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  • il y a 1 an
Militer au sein d'une association peut parfois faire du mal à la santé mentale : surcharge de travail, management toxique, fatigue émotionnelle, sentiment d'être inutile... Certains décident même d'abandonner leur engagement pour se préserver. La France compte 19 millions de bénévoles (Ifop, avril 2025). Alors comment éviter le "burn-out militant" ? Pourquoi la question de la santé mentale des militants est-elle importante pour la démocratie ? On en parle avec la chercheuse Hélène Balazard et le sociologue Simon Cottin-Marx qui publient "Burn-out militant : comment s'engager sans se cramer ?" aux éditions Payot.

Un reportage de Manon Mella, journaliste à France Inter

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Transcription
00:00Militer, ça peut faire du mal à la santé mentale.
00:03Les injustices, les guerres, les féminicides.
00:05Parfois je regrette d'avoir autant ouvert les yeux et d'être aussi lucide.
00:08Émotionnellement et physiquement, œuvrer à rendre le monde meilleur, ça peut être épuisant.
00:13On parle même de burn-out militant.
00:15Alors comment militer sans se cramer ?
00:17Pourquoi la question de la santé mentale des militants est-elle si importante pour la démocratie ?
00:22On en parle avec la chercheuse Hélène Balazar et le sociologue Simon Cotin-Marx
00:27qui viennent de publier un livre sur le sujet.
00:29Le burn-out militant, c'est une forme de dépression, c'est une maladie.
00:33Et elle se caractérise par trois symptômes.
00:35Le premier, c'est une énorme fatigue.
00:37C'est-à-dire que les gens qui font un burn-out à cause du militantisme,
00:41ils n'arrivent plus à se lever de leur canapé.
00:43Clairement, ils n'ont plus la force de se lever.
00:45Le deuxième symptôme, c'est une déshumanisation des relations interpersonnelles.
00:51Concrètement, on est assez cynique vis-à-vis de l'action des autres.
00:54Et enfin, le troisième symptôme, c'est qu'on perd complètement le sens de ce qu'on fait.
01:01C'est-à-dire qu'on a l'impression d'avoir rien accompli.
01:03C'est quoi les causes du burn-out militant ?
01:06Est-ce que ça vient vraiment du fait de lutter ?
01:10Ou est-ce que ça vient de l'organisation interne qu'il y a dans les collectifs, dans les associations ?
01:17Ça vient d'où ?
01:18Ça peut venir des deux.
01:19Et les particularités du burn-out militant, c'est qu'il y a à peu près les mêmes causes
01:22que pour le burn-out dans le monde professionnel.
01:25Mais se rajoutent à ça trois spécificités.
01:27Qui sont que, d'une part, les individus qui militent, ils ont tendance à se donner sans compter.
01:33Et il y a cette culture un peu du sacrifice, voire même des fois du martyr,
01:38qui du coup renforce un peu ce risque-là.
01:41Deuxièmement, les organisations, elles ne prennent pas en charge le bien-être.
01:44Généralement, c'est un impensé, même si ça commence à changer, et on en parle justement dans le livre.
01:48Le bien-être des militants, ce n'est pas la priorité.
01:50La priorité, c'est la cause.
01:51Le troisième facteur, c'est que justement, il faut faire face à des luttes qui ne sont pas forcément victorieuses.
01:57Et un autre facteur aussi, c'est qu'il y a souvent des luttes qui sont réprimées,
02:01physiquement, symboliquement.
02:04Et ça, c'est de la violence directe qui favorise bien sûr l'épuisement et la dépression.
02:08Il y a notamment le mouvement Les Soulèvements de la Terre,
02:12qui a créé vraiment une base soins militants,
02:15qui va pouvoir s'occuper des blessés, mais aussi de la santé mentale,
02:20et puis aussi préparer tout ce qui est, on va dire, la fête,
02:24enfin tout ce qui va prévenir aussi cet épuisement.
02:27Et donc, on a vu plusieurs organisations, je ne sais pas si on en fait de la liste là, mais...
02:31Planète Boum Boum.
02:32La fête, elle fait du bien et elle permet aux gens de tenir,
02:43et puis même d'affronter un peu plus tranquillement des situations qui sont un peu...
02:48Et même de redonner du sens, en fait, parce qu'on milite pour un monde meilleur,
02:51et ce monde meilleur, il passe par la joie, il passe par la fête,
02:54et du coup, ça redonne aussi du sens.
02:57La fête, ce n'est pas juste pour s'amuser, quoi.
02:59C'est nouveau comme phénomène, entre gros guillemets, le burn-out militant ?
03:05La notion, elle est nouvelle, mais par contre, évidemment, le phénomène, il est très ancien.
03:08Déjà en 1936, au moment du Front populaire,
03:12on a des témoignages de gens qui sont fatigués de lutter pendant des mois,
03:16d'être sur les barricades ou de faire la grève dans leurs usines.
03:18Et même là, il y a des chercheurs qui sont remontés un peu plus loin
03:20et qui sont intéressés à l'épuisement militant au moment de la Révolution française, en 1789.
03:26Donc, c'est quelque chose d'assez ancien, sauf qu'on n'avait pas mis les mots dessus,
03:30et du coup, c'est l'originalité de notre travail.
03:33Pourquoi est-ce que c'est coûteux, émotionnellement ?
03:36Certains militants, ils sont au contact direct avec des blessés,
03:40avec des personnes victimes de violences, des enfants abusés,
03:43enfin bon, bref, des personnes qui souffrent terriblement.
03:46Et puis, il y a cette souffrance émotionnelle de voir la lutte pour laquelle on se bat régresser.
03:54Et des fois aussi, il y a une souffrance émotionnelle à voir qu'on lutte pour une société plus égalitaire,
03:59mais on le fait parfois dans des collectifs totalement inégalitaires.
04:02Et ça, c'est un des risques psychosociaux du burn-out, le conflit de valeurs.
04:07C'est parfois, la fin justifie les moyens.
04:10Ce n'est pas grave si du coup, on a une structure hyper hiérarchique et hyper dominatrice en interne,
04:14parce qu'on veut au final pouvoir faire changer telle ou telle loi.
04:19Et du coup, c'est vraiment l'efficacité de l'action avant tout,
04:22avant la démocratie en interne, par exemple.
04:25Est-ce que les militants ne sont pas aussi particulièrement exposés à la haine en ligne ?
04:32Oui, c'est une question très importante,
04:34parce qu'en gros, qui a commencé à parler de burn-out militant ?
04:38C'est les militantes féministes, principalement des femmes.
04:42Il y en a quelques-unes qui sont connues, comme Caroline Dehasse ou Procaya Diallo,
04:46et qui sont particulièrement exposées à la haine en ligne.
04:50Ça, c'est quelque chose qui est assez frappant.
04:51C'est quand on discute avec des militants,
04:53finalement, les hommes sont un peu à l'abri des insultes sur les réseaux sociaux,
04:58alors que les femmes sont particulièrement exposées.
05:00Et donc, c'est elles qui ont commencé à parler, les premières,
05:02de cette fatigue, cet épuisement militant,
05:05avec des militantes qui font le choix, au début,
05:08de quitter les réseaux sociaux parce que c'est devenu insupportable.
05:10Finalement, après, il y a des stratégies qui se mettent en place sur les réseaux sociaux,
05:15de soutien, pour dire aussi aux agresseurs de se faire,
05:18pour les signaler, pour qu'ils se fassent exclure aussi des réseaux sociaux.
05:21Du coup, le mouvement féministe est hyper important sur ce sujet.
05:24Je dirais le mouvement féministe et antiraciste.
05:27Les hommes qui sont touchés sont des hommes racisés,
05:29et les femmes racisées, c'est le pompon.
05:33Quitter les réseaux sociaux, ce n'est pas forcément la solution,
05:35mais effectivement, déjà, s'outiller pour porter plainte contre les trolls et compagnie,
05:41ça marche, mais il y en a beaucoup qui choisissent de ne pas regarder,
05:45tout simplement, de se dire que c'est un phénomène massif de trolls
05:51qui viennent beaucoup d'extrême droite.
05:52Des fois, c'est même maintenant des intelligences artificielles,
05:55et on n'a pas de solution de miracle par rapport à ça.
05:57Mais c'est de s'entourer, de ne jamais être isolé.
06:02Et puis, quand les personnes qui s'exposent leur image personnelle avec leur propre nom,
06:07elles savent qu'elles vont être exposées à ça.
06:11Donc après, c'est aussi peut-être des fois privilégier le collectif
06:13et des comptes collectifs plutôt que des comptes personnels.
06:18On n'a pas de solution de miracle sur cette question-là.
06:20Le monde associatif est à l'image de la société.
06:22La solution, elle est forcément organisationnelle.
06:25Et du coup, c'est pour ça que, dans le livre, on partage une culture militante,
06:31une culture militante pour mieux s'organiser, pour mieux militer et éviter l'épuisement.
06:36Puis aussi, il y a certaines tensions qui, sans forcément mener au burn-out,
06:39peuvent quand même un peu décourager les gens à s'engager.
06:41Parce qu'un des risques, quand on parle de burn-out,
06:44c'est de personnaliser les causes et les solutions.
06:47De dire, c'est aller des solutions personnelles,
06:50il faut aller voir le psy, il faut faire du yoga,
06:53et puis on va s'en sortir comme ça.
06:55Et on en parle un peu.
06:57C'est important de prendre soin de soi et on en parle.
07:00Mais ce n'est pas incompatible.
07:01Ce n'est pas incompatible du tout.
07:02On en parle dans un chapitre en particulier, mais sur dix chapitres.
07:05Et c'est important, ça fait partie un peu de notre engagement aussi en écrivant ce livre.
07:13C'est important de dire que les causes principales sont structurelles
07:17dans la société et dans les collectifs où on s'engage.
07:21Il y a des gens qui se sont abîmés à cause du militantisme.
07:23Ils mettent des années à s'en remettre.
07:25Des années à re-avoir une vie normale.
07:27Ils sont obligés de se soigner.
07:29Et après, ils ont du mal à se ré-engager.
07:31On a pourtant besoin d'eux pour changer le monde et sauver la planète.
07:34C'est pour ça qu'on a écrit ce livre aussi.
07:36C'est pour donner des conseils à ces militants pour ne pas qu'ils se crament.
07:41Parce que quoi ?
07:43Pourquoi est l'essentiel la question de la santé mentale dans le milieu militant ?
07:48Déjà, ça fait toujours de la peine de voir des gens se cramer.
07:53Et ensuite, en plus, c'est un livre qu'on adresse plutôt à des militants progressistes ou écologistes.
07:58Donc des gens dont on est proche, qu'on n'a pas envie de voir se cramer en militant.
08:04Et puis aussi, en plus, on partage la plupart des luttes qui mènent.
08:09Et on a envie qu'ils réussissent.
08:10Parce que les progrès sociaux ne sont jamais arrivés sans lutte sociale.
08:14Et donc, il faut préserver la santé de ceux qui luttent.
08:17Si on veut préserver notre société, du fascisme et avoir une société plus égalitaire et plus juste, en fait.
08:26Ils sont 22 millions quand même.
08:2722 millions de bénévoles, beaucoup de gens qui s'engagent pour des choses.
08:29Moi, j'aurais envie de leur dire de ne rien lâcher.
08:31Parce que c'est grâce à eux que le changement social et écologique va advenir.
08:35Mais que pour qu'ils adviennent, il faut qu'ils prennent soin de leur santé.
08:38Parce que s'ils se crament, en fait, il n'y aura plus personne pour changer la société.
08:41Et dans ces 22 millions, il y a toutes les assos sportives, les assos de parents d'élèves.
08:46Ça, là, peut-être qu'on en parle dans le livre aussi.
08:48Parce que c'est des bénévoles.
08:50Donc, c'est peut-être des personnes qui ne se voient pas comme militants.
08:53Où il y a un côté, une connotation plus politique.
08:55Mais c'est des bénévoles qui sont tout aussi importants pour que la société soit meilleure.
08:59Merci à vous.
09:00Merci.

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