00:007h49, Benjamin Duhamel, votre invité, est le procureur national antiterroriste.
00:11Bonjour Olivier Christen. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:15Alors que dans quelques jours, la France commémorera les 10 ans des attentats du 13 novembre et ses 132 victimes.
00:20Vous êtes l'une des principales tours de contrôle de la menace terroriste en France.
00:24On a besoin de votre expertise pour savoir où nous en sommes, comment ont évolué les profils de ceux susceptibles de passer à l'âge, le rôle des réseaux sociaux.
00:32Mais d'abord, pour planter le décor une décennie après le Bataclan, les terrasses, le Stade de France, comment est-ce que vous qualifieriez la menace terroriste aujourd'hui ?
00:40Est-elle encore aussi vive ?
00:42Alors la menace, en 10 ans, elle a beaucoup évolué.
00:45Elle est aujourd'hui toujours très présente, mais sans doute dans des formes qui sont assez différentes de ce que nous avions pu connaître il y a une dizaine d'années.
00:53Si dans le mi-temps des années 2010, c'était principalement une menace que l'on appelait exogène avec ce...
00:59Projeté, ça veut dire organisé de l'étranger.
01:01Exactement, organisé depuis l'étranger.
01:02On est davantage aujourd'hui confronté à une menace qui est ce qu'on appelle endogène, c'est-à-dire qui est présente sur le territoire,
01:08avec une évolution qui est à la fois sur deux plans, quelques plans de forme, puisqu'elle est davantage polymorphe,
01:16c'est-à-dire avec des personnes qui se sont radicalisées de façon différente, qui ont des volontés de passer à l'acte qui sont différentes,
01:23avec davantage d'autonomisation des individus, c'est-à-dire moins de contact direct avec les organisations terroristes et davantage inspirées par la propagande qu'ils diffusent.
01:36Et puis sur la forme, on y reviendra sans doute, mais un très fort rajeunissement des personnes qui sont mises en cause aujourd'hui.
01:46Mais juste peut-être pour finir, de façon globale, nous sommes à un moment, et moi je vous le dis par rapport à ce que sont les enquêtes que nous ouvrons au Parc national terroriste,
01:55à un stade où la menace est très présente, parce que le nombre de procédures que nous ouvrons est à un niveau qui est parmi les plus élevés depuis les cinq dernières années.
02:05Donc ça veut dire que cette menace reste vive, simplement vous faisiez la distinction entre la menace exogène projetée et celle qui relève d'individus qui s'auto-radicalisent.
02:13Est-ce qu'un attentat de grande ampleur en plusieurs lieux, comme ce que la France a vécu le 13 novembre il y a dix ans, serait encore possible, imaginable ?
02:20Est-ce que vous déjouez encore des projets d'attentats qui ressemblent à ce qui a eu lieu le 13 novembre ?
02:27Alors je ne suis évidemment pas en mesure de vous dire si un attentat tel que ceux qu'on a connus en 2015 serait possible demain, ça je ne le sais pas.
02:35Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que la menace type projetée n'est pas très prégnante.
02:39C'est-à-dire que la capacité d'envoyer des commandos de l'étranger pour commettre des attentats de ce type-là n'est pas très prégnante.
02:44Même si, Olivier Christen, quand on voit un afghan qui a été interpellé, mis en examen pour association de malfaiteurs avec un projet terroriste qui était en lien avec l'État islamique,
02:55non pas en Syrie mais au Khorasan, c'est-à-dire en Asie centrale, une autre branche de l'État islamique,
02:59là il y avait un lien des échanges avec une organisation terroriste.
03:03En revanche, juste pour conclure ce que je disais auparavant, ce qui est très clair c'est qu'il y a eu plusieurs attentats qui ont été commis sur le territoire français,
03:10ne serait-ce que cette année 2025 puisque nous dénombrons pas moins de trois attentats de nature djihadiste qui ont été commis cette année,
03:19dont deux qui ont conduit à des morts de personnes.
03:23Et il y a eu un certain nombre d'attentats qui ont été déjoués et qui correspondent à chaque fois à la même configuration
03:30de personnes qui se sont souvent autoradicalisées, qui n'ont pas de contact direct avec les organisations terroristes mais qui s'en réfèrent.
03:38Pour répondre à votre question sur la personne qui a été mise en examen la semaine dernière, nous sommes sur des faits qui sont plutôt en lien avec l'ISKP,
03:47mais ce sont des faits qui révélaient l'État islamique au Khorasan, qui était un point sur lequel il y avait une forte préoccupation en 2023-2024,
03:57qui aujourd'hui est moins important que ça n'a été et les faits dont vous parlez correspondent à la révélation par des différentes expertises techniques
04:05de faits qui étaient caractérisées en 2023 même si l'interpellation a eu lieu la semaine dernière.
04:10Olivier Christian, je voudrais qu'on s'arrête sur ce que vous avez dit il y a quelques instants sur le net rajeunissement des profils
04:16de ceux qui sont interpellés parce qu'ils projettent un attentat terroriste.
04:22Comment est-ce que vous expliquez ce rajeunissement ? C'est vrai que les chiffres sont assez stupéfiants.
04:2715 mineurs mis en examen sur les 9 premiers mois de l'année en 2025 dont certains ont 12 ans, 13 ans.
04:32Comment est-ce qu'on explique ce rajeunissement ?
04:34C'est en effet un phénomène qui est assez nouveau, qui a émergé en 2023 puisque, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'indiquer,
04:42nous étions jusque-là à des niveaux à 2-3 mineurs qui étaient mis en examen sur des faits de terrorisme par an.
04:47Quand nous sommes passés à 19 en 2024, nous sommes à 17 au moment où nous nous parlons pour l'année 2025
04:54et qui est un phénomène qui n'est pas franco-français.
04:57On observe exactement la même chose dans les différents pays européens et au-delà des mineurs en tant que tels,
05:04un rajeunissement aussi chez les majeurs qui ont plutôt moins de 20 ans.
05:07Si je fais une parenthèse, les faits qui ont été révélés aux Etats-Unis la semaine dernière dans le Michigan,
05:12j'observais que les Américains communiquaient en disant qu'ils avaient entre 16 et 20 ans,
05:17donc qui correspond exactement au type de profil que nous avons en France.
05:20C'est très difficile d'expliquer pourquoi d'un seul coup il y a eu ce rajeunissement.
05:24Ce que nous constatons en revanche, c'est que la propagande telle qu'elle a été diffusée et telle qu'elle est diffusée,
05:30notamment par l'Etat islamique mais également par Al-Qaïda ou telle qu'elle peut être prise,
05:37répond aux codes qui sont ceux qui intéressent les plus jeunes.
05:42C'est-à-dire des codes du numérique, des réseaux sociaux.
05:45Des codes numériques, des choses extrêmement en format très réduit,
05:48très peu approfondies sur le côté intellectuel des choses,
05:54avec beaucoup d'accompagnement visuel.
05:56Et par ailleurs, il y a des études qui commencent à être faites de façon assez précise sur ce sujet-là,
06:01des algorithmes qui conduisent très très vite,
06:04à partir du moment où on part sur des recherches sur l'ultra-violence,
06:07à avancer vers les contenus de nature djihadiste
06:10et vers en fait comme un crochet qui attirerait à un moment donné les plus jeunes vers une demande de passage à l'aide.
06:16Et avec un exemple assez sidérant, celui d'un adolescent de 17 ans dans la Sarthe,
06:20interpellé et cru il y a quelques semaines après avoir utilisé l'intelligence artificielle et ChatGPT,
06:25qu'il a interrogé sur son projet terroriste, sur l'effet de l'explosion de bonbonnes de gaz,
06:31sur l'utilisation d'un surnom de combattant.
06:35Ça veut dire que quand on va sur ChatGPT de cette manière-là,
06:38on peut, sans qu'il n'y ait aucun frein, poser des questions sur la possibilité d'une entreprise terroriste ?
06:45Alors je ne prononcerai pas sur ChatGPT en tant que tel,
06:47mais je crois que c'est le propre de l'intelligence artificielle de répondre aux questions qui sont posées par les personnes qui l'interrogent.
06:52Ce qui est vrai en tout cas, c'est que la façon dont la personne est allée à construire son projet,
06:58elle le fait à partir de ce que je disais tout à l'heure d'une propagande qui est diffusée,
07:01à partir d'éléments qui l'ont attiré dans ce champ-là,
07:05et après elle se sert des moyens qui sont mis à disposition pour essayer de construire son projet,
07:10notamment sur comment avoir des tweetos sur comment faire les explosifs et comment pouvoir passer à l'actuel.
07:18Un mot encore Olivier Christen sur ce qui vous occupe au parquet national antiterroriste,
07:23la menace du terrorisme d'ultra-droite.
07:25En France, en juin dernier, vous vous étiez saisi pour la première fois d'une enquête sur le meurtre d'un Tunisien
07:29par un homme soupçonné de lien avec l'ultra-droite.
07:31L'ultra-droite, là encore, la menace, cette menace de l'ultra-droite, comment est-ce que vous la qualifiez, comment est-ce que vous l'estimez ?
07:38La menace d'ultra-droite radicale violente, pour prendre un terme plus complet,
07:42est quelque chose qui est relativement nouveau, qui était là encore assez inexistant il y a une dizaine d'années dans la matière antiterroriste,
07:48qui a émergé il y a donc 3 à 4 ans.
07:51Nous avons ouvert 5 procédures sur ce champ-là en 2025, ce qui est très important et qui correspond à une radicalisation violente d'une expression politique.
08:03Nous avons ouvert en effet la première enquête à la suite d'un homicide qui a été motivé par cette idéologie-là.
08:13Et là aussi, quand je parlais tout à l'heure, je parlais pour le djihadisme davantage sur le côté polymorphe, c'est très vrai dans ce qu'on appelle une droite radicale,
08:20puisqu'on intègre dans ce champ-là aussi tout ce qui est relatif aux incels, c'est-à-dire ces personnes qui reprochent une forme de masculinisme radicalisé,
08:32et toutes ces franges-là qui y sont.
08:35Voilà sur l'aspect effectivement polymorphe de ce terrorisme d'ultra-droite.
08:38Merci Olivier Christen, procureur au parquet national antiterroriste.
08:42Et nous...
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