00:00Bonjour Cléo Léonard.
00:01Bonjour.
00:02Quand on lit votre nom de famille, on se doute assez rapidement que vous avez un lien avec le chanteur Herbert Léonard.
00:06Ce lien était d'ailleurs sans conteste le plus solide qu'il possédait car vous êtes sa seule et unique femme.
00:10Oui, officielle.
00:13Et quand on sait ce qui régule le cœur d'un homme et de surcroît d'un artiste,
00:17c'est-à-dire le sentiment amoureux aussi fragile et solide soit-il,
00:20on comprend à quel point vous avez été son pilier pendant 57 années de vie commune.
00:25Vous l'avez accompagné jusqu'à sa disparition, vous avez tout traversé ensemble,
00:28vous avez partagé ses joies, ses peines, ses succès, ses moments de doute aussi.
00:32Jusqu'à son dernier souffle, il a écrit et chanté.
00:36Il était sur un album d'ailleurs quand il a tiré ses révérences le 2 mars 2025.
00:40Un album écrit comme une lettre d'amour, nous invitant presque à plonger dans son intimité.
00:45Vous avez décidé de sortir cet album.
00:47Il y a huit titres à l'intérieur qui le ramènent parmi nous.
00:50Cet album, est-ce le moyen de faire perdurer son œuvre et de le maintenir parmi les vivants ?
00:55Oui et puis c'est un travail qu'il avait commencé avec joie, avec plaisir
00:59et qu'il a mis du temps à le faire parce qu'il tenait à un technicien plutôt qu'à un autre.
01:04Donc il faut les disponibilités de chacun, les siennes.
01:09Les périodes où il était moins en forme parce qu'il avait des petits problèmes de santé de nouveau de temps en temps.
01:16Ça a pris un temps.
01:18C'est pas le genre d'album qu'on fait en deux mois ou en un mois ou en deux semaines.
01:23Mais il ne faisait pas le forcing non plus.
01:27Il avait le temps de le faire.
01:28Il était content.
01:30Et il a fait un mix de chansons déjà enregistrées ou d'autres anciennes qu'il avait écrites anciennement,
01:37mais qui n'avaient pas été enregistrées ou pas exploitées.
01:39Et puis de deux, trois choses nouvelles et un ou deux titres qu'il aimait particulièrement.
01:47C'est en 67 que vous le rencontrez.
01:48Oui.
01:50Cléo.
01:51Vous avez 22 ans, il en a 23.
01:53Vous êtes tous les deux chanteurs.
01:53Alors, il faut rectifier parce que je suis plus vieille.
01:56C'est moi qui suis la vieille.
01:57Je suis la cougar, j'ai deux ans de plus.
01:59Donc vous aviez 24 ans, il en avait 22.
02:01Oui.
02:01Ça ne change rien à la vie, si vous voulez, mais je n'ai pas honte d'être plus vieille.
02:06Donc vous le rencontrez en 67.
02:08Vous avez 24 ans, il en a 22.
02:10Et vous étiez tous les deux chanteurs.
02:12Ça a été un coup de foudre ?
02:14Ça a été un coup de foudre.
02:15Alors, quand on m'a fait écouter le premier disque des mots qui n'était pas terminé,
02:19j'ai pris en pleine tête la voix, la qualité, la puissance, la force, le son de la voix et tout.
02:27Et quand on m'a dit que c'était un des musiciens qui avait fait des séances chez moi,
02:30enfin pour des trucs à moi, j'ai dit, ah bon, ils chantent comme ça.
02:34Et qu'ils jouent, oui, mais qu'ils chantent.
02:37Et puis j'ai vraiment été surprisée.
02:38Bien sûr, mauvaise langue comme je suis, j'ai dit, oh, je pense que c'est du studio.
02:44Parce que sur scène, ça va être dur de balancer la purée comme ça,
02:49parce que c'était très puissant.
02:52Et puis quand je l'ai vu quelques semaines ou quelques mois plus tard
02:55sur un endroit dans les ruines de Provins où Michel Arnaud faisait une émission annuelle
03:02et dont nous étions tous les deux, je l'ai vu répéter.
03:08Alors là, j'ai pris vraiment plein la tête parce que c'était parfait.
03:12C'était bien.
03:13C'était beau.
03:14C'était une voix, un rythme décalé, un chanteur de blues.
03:18Quand vous le rencontrez, vous n'avez pas du tout l'intention de vivre avec lui.
03:25L'un s'en faut.
03:26Et mai 68 arrive.
03:27Ben oui.
03:28Vous voulez rentrer chez vous, il n'y a pas de train.
03:29La soirée, je suis rentrée, il n'y avait plus de train, il n'y avait plus de bus.
03:31Les taxis refusaient de sortir de Paris.
03:33Moi, j'allais à Maison-la-Vide.
03:36J'étais gare Saint-Lazare et puis comme une imbécile au milieu
03:38parce qu'il n'y avait plus de train qui sortait de la gare Saint-Lazare,
03:42ni des autres d'ailleurs.
03:44J'ai fait demi-tour et puis je suis repartie.
03:46En lui disant, écoute, là, je reste dans l'air parce que je ne peux pas rentrer.
03:51Et là, ça va être le début d'une vie commune de 57 années.
03:57Oui.
03:59Vous avez compris à ce moment-là que c'était effectivement l'homme de votre vie
04:02et que vous alliez passer du temps ensemble ?
04:05Non, non, non, non.
04:06J'aimais bien la forme de caractère.
04:11Et puis, j'étais admirative du son de la voix, mais ça ne suffit pas pour...
04:14Non, j'étais assez attirée par un caractère un peu introverti,
04:19un peu, moi qui suis plus extravertie.
04:25C'est le garçon qui j'ai trouvé intéressant.
04:28Vous avez mis 37 ans pour vous marier.
04:31Oui.
04:31Vous vous êtes rencontrée en 67.
04:32Ça va réfléchir dans la vie.
04:33Vous êtes mariée en 2004.
04:35C'est vous qui aviez du mal à accepter la bague aux doigts ?
04:37Non, non, non, pas du tout.
04:38Ou c'est lui qui a eu du mal à vous faire des déclarations ?
04:40Ça ne nous a pas vu à l'esprit ni à l'un des autres.
04:42Nous, on est des 68ards.
04:44On a été bercés avant 68 par la libération des sexuels,
04:48par la libération des mœurs,
04:49et 68 qui arrivent par-dessus.
04:53Franchement, est-ce que le ménage se fait plus facilement
04:56si vous avez un anneau aux doigts ou pas ?
04:59Non.
04:59Alors, quel intérêt ?
05:00Alors, pourquoi vous êtes mariée ?
05:02Parce qu'au bout de 37 ans, il m'a mis un petit mot
05:04et en me disant, et si on se mariait ?
05:06Bon, et bien, on s'est mariés.
05:08Sur le papier, tout est rose.
05:11C'est vrai.
05:11Sur le papier, tout est rose.
05:12Oui, oui, oui.
05:13Mais vous avez avoué qu'il y a des moments
05:14qui ont été très difficiles.
05:16Vous avez accepté ces infidélités.
05:18Oui.
05:20Et par moments, d'ailleurs, vous dites que certaines
05:23de ces relations extra-conjugales
05:25n'ont pas été toujours très classes.
05:28Non, non, pas du tout.
05:29Mais enfin, c'est comme ça pour tout le monde, non ?
05:32Vous lui avez pardonné toujours ?
05:35J'ai ignoré.
05:37J'ai ignoré.
05:37Non, mais je ne sais pas pardonner, moi.
05:40Je ne sais pas oublier.
05:41Je ne sais pas pardonner.
05:41Alors, comment on fait avec Léo pour rester 37 ans ?
05:44On vit avec et on part du principe que quand il est rentré,
05:49passé la porte, ça reste dehors.
05:53Le reste reste dehors.
05:54Il a toujours dit que vous étiez très, très importante pour lui,
05:57que vous lui avez énormément apporté.
06:00Oui, j'ai apporté une fille, déjà.
06:04Il faut voir la bête.
06:05J'ai apporté une fille formidable, merveilleuse.
06:07Si vous deviez définir, justement, Herbert Léonard,
06:11vous qui le connaissez tant, Cléo, vous diriez quoi ?
06:14C'est à la fois quelqu'un...
06:15C'est un Alsacien.
06:17Une pure souche.
06:18Alors, vraiment, pure laine, comme on dit là-bas.
06:21C'est-à-dire assez introverti, assez timide,
06:24assez...
06:26Pas secret, mais tu es quand même un peu secret, un peu...
06:31Il ne va pas se mettre à partir, même avec un verre dans le nez,
06:35il ne va pas partir à se montrer, à faire des...
06:39Pas exubérant, vous voyez ?
06:40Jamais exubérant.
06:42Mais en même temps, il y a de la rigueur, il y a du sérieux.
06:46Quand il travaille, ça le rend heureux.
06:49Quand il chante sur scène, ça peut le rendre heureux aussi.
06:52Mais je crois que ce qu'il aimait encore plus,
06:53c'était la création en studio.
06:54Parce que là, il y a une osmose véritable
06:57avec l'auteur, le compositeur, le technicien,
07:00l'arrangeur, enfin, les musiciens.
07:02C'est un garçon qui aurait aimé
07:03toute sa vie, je crois, être dans un groupe.
07:06Il y a un titre qui va faire basculer sa vie.
07:08On est en 68.
07:09C'est Quelque chose tient mon cœur.
07:12Cette chanson,
07:14j'ai l'impression que ça a été la clé de voûte,
07:15finalement, de cette carrière.
07:16Il a fait un superbe album.
07:18Ça a été la clé de voûte
07:20de son premier album,
07:21qui était un vraiment chouette album
07:23de chansons rhythm and blues,
07:25de blues et de rhythm and blues.
07:27Et pour moi, il y a deux, trois grands albums
07:30dans la vie d'Hermbert.
07:32Et celui-là est le premier.
07:34Enfin, c'est le premier dans le temps
07:35et il est très attachant.
07:36Il y a eu une parenthèse.
07:38C'est cet accident de voiture
07:39qui arrive en 70,
07:40qui va marquer sa vie à jamais, d'ailleurs.
07:42Et son visage pendant longtemps.
07:43Est-ce que ça a changé son regard
07:45sur la vie, justement, Cléo ?
07:48Oui, parce que ça démarrait très bien pour lui.
07:51Il faisait des choses qui lui plaisaient
07:52dans un cadre qui lui plaisait beaucoup.
07:54Et tout d'un coup,
07:55quand vous avez la gueule à l'envers,
07:57si on peut dire,
07:58parce qu'il y avait des coutures partout,
08:00qu'il prenait là,
08:01sous la paupière, etc.
08:03Enfin, c'était pas affriolant, affriolant.
08:07Et il savait que ça allait mettre un certain temps.
08:09Il faudrait peut-être repasser
08:10en chirurgie réparatrice
08:12pour améliorer, quand même.
08:15Parce que c'était un peu Frankenstein.
08:17Vous perdez quasiment un an.
08:20Et après, il faut revenir.
08:22Il a mis, justement, à un moment donné,
08:25sa carrière de chanteur, entre parenthèses.
08:30On comprend qu'à plusieurs moments dans sa vie,
08:33il se posait des questions sur ses capacités,
08:36malgré les contrats qu'il signait.
08:37Oui, oui.
08:38Il n'a jamais eu confiance en lui ?
08:39Je ne crois pas à 100%, non.
08:41Il est toujours un peu en retrait.
08:43Il était toujours un peu en retrait de lui-même,
08:46de dire, je ne vais pas arriver à faire ça.
08:51Et puis si, il arrivait, toujours.
08:53Mais bon.
08:55En 1980, il va rencontrer,
08:57par l'intermédiaire de la parolière Vlyn Bugui,
09:01un jeune compositeur.
09:03C'est Julien Lepers.
09:04De cette collaboration va naître un fruit,
09:08pour le coup,
09:08qui s'appelle « Pour le plaisir »,
09:101,4 million copies vendues.
09:12Oh, beaucoup plus.
09:13On est au-delà de 3 millions.
09:14À ce moment-là, en tout cas.
09:15À ce moment-là, ça a été…
09:16Ça va être un raz-de-marée.
09:17Aujourd'hui, on est à plus de 3 millions.
09:18On est passé de 500 par jour
09:19à 4 500 ou 5 000 par jour
09:22pendant des semaines et des semaines.
09:24Comment vous avez vécu cette ascension avec lui,
09:26à ses côtés ?
09:27On était très contents.
09:29On était sidérés.
09:30Puis on était tellement contents que…
09:34Herbert avait décidé de ne pas rechanter vraiment,
09:37de ne pas laisser tomber,
09:38de rester dans le milieu de journalistes aviation.
09:40Et donc, quand Veline lui a téléphoné pour lui dire
09:45« J'ai des choses à te faire écouter »,
09:47mais avec une voix joyeuse,
09:50il lui a dit « Écoute, Veline, je t'adore,
09:52mais tu sais bien que j'ai décidé de lâcher. »
09:54Donc, elle lui dit « Non, mais si tu ne le fais pas pour toi »,
09:58elle lui a dit « Fais-le pour moi, Veline.
10:00Fais-moi plaisir.
10:01Je voudrais te faire écouter ça. »
10:03J'ai dit plusieurs chansons là.
10:06« Viens, viens chez moi. »
10:07Alors, comme il n'aurait pas refusé quoi que ce soit à Veline,
10:11même aujourd'hui, s'il était là,
10:12il ne refuserait rien à Veline.
10:14Il y est allé et j'ai cru qu'il n'avait pas revenu.
10:17Parce qu'il était tellement scotché par les musiques
10:20que Julien avait apportées pour faire écouter Veline Bugui
10:23qu'il avait oublié toutes les dispositions
10:28qu'il avait prises dans sa tête pour ne pas recommencer.
10:31Personne ne voulait la sortir, cette chanson au début.
10:33Personne.
10:34Elle s'est fait remballer.
10:35Elle a fait des textes,
10:36ils ont fait des maquettes sérieuses.
10:38Elle a fait le tour de tous les producteurs,
10:40de toutes les maisons de disques,
10:41tous les distributeurs avec sa petite mallette.
10:45Elle s'est faite rembarrer poliment
10:47parce que c'était quelqu'un que tout le monde connaissait
10:49et qui était déjà une personne mûre.
10:52Elle s'est faite remballer quand même poliment,
10:55mais elle s'est faite remballer avec son truc.
10:57Au bout d'un moment, elle a dit « Bon, j'en ai marre. »
10:59Ils lui ont dit « Mais laisse tomber.
10:59On verra, tant pis, on les fera. »
11:02Elle lui dit « Il y a quelqu'un d'autre. »
11:05Elle lui dit « Il n'en est pas question.
11:06Je vais casser ma tirelée et je vais produire. »
11:09Et elle a produit.
11:10Et ça a été un énorme carton.
11:13Vraiment, c'est l'un des plus grands tubes encore aujourd'hui.
11:15Oui, ça a été vraiment super.
11:17L'album se termine par le titre « On n'oubliera jamais ».
11:20Herbert chante « On n'oubliera jamais ses moments partagés. »
11:24Et nous, on y croyait.
11:25C'est une promesse que vous lui faites.
11:26Ah, c'est la chanson en trio.
11:27Ça, c'est avec Barzotti et Lafon.
11:31Est-ce que c'est une promesse, justement, que vous lui faites
11:32que non, vous ne l'oublierez jamais,
11:34que personne ne l'oubliera jamais ?
11:36Je pense qu'on oublie forcément les gens.
11:38Une fois que ceux qui les aimaient meurent,
11:40la suite, les générations nouvelles ne connaissent pas.
11:44Ils ne savent pas qui est Herbert Léonard.
11:46Moi, mes petits-enfants qui sont grands, qui ont 25 ans,
11:48ils connaissent, mais c'est leur grand-père.
11:49Alors, ils disent « On est obligés de connaître, nous, ces papilles. »
11:52Mais ils savent très bien que leurs copains de classe ne connaissent pas.
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