- il y a 8 heures
Seule écrivaine française consacrée par un Prix Nobel, reçu en 2022, Annie Ernaux a fait de sa vie le support de son œuvre depuis la parution de son premier roman, "Les Armoires vides", publié en 1974. A l'occasion de son retour à Lillebonne, sa ville natale en Normandie, alors qu'elle explore les lieux de sa prime enfance, la romancière se confie sur ses vingt-cinq premières années, qui ont résonné durant les six décennies suivantes, et sur ce qui a fait d'elle la femme et l'écrivaine engagée qu'elle est devenue.
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00:00C'est un grand honneur de vous présenter à la lauréate du prix Nobel de littérature, Annie Arnaud.
00:13Me trouver ici me laisse dans un profond sentiment d'étonnement et de gratitude.
00:20Je voudrais aussi vous remercier au nom de ceux qui ne sont pas ici.
00:26Ces hommes et ces femmes qui ont parfois trouvé dans mes livres des raisons de vivre et de lutter, de se sentir plus fiers.
00:39Annie Arnaud est la première écrivaine française à cette revue décerner le prix Nobel de littérature en 2022.
00:47Pourtant, elle vient d'un monde où le seul fait de poursuivre des études était déjà un pied de nez au destin.
00:51Issue d'une famille pauvre, en partie illettrée, rien ne prédisposait la jeune Annie à devenir une superstar du livre,
01:00qui depuis 50 ans secoue la littérature en faisant de son intimité le support de son écriture.
01:06Je l'ai compris, votre écriture est assez aimée, elle est facile.
01:09Seulement, moi je trouve que vous avez écrit sur rien.
01:13Mais écoutez madame, si vous avez des filles, si vous avez vu des filles de 15 ans autour de vous, ce n'est pas rien.
01:18Révoltée, discrète, iconoclaste, fête icône.
01:23L'enfant du pays de Côte a vendu plus de 4 millions d'ouvrages à travers le monde,
01:28avec son écriture plate, dit-elle, qui raconte simplement la vie, la sienne et celle des gens ordinaires,
01:34des milieux populaires, celle des filles et des femmes, des déclassés, des dominés.
01:40Alors, icône littéraire, icône du féminisme aussi, comment est-ce que vous vivez ce statut ?
01:45Écoutez, je pense que, j'allais dire, il y a erreur.
01:50Annie Ernaud, c'est un regard, une mémoire, et sous sa plume, le monde qui inéluctablement avance, comme le temps.
01:59La région Normandie vous souhaite le bienvenu à bord de ce train d'un destination, vive tout.
02:04Lorsque j'ai proposé à Annie Ernaud de faire ce film sur elle,
02:08l'idée était de revenir sur ce qui, de sa jeunesse, a fait d'elle la conteuse d'une époque autant que d'une société en mutation.
02:17Quelques tournages plus tard, entre un émouvant retour dans sa ville natale de l'île Bonne, en Normandie,
02:22une longue interview dans sa maison à Sergi,
02:25et une drôle de conférence parisienne sur la vieillesse,
02:28j'ai compris qu'autre chose s'était jouée devant ma caméra,
02:32comme un condensé de 83 ans d'existence.
02:36Ce qui lui fera dire, au lendemain de mon dernier tournage,
02:40avec toute la malice de l'écrivaine,
02:42qu'Auralie a bouclé le film de ma vie.
02:44Pour la ville, c'est un grand événement,
03:09c'est la première fois qu'elle revient officiellement sur la ville de l'île Bonne,
03:12c'est un grand retour, c'est une grande fierté,
03:16et sa notoriété, forcément, retombe aussi sur notre ville.
03:23Et c'est elle qui vient d'arriver ?
03:24Je vous laisse, allez-y.
03:28Bonjour, Madame la maire.
03:30Madame la maire.
03:32Je dis la, Madame la maire.
03:35Alors, moi, on dit Madame la maire,
03:38parce que quand j'ai été élue, mes enfants m'ont dit,
03:41« La maire, c'est la nôtre, le maire, c'est celui de la ville ».
03:44Ça fait se comprendre.
03:45Ça fait se comprendre.
03:47Voilà.
03:47Écoutez, bienvenue.
03:48Moi, je suis vraiment ravie, ravie de vous accueillir.
03:51Moi aussi, je suis extrêmement contente.
03:53Oui.
03:53C'est une émotion tout à fait particulière.
03:56Oui, bien sûr.
03:57Nous sommes deux natives de l'île Bonne.
03:59Ah oui ?
03:59Oui, vous aussi.
04:00Oui, oui.
04:00Moi, j'y suis née et j'y suis restée un peu plus longtemps que vous.
04:03Un peu plus longtemps.
04:04Voilà.
04:05Oui, oui.
04:05En Normandie, Annie Ernaud, née Annie Duchesne, est une enfant du cru.
04:13Une fille du Pays de Caux, berceau de sa famille depuis des générations.
04:17Son père vient d'Autre-Taux, sa mère d'Yves-Taux,
04:20descendant l'un et l'autre de lignées d'ouvriers, de paysans,
04:23familles pauvres, originaires de villages de la région.
04:26De mémoire la plus lointaine, c'est cette mémoire-là.
04:32Cette mémoire du lieu, du Pays de Caux, c'est la mémoire transmise par mes oncles,
04:38mes tantes, mes parents en premier, bien sûr, ma grand-mère.
04:42Ce sont les conversations aussi des gens.
04:46Le Pays de Caux, c'est vraiment mon terroir, oui.
04:49Alors les pauvres, hein, n'ont pas une mémoire très lointaine,
04:55parce que les gens mouraient tous.
04:57Mais je sais, au moins, je sais qu'ils n'ont jamais possédé la terre, jamais.
05:03Ils ont travaillé la terre des autres,
05:05et souvent les femmes tissaient à domicile.
05:09Le tissage à domicile en Normandie a été une activité très, très importante jusqu'à la guerre XIV.
05:17La mémoire est essentielle dans les livres d'Annie Ernaud.
05:22Les armoires vides, ce qu'ils disent ou rien, la place, les années, la honte,
05:27ces livres qui ont fait sa renommée racontent cette ruralité, cette classe sociale aussi.
05:32Abandonnant rapidement le roman pour une écriture au plus près du réel,
05:36Annie Ernaud va redonner vie au monde dans lequel elle a grandi.
05:40Quand on fait un roman, ça embellit toujours.
05:43C'est au regard de souvenirs, quand on se laisse aller,
05:47et moi, je ne voulais pas me laisser aller.
05:49Je voulais, à travers l'histoire de mon père surtout,
05:51je pense que c'est aussi la mémoire de beaucoup d'autres gens que je retracais.
05:56Oui, mais alors, quitte à vous déplaire,
05:57je vais vous dire que votre livre, il est beau, il est émouvant,
06:00et que cette simplicité, cette extrême simplicité relève de l'art.
06:04Oui, c'est absolument contradictoire ce que vous dites,
06:06parce que vous vous insurgez contre l'art et vous avez fait de l'art.
06:10L'histoire commence dans un village du pays de Côte, à 25 km de la mer.
06:17Ceux qui n'avaient pas de terre se louaient chez les gros fermiers de la région.
06:21Mon grand-père travaillait donc dans une ferme comme Chartier.
06:24L'été, il faisait aussi les foins, la moisson.
06:27Il n'a rien fait d'autre de toute sa vie, dès l'âge de 8 ans.
06:31Le samedi soir, il rapportait à sa femme toute sa paye,
06:33et elle lui donnait son dimanche pour qu'il aille jouer au domino,
06:36boire son petit verre.
06:38Il rentrait saoul, encore plus sombre.
06:42C'était un homme dur, personne n'osait lui chercher des noises.
06:46Cette méchanceté était son ressort vital,
06:49sa force pour résister à la misère et croire qu'il était un homme.
06:54Quand je lis Proust ou Mauriac,
06:56je ne crois pas qu'ils évoquent le temps où mon père était enfant.
06:59Son cadre à lui, c'est le Moyen-Âge.
07:01Mon grand-père paternel ne sait ni lire ni écrire,
07:07et c'est la définition qu'on donne de lui.
07:10C'est le barrage, c'est la non-accession à un monde de liberté,
07:16y compris évidemment pour mes parents.
07:18Alors eux, ils savent lire, écrire,
07:21mais ils ont le sentiment d'avoir été arrachés à l'école pour travailler.
07:25J'insiste toujours là-dessus, parce que cette mémoire-là,
07:29c'est ce qui me fera dire que je veux écrire pour manger ma race.
07:34La phrase qui fait hurler les bien-pensants et les bourgeois,
07:38c'est qu'ils n'ont pas cette mémoire.
07:41Cette phrase, je n'ai pas besoin de la chercher loin.
07:46Elle surgit dans toute sa netteté, sa violence,
07:51lapidaire, irréfragable.
07:53Elle a été écrite il y a 60 ans dans mon journal intime.
07:59J'écrirai pour venger ma race.
08:02Elle faisait écho aux cris de Rimbaud.
08:05Je suis de race inférieure de toute éternité.
08:09C'est ainsi que j'ai conçu mon engagement dans l'écriture,
08:13lequel ne consiste pas à écrire pour une catégorie de lecteur,
08:17mais depuis mon expérience de femme et d'immigré de l'intérieur,
08:24depuis ma mémoire, désormais de plus en plus longue des années traversées,
08:29depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d'images et de paroles des autres.
08:35Annie Ernaud cherche dans sa jeunesse normande la matière d'un récit universel.
08:46C'est pourquoi les villes de son enfance ne sont dans ses œuvres que des lettres.
08:50D'abord, il y aura elle, pour l'île Bonne.
08:53C'est là qu'elle est née, le 3 septembre 1940, après la débâcle, en pleine occupation.
08:59L'île Bonne, c'est l'entrée dans le monde.
09:02C'est être née dans un endroit qui, pour moi, a été marqué par l'événement le plus historique
09:11pour les contemporains qui sont encore vivants, la Seconde Guerre mondiale.
09:16Et j'ai été profondément marquée par les bombardements,
09:21par l'atmosphère qui régnait, qui était faite de peur.
09:28J'ai des souvenirs très, très précis de cette peur.
09:32Il y a à ce moment-là une sensation, effectivement, d'une force inouïe,
09:38c'est-à-dire que tous les détails vont absolument se garder à 50 ans près.
09:45Alors que je la suis à l'occasion de son grand retour à l'île Bonne,
09:51Annie Ernaud me raconte un matin qu'elle a été réveillée pendant la nuit par un bruit sourd
09:56qui a provoqué chez elle une panique de guerre.
10:00Pendant quelques secondes, me dit-elle, le temps de retrouver ses esprits
10:03et de se rappeler qu'elle est alors dans une chambre d'hôtel en 2023,
10:07la voilà redevenue une toute petite fille pendant un bombardement.
10:12La veille, nous étions retournés voir la maison où elle est née
10:15et où se logent ses premiers souvenirs.
10:17Vous voyez de la tannerie.
10:19Dans l'ancien quartier ouvrier de La Vallée, au pied des usines de filature.
10:23Toute la façade est complètement différente, il n'y a rien à voir.
10:26Et ce qui est assez troublant pour moi, c'était pas un revêtement comme ça.
10:30Vous savez, à l'époque, il n'y avait pas de revêtement en fait.
10:32Il y avait une fenêtre là, mais ce n'est plus les mêmes fenêtres.
10:35Il faut imaginer, la façade, elle était en briques.
10:39Oui, c'est ça.
10:40C'est ça.
10:40Il faut imaginer quoi, c'est ça.
10:43Et puis...
10:43Et puis la rivière, omniprésente au cœur de la vallée, bien sûr.
10:48Si on peut la voir.
10:49Ah oui, oui, oui.
10:50On peut la voir.
10:51Nous, c'est derrière, ça c'est la maison.
10:54Oui, c'est celle qui est juste derrière.
10:59C'est celle qui est juste derrière, oui.
11:00On la voit pas, on la voit pas très très bien.
11:03Et tout allait à la rivière alors ?
11:05Oui.
11:06Tout.
11:08Absolument tout.
11:09Et alors il y avait plein de choses au fond.
11:11Je me souviens surtout de ça.
11:13Il y avait plein de choses, tout le monde jetait tout à la rivière.
11:16Ma mère, elle descendait prendre de l'eau.
11:19Parce qu'on n'avait pas d'eau courante.
11:21Et donc, on prenait ça.
11:24Il y a une photo de ma soeur.
11:25Elle est photographiée.
11:27Ici.
11:28La petite fille est rentrée de classe un jour avec mal à la gorge.
11:33La fièvre ne baissait pas.
11:35C'était la diphtérie.
11:37Comme les autres enfants de la vallée, elle n'était pas vaccinée.
11:39Mon père était aux raffineries quand elle est morte.
11:45À son retour, on l'a entendu hurler depuis le haut de la rue.
11:48Hébétude pendant des semaines, des accès de mélancolie ensuite, il restait sans parler, à regarder par la fenêtre de sa place à table.
11:58Il se frappait pour un rien.
12:00Ma mère racontait en s'essuyant les yeux avec un chiffon sorti de sa blouse.
12:06Elle est morte à 7 ans, comme une petite sainte.
12:09Deux ans avant la naissance d'Annie, sa sœur est morte à l'île Bonne, de la diphtérie.
12:17Une maladie infectieuse qui, dans les années 30, a tué des milliers d'enfants avant la généralisation de la vaccination.
12:24Elle s'appelait Ginette.
12:26Annie n'en découvrira l'existence qu'à 10 ans, en surprenant une conversation entre sa mère et une voisine.
12:3260 ans plus tard, elle lui consacrera un livre, L'autre fille.
12:36C'est l'histoire d'un secret. C'est quelque chose qui vient se loger, qui vient se loger comme ça, dans la tête, mais qui n'en sortira plus jamais.
12:48Je crois que ce secret nous arrangeait bien parce qu'au fond, je n'avais pas du tout envie d'entendre parler d'elle.
12:58Si elle l'avait vécu, je ne serais pas née parce qu'il ne voulait qu'un seul enfant.
13:04L'enfant unique de ces années-là, avant le grand boum 45, etc., c'est aussi, je vais reprendre des termes que j'ai entendus, on ne pourrait pas faire pour deux ce qu'on fait pour un.
13:17Peut-être que j'ai voulu m'acquitter d'une dette imaginaire en te donnant à mon tour l'existence que ta mort m'a donnée,
13:26ou bien te permettre de revivre et remourir pour être quitte de toi, de ton ombre, d'échapper, lutter contre la longue vie des morts.
13:36Vous revoilà.
13:48Je vous avais envoyé une petite lettre pour vous proposer que l'on donne votre nom à la médiathèque et vous avez refusé.
13:54Et on refuse toujours, je lui ai demandé ce qu'il dit.
13:55C'est émouvant pour vous d'être ici ?
13:57Alors c'est assez, c'est particulier, c'est très particulier parce que c'est à la fois une ville dont je sais que, voilà, c'est la mienne,
14:09mais elle ne ressemble pas à la ville de ma mémoire, c'est évident, quoi.
14:16Voilà, c'est le temps, c'est le temps.
14:19Mais c'est important de me dire que c'est le lieu où, voilà, je suis née quelque part.
14:29Voilà, c'est la chanson, je suis née quelque part et c'est là.
14:34La jeune Annie aurait pu subir le déterminisme de sa naissance,
14:40mais c'est plutôt la détermination qui prévaut chez ses parents, couple égalitaire jusque dans le travail.
14:46Sa mère, blanche, femme indépendante et forte en gueule, porte l'ambition du duo.
14:51C'est elle qui a convaincu son mari, Alphonse, homme doux, presque effacé,
14:55de quitter leur emploi d'ouvrier pour ouvrir un café-épicerie.
14:59Un commerce essentiel à la campagne jusqu'aux années 50,
15:02à une époque où les supermarchés n'existent pas.
15:07Ils n'avaient pas de métier précis.
15:11Il n'y avait qu'au fond un commerce possible pour eux, c'était le café et l'épicerie, voilà.
15:16C'est évident que pour eux, c'était effectivement, ils passaient d'un autre côté,
15:20en devenant patron, patronne.
15:22Mais ils n'ont pas quitté le monde des ouvriers.
15:26Ils ne l'ont pas quitté.
15:27Ce n'est pas en prenant un commerce et un petit commerce
15:32que la distinction, elle est culturelle.
15:38Ils sont dans la même culture et par le langage de leurs clients.
15:43Ils ont la différence et que c'est eux qui ont la marchandise
15:48et qui donc la vendent.
15:51Mais la guerre n'a pas épargné le commerce des Duchesnes
15:56et lorsqu'en 1945 arrive enfin la libération,
16:00le couple prend un nouveau départ dans la ville natale de la mère d'Annie,
16:04Yveto, alors en pleine reconstruction comme partout ailleurs dans la Normandie dévastée.
16:09Là, ils ouvrent un nouveau café-épicerie qu'ils garderont pendant plus de 20 ans.
16:15Annie va y passer son enfance et son adolescence près de la gare.
16:19Dans ce quartier, on la connaît comme la fille de l'épicière.
16:25Yveto, c'est la découverte de ma place à moi dans le monde
16:30et des différences sociales, des différences culturelles, de la honte, bien sûr.
16:39Mes parents avaient une clientèle extrêmement pauvre
16:42qui demandait qu'on fasse crédit.
16:44Et il me semble que j'ai dû émettre quelquefois des critiques sur ces clients.
16:53Et je me souviens d'une phrase simplement en disant
16:57« Mais ce n'est pas leur faute.
17:00Ce n'est pas leur faute. »
17:02Et ils ne l'ont pas toujours peut-être été comme ça,
17:05en parlant d'alcoolique par exemple.
17:06C'est ce monde complexe des adultes qui se révèle à Annie dans le commerce de ses parents.
17:14Alors que les étals de l'épicerie de sa mère débordent
17:17et que son père joue les patrons derrière son bar,
17:20elle se sent à la fois privilégiée et honteuse de faire néanmoins partie des déclassés.
17:26Plus tard, elle comprendra que c'est justement dans ces jeunes années à Yveto
17:30que se nichent les conditions de son engagement littéraire et politique.
17:37Lorsque j'écris, il y a cette idée que, effectivement,
17:42je suis dans un monde dans lequel il faut avoir une position par rapport à la politique.
17:48C'est évident.
17:50« Je me suis demandé si vous avez pensé au lecteur qui vous lirait
17:52et comment il pourrait réagir. »
17:56« Je ne veux pas forcément qu'on aime.
17:59Je crois m'engager, je veux choquer, je veux faire prendre conscience.
18:03La littérature n'a jamais été pour moi seulement une évasion de l'été à certains moments,
18:08mais je pense qu'elle est aussi action,
18:09qu'elle doit déboucher justement sur des problèmes d'existence.
18:13Il n'y a pas d'un côté ma vie, la vie des autres, et puis les livres comme ça. »
18:18Je pense que ça me vient de mes parents, et en particulier de ma mère.
18:25Elle avait une grande admiration pour tous les enseignants, pour les écrivains,
18:31mais en revanche, pour tous ceux qui se prévalaient simplement d'être bien nés,
18:37d'avoir de l'argent, elle était extrêmement violente.
18:41Et moi, j'ai entendu tout le temps, tout le temps, « On les vaut bien. »
18:47Et à moi, lorsque j'étais adolescente, « Tu les vaux bien. »
18:51J'ai été élevée dans l'idée de l'égalité.
18:55Donc, ça forme un substrat qui est quand même très important.
18:59En art, Yvto Vaubien-Constantinople a écrit un autre fameux écrivain de la région,
19:06Gustave Flaubert, dont Annie Arnaud dira qu'il fut son premier maître en écriture.
19:11Érigé en objet littéraire par la jeune Normande,
19:15Yvto deviendra sous sa plume Y.
19:17Sa rue Clodépart s'appellera la rue Clopard.
19:20Le café-épicerie sera le théâtre de ses récits.
19:23Et les clients, ses parents, en seront les personnages principaux.
19:27Si sa maison a aujourd'hui perdu toute trace de l'ancien commerce installé au rez-de-chaussée,
19:33la précision de ses souvenirs couchés sur le papier
19:35réveille ce passé balayé par les années.
19:40Le café-épicerie Le Sur, ce n'est pas rien.
19:43Le seul dans la rue Clopard, loin du centre, presque à la campagne.
19:47De la clientèle à Gogo qui remplit la maison, qui paie à la fin du mois.
19:52Pas une communauté, mais ça y ressemble.
19:54Il n'y a pas un endroit pour s'isoler dans la maison,
19:58à part une chambre à l'étage, immense, glaciale.
20:02Toute la journée, on vit en bas, dans le bistrot et dans la boutique.
20:06La maison regorge de clients.
20:09Il y en a partout.
20:10L'anirnau se raconte beaucoup.
20:13Je voudrais simplement vous dire, est-ce que c'est possible ?
20:15Est-ce que ça ne pose pas des problèmes ?
20:17Oui, enfin vous dites que je m'en raconte beaucoup,
20:20mais je pense que tout écrivain, même vous,
20:22vous vous racontez aussi beaucoup à travers vos livres,
20:24d'une manière tout à fait indirecte, et moi disons plus directe, c'est certain.
20:27Je suis née au milieu du monde.
20:30Cette façon que j'ai d'écrire, en faisant sauter au fond les barrières de l'intime,
20:38ou plutôt l'intime et sociale,
20:40vient de cette non-distinction que j'ai eue dans mon enfance
20:46entre justement le privé et le public.
20:54Donc tout cela, c'est évidemment un nœud très important de ma vie,
21:01cette absence d'intimité.
21:07Ça a été d'ailleurs pour moi quelque chose d'extrêmement douloureux,
21:11d'être sous le regard des clients,
21:13d'avoir le corps aussi observé,
21:16que rien ne pouvait au fond échapper à la curiosité des hommes et des femmes,
21:22des hommes en particulier.
21:26Des regards d'autant plus difficiles à supporter
21:28que lorsque l'on est une fille dans les années 50,
21:31que l'on soit prolétaire ou bourgeoise,
21:33c'est toute la société qui vous observe.
21:36Ce sera d'ailleurs l'autre sujet central de l'œuvre future d'Annie Arnaud.
21:40Les filles, les femmes, soumises au dictat d'une société patriarcale.
21:44C'est une époque effectivement où les lois morales
21:50pèsent davantage sur les filles que sur les garçons.
21:52C'est toute la société qui est, je veux dire,
21:55à son regard protubérant sur le corps des filles,
21:59le corps des filles, la vie des filles.
22:02Tout ce qui est leurs faits et gestes concerne la société,
22:07dans la mesure où les diplômes,
22:11si c'est moins important que la bonne conduite, voilà.
22:14Si le dictat est social, il est aussi religieux.
22:18Annie va au pensionnat catholique Saint-Michel-Divetot
22:21pendant toute sa scolarité,
22:23baignant dans la morale sous le contrôle des bonnes sœurs
22:26autant que de sa mère,
22:27femme libre certes, mais très croyante et pratiquante,
22:30et terrifiée à l'idée que sa fille dévie du droit chemin
22:33imposé à son sexe.
22:35C'est la loi imposée par ma mère,
22:40qui m'emmène aux processions, aux vêpres, au salut,
22:44enfin je connais absolument tout,
22:46et il faut savoir donc que j'ai pris la religion au sérieux,
22:52vraiment très au sérieux.
22:54La virginité était une obligation,
22:57il y avait la peur de la fille mère,
22:59et si au fond, il y a dans mes livres un thème
23:04qui est revenu deux fois,
23:06qui est celui de l'avortement,
23:08c'est bien parce que c'est aussi le signe d'une époque,
23:10c'est-à-dire la grande peur qu'il y avait pour les femmes
23:13avant que la loi Veil les délivre.
23:19Le péché a pris aussi une forme vraiment très particulière
23:23avec ma première confession,
23:26avec l'aumônier du pensionnat Saint-Michel.
23:28On devait lisser tous les péchés qu'on avait fait
23:32avec une sorte de questionnaire.
23:35Le questionnaire, est-ce que vous avez fait ci, est-ce que c'est ça ?
23:37Bon, j'ai tout fait, et notamment dans la luxure,
23:41j'ai tout fait aussi parce que je ne savais pas ce que c'était.
23:43Voilà.
23:44Donc évidemment, je me suis accusée de tout cela,
23:47et le prêtre m'a regardée de ses yeux flamboyants,
23:53je me souviens, je le regardais,
23:55et je le regardais me disant que j'irais en enfer.
23:59Voilà, que j'irais en enfer.
24:02C'est quand même terrible ça.
24:04Et donc, j'ai essayé de ne pas aller en enfer.
24:07Voilà.
24:07J'étais prof de lettres aussi,
24:17donc j'ai été intéressé par tout ce qui est culturel.
24:21Donc, la figure qui passait entre Yvto et Lillebord.
24:26C'est bien.
24:29Mais les armoires vides, c'est dur, hein ?
24:32C'est de fureur.
24:33Même comme écriture.
24:35Oui, je sais bien.
24:38Voilà.
24:38Après, c'est plus léger.
24:39Bon, là, évidemment, le prêtre, il va trouver qu'à chaque fois,
24:42il y a un peu de sexe dans le chat,
24:43qu'il y a le corps qui s'exprime.
24:46Et alors, ça compte encore ?
24:48Oui, non, mais vous voyez comment j'arrive, je vous taquine.
24:51Je pense que j'avais une envie de plaisir, bien sûr.
25:00Et donc, j'avais pas...
25:02J'ai rusé sans arrêt, bien sûr,
25:04avec mes parents, ma mère,
25:07avec, de manière générale, avec la société, oui.
25:12C'est compliqué de...
25:16Si j'écris aussi, parce que c'est très difficile,
25:20quelquefois, d'exprimer les choses.
25:23Le mien, on dit entre copine et cousine,
25:26ne ressemble jamais tout à fait au tien.
25:30Il y avait celle qui montrait et celle qui regardait.
25:33Celle qui se laissait toucher et celle qui touchait.
25:37Pas beaucoup de noms.
25:38On ne soupçonnait pas qu'il puisse même y en avoir des sérieux
25:41dans le dictionnaire pour ces choses.
25:44C'est le ça pour tout.
25:46Bientôt, on sera comme ça.
25:48Formés, disent les grandes personnes.
25:51Plus tard, on pourra faire ça.
25:54Quelle peur d'être découverte en pleine séance instructive par les parents.
25:58Dis-donc, ils nous mettraient en maison de correction
25:59et on riait bravement.
26:02Impossible de résister à la curiosité de notre corps.
26:05Le Pensionnat Saint-Michel, c'est aussi l'entrée dans le savoir.
26:31L'école est essentielle dans le parcours d'Annie Ernaud.
26:34Elle est une porte ouverte vers la liberté,
26:37avec la bénédiction de Blanche qui rêve pour sa fille d'une vie meilleure que la sienne.
26:41C'est la histoire que j'apprendrai à lire.
26:45La langue écrite est vraiment à part.
26:49Je l'assimile assez bien.
26:51J'adore la dictée.
26:52J'adore la dictée, ses mots.
26:55Je fais zéro faute.
26:56Et puis, j'aime lire.
26:57Et donc, ça forme un monde qui est relié à l'école,
27:02mais pas complètement,
27:03qui est aussi en dehors de l'école,
27:05qui est dans les livres que ma mère m'achète.
27:08Et donc, par exemple, aussi le dictionnaire que j'aime beaucoup lire.
27:11Ma mère, voyant que j'ai appris à lire très vite
27:16et que j'adorais lire,
27:18elle m'a laissé d'abord une grande liberté de lire.
27:21Et elle avait le sentiment que tout se trouvait dans les livres.
27:27Pourtant, pendant ces années d'apprentissage,
27:30un fossé se creuse entre Annie, la brillante élève, et ses parents.
27:33Ce n'est pas seulement que Saint-Michel est fréquenté
27:35par les filles de la bourgeoisie locale
27:37auxquelles elle s'identifie à mesure qu'elle grandit.
27:40C'est que le monde entier de l'école,
27:42la culture qu'elle diffuse, le savoir qu'elle enseigne,
27:45crée un fossé avec son milieu tout entier.
27:49C'est le sentiment d'être passé de la monde dans un autre.
27:52C'est ça.
27:53Et d'avoir été, comme je dis à un moment,
27:57d'avoir été coupée en deux.
27:59Il y a le monde de mon enfance et de ma jeunesse,
28:04et il y a le monde dans lequel je suis parvenue par les études.
28:08C'est là, certainement, que j'ai nourri ce sentiment,
28:11effectivement, du rejet de mes parents.
28:15Et cette colère aussi de constater que, malgré tout,
28:27je ressemblais à ma famille, à mes parents.
28:30Mon père parlait patois, il avait encore beaucoup d'expressions patoisantes.
28:36Et il avait aussi l'action normande.
28:38Et à l'école, on me faisait une guerre terrible pour les tournures normandes.
28:43Et également, on disait que je parlais mal.
28:45Donc, je me disais, mais mon père, lui, alors, il parle mal.
28:49Et je sentais bien que donc, il y avait deux mondes.
28:52Il y avait le monde où on parlait bien et celui où on parlait mal.
28:54Je garderais toujours l'impression qu'il y a deux langues, il y a deux langages.
28:59Il y a le langage de l'école et il y a le langage de la maison.
29:03J'ai vraiment cette dissociation très profonde.
29:08J'ai l'impression qu'elle est physique, presque.
29:10J'ai été longtemps, et je reste timide lorsqu'il s'agit de parler en public.
29:16D'un seul coup, j'ai l'impression que je ne vais pas pouvoir parler.
29:18Je ne vais pas pouvoir parler.
29:19Et la langue écrite, l'écriture est mon, je vais dire, mon truchement de communication naturelle.
29:31Nous sommes à l'été 1958, un mois avant ses 18 ans.
29:35Alors qu'elle s'apprête à entrer en terminale, Annie a obtenu le droit de devenir monitrice
29:40dans une colonie de vacances en pleine campagne dans l'Orme.
29:44C'est la première fois qu'elle quitte Yvto, ses parents, les bonnes sœurs et les clients.
29:47Elle a la candeur d'une enfant de cœur, avide de rencontres et de liberté.
29:53Mais alors qu'elle tombe sous le charme du moniteur-chef,
29:56ce premier flirt se transforme en une nuit de calvaire.
29:59Il lui faudra 60 ans pour parvenir à écrire ce qui lui est arrivé,
30:04à ce qu'elle appellera la colonie de S.
30:08Jusqu'à ce que vous écriviez, c'était le lieu de l'indicible,
30:11c'était le lieu dont vous ne pouviez pas parler ?
30:13Oui, mais pourquoi je ne pouvais pas parler ?
30:16En fait, je ne pouvais pas parler parce que c'est l'histoire du consentement, en fait.
30:27Et c'est d'ailleurs ce qui a fait que ce livre a été tellement bien compris.
30:32Il est sorti avant MeToo, mais qu'il est tellement encore bien compris d'une certaine manière,
30:40c'est que ce qui m'empêchait, c'est d'avoir, au fond, d'avoir consenti.
30:46D'avoir consenti parce qu'on ne me demandait rien.
30:49Il ne me demandait pas si je voulais ou si je ne voulais pas.
30:52C'était un consentement involontaire.
30:55C'est ça.
30:56Et moi, j'étais amoureuse de celui qui, effectivement, m'avait...
31:02Est-ce que c'est le terme violé ?
31:04Voilà, mais qui ressemble fortement.
31:08Le 16 août 1958, écrira-t-elle,
31:11« C'est la dernière fois que j'aime encore. »
31:15Ils sont dans sa chambre à elle, dans le noir.
31:19Elle ne voit pas ce qu'il fait.
31:20À cette minute, elle croit toujours qu'ils vont continuer de s'embrasser
31:25et de se caresser au travers des vêtements, sur le lit.
31:28Il dit, « Déshabille-toi. »
31:31Depuis qu'il l'a invitée à danser, elle a fait tout ce qu'il lui a demandé.
31:36Elle se couche à côté de lui, sur le lit étroit, nue.
31:41Elle n'a pas le temps de s'habituer à sa nudité entière,
31:44son corps d'homme, nu.
31:46Elle sent aussitôt l'énormité et la rigidité du membre qu'il pousse entre ses cuisses.
31:52Il force, elle a mal.
31:54Elle dit qu'elle est vierge, comme une défense ou une explication.
31:58Elle crie, il la houspille.
32:00« J'aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules. »
32:03Elle voudrait être ailleurs.
32:05Mais elle ne part pas.
32:07Elle a froid.
32:08Il y a des hasards absolument extraordinaires dans la vie.
32:13C'est qu'une de mes amies, qui s'appelle Odile, dans le livre « Mémoire de filles »,
32:18nous étions fâchés depuis la fac, en fait.
32:24Elle m'a écrit et elle m'apprend qu'elle habite S.
32:29et qu'elle a passé toute sa vie à S.
32:33Qu'elle a enseigné même, à un moment, dans ce qui était la colonie de S.
32:40Donc, je suis retournée avec elle à S.
32:46Et j'ai demandé à consulter les archives qu'ils avaient.
32:51Et donc, j'ai retrouvé les noms dans ces archives.
32:59Et aussitôt après, c'était le désir, c'était d'écrire effectivement sur ça.
33:06Déjà, le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface.
33:10Je ne sais pas ce qu'est ce texte.
33:13Même ce que je poursuivais en écrivant le livre s'est dissous.
33:16J'ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d'intention.
33:22Exploré le gouffre entre l'effarente réalité de ce qui arrive au moment où ça arrive
33:27et l'étrange irréalité que revêt des années après ce qui est arrivé.
33:34On a tellement parlé d'amour pour excuser tout,
33:37pour dire « mais de toute façon, après tout, il m'aime et je l'aime ».
33:40Mais on ne voit pas dans son propre siècle, justement, les injustices.
33:46Les féministes ont gagné tous les combats de la liberté et de l'enfant, non ?
33:53Non, elles n'ont pas gagné.
33:55Moi, je vois toujours la domination masculine du monde.
33:59Partout. Partout.
34:03Le féminisme tel qu'il existe actuellement,
34:08il oblige déjà les hommes à s'interroger
34:12sur leur comportement, sur leur représentation.
34:15MeToo, c'était un moment que justement la technologie a permis
34:22parce que sans les smartphones, MeToo n'aurait pas eu lieu.
34:26Donc c'est ça qui a été formidable,
34:29de voir que très vite, je veux dire,
34:32les femmes ont cette conscience que...
34:35cette conscience que ce n'est pas normal.
34:39Que ce n'est pas normal comment leur corps a été un objet,
34:46un objet pour l'autre.
34:49Et c'est le moment le plus...
34:53Oui, le plus fort de ce XXIe siècle, Thérèse.
34:59Alors que l'épisode traumatique de la colonie de Hesse
35:03laisse en elle une empreinte si forte
35:05que pendant deux ans, son corps ne produit plus de règles,
35:08Annie n'en parle à personne.
35:11Elle poursuit son chemin de brillante élève à Rouen,
35:13laissant Ifto et son monde derrière elle.
35:16Le parcours d'Annie Ernaud dans sa jeunesse,
35:19c'est l'histoire d'une mue d'abord culturelle.
35:21Elle entre en classe de philosophie pour son année de terminale
35:24au lycée Jeanne d'Arc, où avant la guerre,
35:26Simone de Beauvoir, l'autrice du deuxième sexe,
35:29était professeure.
35:32C'est un choix parce qu'il y avait une classe de philosophie
35:37au pensionnat Saint-Michel,
35:39et le professeur de philosophie, c'était un prêtre.
35:44Et ma mère a très très bien compris que je ne voulais pas.
35:48Et donc j'ai obtenu très facilement d'aller au lycée Jeanne d'Arc.
35:52Et pour moi, ça a représenté une libération.
35:56Une libération, avoir des professeurs
35:59qui ne seraient pas liés à aucune religion.
36:05Je me suis libérée d'abord de la religion.
36:07C'est évident.
36:09Et la littérature a une grande importance,
36:11justement, dans cette libération
36:13et l'enseignement philosophique.
36:16Ça a été pour moi très important.
36:19Il ne faut pas oublier, c'est 58, 59,
36:21c'est à ce moment-là que nous sommes en pleine guerre d'Algérie.
36:27C'est à ce moment-là que moi, je bascule.
36:29Je bascule et je comprends que je ne suis pas...
36:32Avant, je suis pour l'Algérie française.
36:35Et là, à ce moment-là, je suis pour, effectivement,
36:38l'autodétermination et l'Algérie aux Algériens.
36:41Avec la littérature et la philosophie pour compagne,
36:48Annie comprend et interroge le monde différemment.
36:51Dans la France du général de Gaulle,
36:53secouée par les événements d'Algérie,
36:55elle prend une position qu'elle ne quittera plus.
36:58Elle est aux côtés des peuples opprimés,
37:00d'ici et d'ailleurs.
37:01Pour moi, c'était le lieu de la liberté,
37:18encore plus que le lycée.
37:20Il me semblait que, oui, que je devenais une intellectuelle.
37:24J'avais ce sentiment que l'université,
37:27c'était le lieu vraiment de la pensée,
37:30de la pensée libre et du savoir.
37:34Mais je mesurais ma chance d'une manière incroyable.
37:39J'étais là où je n'aurais pas dû être.
37:43J'y étais.
37:44Je me dis, voilà, je suis sauvée quelque part.
37:47Il faut savoir quelles sont les limites de ce monde où je suis née.
37:50Quel est le mépris qu'on peut subir.
37:54Tout ce qu'on peut, effectivement, vous faire sentir
37:57que vous n'appartenez pas à un monde bien, entre guillemets.
38:02Et donc, je laisse tout le monde derrière moi, d'une certaine manière.
38:06C'est ça.
38:06Donc, ça explique aussi l'engagement politique.
38:11Annie est tiraillée.
38:13À la honte adolescente de faire partie des déclassés
38:15se substitue la honte de la jeune adulte d'en sortir.
38:19En se préparant pour une carrière d'enseignante,
38:22elle fait un voyage sans retour.
38:23Celui d'une transfuge de classe.
38:26J'ai le sentiment de la trahison.
38:30C'est peut-être totalement injustifié,
38:33mais c'est ce sentiment de se sauver toute seule.
38:37C'est ça qui est d'ailleurs au fond de l'écriture.
38:40C'est-à-dire que c'est certainement ce que je peux faire de mieux sans trahir.
38:50Lorsque j'écris, j'écrirais pour venger ma race.
38:53On est en 62.
38:54Donc, c'est à ce moment-là que se forme effectivement cette idée-là.
38:59Je crois que j'ai donné dans la littérature ce que je pouvais donner de mieux,
39:07ce que je pense.
39:09C'est sans doute ce que j'ai pu faire de mieux, je crois, de ma vie.
39:16Moi, je me suis retrouvée dans la place, dans les armoires vides.
39:24Et puis, je trouve que chaque livre, c'est une petite partie de nous, en fait, qu'elle raconte.
39:28C'est la petite française du livre.
39:33Je suis ta cousine.
39:35Ah, tu es française ?
39:38Oui.
39:39Waouh !
39:40Je ne l'ai pas vue depuis.
39:42Je devais avoir 8-9 ans.
39:45C'est fou, hein ?
39:46Oui.
39:46C'est formidable, ça.
39:48Ça me fait plaisir.
39:50Alors, c'est à toi, le livre ?
39:51Oui, c'est ma petite fille qui me l'a offert.
39:55Je t'embrasse à bord.
39:56Je ne t'aurais pas connue, un rapport.
40:00Moi, oui, parce que je voyais les livres.
40:02Si Françaite et Annie ne se sont pas vues depuis 50 ans,
40:06c'est que cette dernière quitte la Normandie en 1964, tout juste diplômée.
40:11Elle a rencontré l'homme par qui elle s'appellera Ernaud, Philippe.
40:21Avec lui, elle laisse derrière elle son nom, son enfance et la terre de ses origines.
40:26Philippe et Annie Ernaud partent s'installer à Annecy, où elle devient enseignante.
40:53Un premier enfant naît, Eric, puis un deuxième, David.
41:05Nous vivons un moment inouï, à la fois heureux et emprunt d'une certaine violence.
41:12Filmez ce que jamais on ne verra deux fois.
41:15Annie, qui a été élevée dans l'idée qu'elle était égale à un garçon et qu'en travaillant, elle pourrait évoluer, se voit confrontée à une autre réalité.
41:27Si elle fait désormais partie de la bourgeoisie, elle est toujours une femme, une épouse, une mère.
41:32C'est la condition de femme qui m'en a empêchée pendant dix ans.
41:41Oui, je me ferais piéger dans le mariage.
41:44J'aurais ce sentiment d'injustice.
41:46Je n'ai jamais trouvé normal qu'une femme s'occupe seule d'un petit enfant.
41:53Je ne voyais pas pourquoi.
41:56C'est les deux qui doivent s'occuper d'un enfant et pas seulement la mère.
42:01Ça fait partie de la vision masculine du monde.
42:05Et on vit dans la vision masculine du monde.
42:07Je déteste Annecy.
42:11C'est là que je me suis enlisée.
42:14Que j'ai vécu jour après jour la différence entre lui et moi.
42:18Coulée dans un univers de femmes rétrécies, bourrées jusqu'à la gueule de minuscules soucis, de solitudes.
42:26Je suis devenue la gardienne du foyer, la préposée à la subsistance des êtres et à l'entretien des choses.
42:33Annecy.
42:33Le fin du fin de l'apprentissage du rôle.
42:49Quand on a ce regard sur le monde, sur la société, ce regard féministe, ça ne vous lâche plus.
43:03Bonjour, bon après-midi.
43:05Aujourd'hui, nous vous proposons trois romans qui ont ce point commun, si vous voulez, d'être écrits chacun par une femme.
43:11Mais pour chacune d'entre elles, il s'agit d'un premier roman.
43:13Ce sont trois premiers romans de dames.
43:15Tout d'abord, Annie Ernaud qui vient de publier Les Armoires Vides chez Gallimard.
43:19Il aura donc fallu dix ans.
43:23Nous sommes en septembre 1974.
43:26La couleur n'a pas encore conquis tous les postes de télévision.
43:30Et l'émission Aujourd'hui Madame, programme phare à destination des femmes au foyer, donne la part belle au roman.
43:36Annie Ernaud, 34 ans, vient défendre son premier livre, Les Armoires Vides.
43:41Quand on prend la responsabilité de coucher avec un garçon, on sait très bien qu'on peut avoir un enfant.
43:48Donc je trouve qu'elle n'aurait pas dû avorter.
43:50Je crois, enfin là on avorte le problème de l'avortement, parce que c'est le décor de mon livre.
43:54Pour ce décor, c'est le point de décor.
43:55Voilà le décor du livre ô combien subversif pour l'époque.
43:59Un avortement clandestin.
44:01Tout le long du récit, l'héroïne Denise, une jeune étudiante, attend et ressent l'expulsion opérée par son corps.
44:08Tandis qu'elle se remémore son enfance, ses désirs de fille et le milieu populaire dans lequel elle a grandi.
44:15Cette histoire en vérité, c'est celle d'Annie Ernaud, qu'en dix ans plus tôt, elle s'est retrouvée dans l'appartement d'une faiseuse d'anges,
44:22tombée enceinte d'un flirt qui l'a abandonné à son sort.
44:26Alors là, on est en plein dans la vérité.
44:29J'ai essayé de commencer autrement le livre, Les Armoires Vides.
44:33Je voulais partir plutôt de ma situation actuelle de prof de lettres dans un milieu bourgeois, mère de famille.
44:43Et ça n'a pas du tout fonctionné.
44:46Et c'est en me rappelant, en m'immergeant dans le moment où je suis en train d'apporter,
44:56que ça fonctionnait, comme s'il y avait un lien de possibilité d'écriture, d'écriture violente, je pense, ça aussi.
45:09J'avais besoin d'une écriture violente.
45:11Qu'est-ce qui incite à écrire un livre, un premier livre sur un thème pareil ?
45:16La révolte, beaucoup.
45:211974, c'est l'année où la France se dispute férocement autour de l'interruption volontaire de grossesse,
45:27dont la légalisation portée par la ministre de la Santé, Simone Veil,
45:31doit être débattue à l'Assemblée nationale en fin d'année.
45:34Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement.
45:38Il suffit d'écouter les femmes.
45:39J'écris ce livre dans le secret le plus total.
45:44C'est une question de vie ou de mort, j'ai l'impression.
45:46Je l'envoie et il est pris.
45:49Et là, évidemment, ma mère va apprendre.
45:51Je suis complètement bouleversée, bien sûr.
45:54Et quand vous écrivez ce livre, votre mère n'est pas au courant de cet IVG ?
45:58Ou elle a fini par l'être ?
46:00Non, elle ne sait pas.
46:01Donc elle l'apprend par les armes à vie ?
46:02Elle l'apprendra par le livre, effectivement.
46:06Vous pouvez nous dire un mot de sa réaction ?
46:08Elle n'a pas eu de réaction, elle a été formidable, ma mère.
46:11Quand elle l'a, qu'elle doit avoir le souffle coupé,
46:14je ne sais pas ce qui se passe, elle le lit dans la nuit.
46:17Et le matin, elle ne dit rien.
46:19Elle savait bien que si on commençait à en parler,
46:22ça allait entacher notre relation d'une façon définitive, d'une certaine manière.
46:27Mais on peut voir aussi, elle est dominée par l'image de sa fille écrivaine.
46:35C'est aussi ça.
46:36Au fond, voilà, elle s'incline.
46:39Elle s'incline devant un pouvoir, quelque part.
46:42C'est aussi cette réflexion que je me suis faite.
46:48Ce premier roman marque le début de la carrière d'écrivaine d'Annie Arnault.
46:53Il sera suivi d'une vingtaine d'autres qui tous ont trouvé racine dans ses jeunes années en Normandie.
46:58Mais son enfance ne sera pas sa seule matière.
47:02Ses récits évolueront avec elle et le monde qui l'entoure.
47:07Elle écrira sur sa vie de femme mariée puis divorcée,
47:10sur sa sexualité libérée,
47:12sur son cancer et l'Alzheimer de sa mère,
47:15et puis sur le RER qu'elle emprunte après son arrivée dans la ville nouvelle de Sergie,
47:19où elle demeure toujours,
47:20sur l'hypermarché Auchan qu'elle observe en faisant ses courses comme jadis son épicerie.
47:27Sa mère lui disait que tout se trouve dans les livres.
47:30Depuis 50 ans, Annie Arnault le met en application.
47:33Je ne peux pas dire que je refuse l'art.
47:37Je ne me pose même pas la question de savoir si je fais de l'art ou pas.
47:40La question, c'est d'arriver à dire une chose que je sens.
47:45Je sais qu'il faut que j'atteigne ça.
47:47Et je sais que c'est dur.
47:49Je sais que c'est dur, mais c'est dur au-dedans de moi.
47:51C'est dur tous les jours d'écrire.
47:54Mais une fois que je serai au bout, j'aurai fait quelque chose.
48:03La dernière fois que je l'ai filmé, c'était dans un brôle d'événement à Paris en novembre 2023.
48:10Le contre-salon des vieilles et des vieux.
48:13Là, après une énième séance de dédicaces,
48:16elle a partagé la scène et la parole avec la philosophe Michelle Perrault
48:20et la journaliste Laura Dler.
48:22Le sujet, la vieillesse.
48:25Annie Arnault, toute son œuvre est traversée par le temps.
48:29Le temps et sa thématique obsessionnelle.
48:31Le temps que nous subissons, le temps que nous traversons, le temps que nous modelons.
48:37Donc, elle a accompagné dès le début mon existence.
48:40À partir de là, je ne l'ai jamais quittée.
48:43Mais quand on est jeune, on ne sait pas qu'on vit sa propre jeunesse.
48:47Mais la vieillesse, c'est un autre sentiment au temps.
48:51Je ne sais pas si vous connaissez ce passage du Petit Prince de Saint-Exupéry
48:56où le Petit Prince arrive sur une planète où il y a un allumeur de réverbère
49:01qui n'arrête pas de courir parce que sur la planète, le jour ne dure qu'une minute.
49:09Et donc, j'avais le sentiment que les semaines, les jours, etc.
49:13Maintenant, c'est devenu la planète du Petit Prince.
49:17Ça passe très, très vite.
49:19Et une des choses qui m'arrive assez souvent, c'est par exemple d'entendre
49:23« Alors, en 2040, il se passera telle chose. »
49:31« En 2050, le réchauffement climatique. »
49:34Et instantanément, je pense que je ne serai pas là.
49:38Parler de la vieillesse, ce n'est pas facile, hein ?
49:40Mais oui, c'est la première fois que vous vous retrouvez dans un…
49:44Oui, comme ça, pour ce sujet-là, oui.
49:46Dans la vieillesse, pour moi, ce qui compte beaucoup, c'est tout ce qu'a été ma vie
49:50et dont j'ai le souvenir.
49:51En fait, c'est ça.
49:53C'est le souvenir, c'est les images, c'est les liens que j'ai eus.
49:59Donc, vous avez toujours beaucoup écrit sur le passé
50:02et vous écrivez moins sur le présent.
50:05Ah ben, oui, oui, c'est tout à fait.
50:07Mais j'écris sur le présent dans mon journal intime.
50:09Voilà, c'est clair.
50:11C'est jour, jour, jour.
50:15Donc, j'écris sur le présent.
50:18Mais pour vous ?
50:19Pardon ?
50:20Vous écrivez sur le présent, mais pour vous ?
50:22Pour moi, après ma mort.
50:23Pour les autres, après ma mort.
50:24Du coup, c'est la dernière fois que je vous parle, c'est ça ?
50:26Non, on n'a plus besoin.
50:27Je n'ai plus rien à dire.
50:28Non, sérieux, hein ?
50:31Ça sera un mot de la fin, alors.
50:34De mon film.
50:36De votre film.
50:36De mon film, oui.
50:37Plus que tout maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne des rêves invisibles.
50:54Des nappes chargées de nourritures évanouies.
50:57Cette lumière qui était déjà dans les récits des dimanches d'enfance.
51:01Une lumière antérieure.
51:02Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais.
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