheit au musée historique allemand,
36:02qui racontait pour la première fois la réunification vue par les anciens Allemands de l'Est,
36:06m'avait ouvert les yeux.
36:11L'histoire a avancé au pas de charge, sans nous laisser le temps de comprendre
36:14qu'à force de critiquer une utopie communiste ayant viré au cauchemar,
36:18nous avons oublié d'interroger les dangers de la nôtre.
36:20Ma fille Pauline me rejoint à Berlin.
36:42Elle aura bientôt 30 ans,
36:44mon âge au moment de la chute du mur.
36:46Nous prenons le temps de faire les touristes.
36:59Nous allons au Mauaveik, le chemin du mur.
37:02Le mur était déjà la première visite que faisaient les familles et les amis
37:27venus de France.
37:30À Bernauastrasse, à la limite entre les anciens secteurs français et soviétiques,
37:35le mur a été remplacé par un musée à ciel ouvert,
37:38qui rend palpable les drames qui se jouaient de l'autre côté,
37:41« drudel », comme on disait.
37:42Le mur a été 2010,
37:56le mur il se souvienne berne à l'orang de l'ouce
37:5810 ans dernier
37:59A force d'entendre que le mur séparait la ville en deux,
38:23on oubliait que le mur isolait aussi les trois secteurs occidentaux de Berlin-Ouest
38:27au milieu de la zone soviétique.
38:29Nous n'habitions pas si loin de la frontière avec l'Allemagne de l'Est et nous allions
38:35régulièrement nous promener un peu plus au nord de notre cité, à Lubars, un des trois
38:41villages englobés dans Berlin-Ouest après la guerre.
38:46La frontière y passait au milieu d'un ruisseau, une incongruité qui avait inspiré un pastel
38:53à ma mère.
38:53Ça fait longtemps que je ne suis pas venue moi.
39:21Non.
39:22Moi aussi.
39:23Tu ne fais pas souvent.
39:24Ça qui me fait chier, bien.
39:27quelque chose.
39:36Ça, c'est en…
39:37La peinture.
39:38Tu es en train de le faire ou c'est…
39:40J'avais fait ça.
39:41Ok.
39:42Après…
39:43Je ne sais plus maintenant tellement c'est…
39:47Ma mère est arrivée à Berlin à l'âge de 30 ans.
40:02Le confort et la stimulation de la vie culturelle berlinoise lui ont permis de peindre en parallèle
40:09de son métier d'enseignante.
40:11La chute du mur lui a offert de rencontrer des artistes de l'Est et au moment de sa retraite,
40:25après 28 années passées au sein du gouvernement militaire français, mes parents ont décidé
40:29de rester à Berlin.
40:30J'ai arraché des morceaux jusqu'à ce qu'on voit le dernier truc et les morceaux.
40:35Je ne sais pas si tu te rappelles, une fois j'étais venue, mais j'étais petite.
40:39J'avais peut-être 11-12 ans.
40:41J'étais venue et on était allé presque tous les jours ici.
40:44j'avais peint et on mangeait du tzatziki et on avait fait de la linogravure.
40:49Tu te rappelles ? J'avais fait des cartes postales.
40:52Moi aussi, quand j'étais enfant, j'aimais bien venir dans ton atelier.
40:56Mais moi, tu m'as permis de peindre aussi.
40:58Ça, c'était bien.
41:01Centre français.
41:07Je me souviens de ces affiches.
41:10C'est M. Corselle.
41:12En plus, ça a été signé en 66.
41:14C'est l'année où on venait d'arriver.
41:16Ah oui, t'as pas attendu.
41:19Charles Corselle, le directeur du centre français de Védine,
41:22avait accueilli la première exposition berlinoise de ma mère.
41:26C'est lui aussi qui avait été en charge de la logistique
41:29de la construction de l'aéroport de Tegel au moment du pont aérien.
41:34Et là, qu'est-ce qu'il y a encore ?
41:36À Berlin, l'histoire nous rattrape toujours.
41:39Coucou, je vois ton oeil.
41:43Et là, je vois la petite lampe rouge.
41:45Voilà.
41:51En plus de 50 ans, mes parents sont devenus de vrais berlinois.
41:55Ils ont toujours vécu dans l'ancien secteur français.
42:09Une partie de la ville qui ne s'est guère transformée jusqu'ici.
42:13Contrairement à d'autres parties de la ville, en chantier permanent.
42:18Mais des mutations se profilent.
42:21L'aéroport de Tegel, à côté duquel ils vivent, vient de fermer.
42:24Un gigantesque projet futuriste et éco-responsable,
42:27mêlant habitation et entreprise, centre de recherche et parc industriel,
42:31va transfigurer le site de l'ancienne base aérienne
42:34où mon père avait travaillé comme contrôleur à son arrivée.
42:37Mes parents sont notre dernier lien avec ce Berlin,
42:40dans lequel Betty n'habite plus depuis longtemps.
42:45Vingt ans après notre première visite,
43:01je retourne avec Pauline sur les lieux de mon entourage.
43:05Vingt ans après notre première visite, je retourne avec Pauline sur les lieux de mon enfance.
43:15À Foch, vestiges et chantiers cohabitent, plus pour très longtemps.
43:23Je me souviens des quelques baraques en bois qui se trouvaient là, à notre arrivée dans la cité,
43:31au milieu d'un petit bois de bouleau, Birkenweltschen, en allemand.
43:37Dans l'une d'elles se trouvait la chapelle Sainte Geneviève, avant la construction de la nouvelle église.
43:43Et dans une autre, j'allais aux Jeannettes, les Scouts de France, tous les jeudis.
43:49Comment savoir qu'elles avaient été construites pour des besoins militaires à l'époque nazie,
43:56avant de trouver de nouvelles fonctions pour la communauté française ?
44:02Reste encore le terrain de foot, où je retrouvais mes premiers amoureux.
44:10J'ignorais que c'était la place d'appel du camp qui formait les médecins de la Luftwaffe nationale-socialiste.
44:18Les traces du nazisme étaient omniprésentes.
44:28Enfant, on ne pense pas faire un jour partie de l'histoire,
44:32pas plus qu'on ne pense à ce qui a pu exister avant nous.
44:37Adolescente, j'imaginais que la tour des écoutes qui surplombait la cité
44:46était là pour observer mes moindres faux pas,
44:49contrôler les retours de mes nuits passées chez les Allemands.
44:57Du bâtiment des écoutes qui surveillait l'Est,
45:00subsiste encore ce mur d'enceinte qui le préservait des regards indiscrets.
45:04Derrière les pins, le bloc O10 est toujours là.
45:15Les nouveaux occupants allemands ont mis des rideaux aux fenêtres de notre cuisine.
45:22La structure en bois sur laquelle nous avons tant joué a disparu.
45:26Seuls ces deux bancs subsistent.
45:29Ma plus jeune sœur née à Berlin apprenait à y grimper en 1972.
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