00:00Militer, ça peut faire du mal à la santé mentale.
00:03Les injustices, les guerres, les féminicides.
00:05Parfois je regrette d'avoir autant ouvert les yeux et d'être aussi lucide.
00:08Émotionnellement et physiquement, œuvrer à rendre le monde meilleur, ça peut être épuisant.
00:13On parle même de burn-out militant.
00:15Alors comment militer sans se cramer ?
00:17Pourquoi la question de la santé mentale des militants est-elle si importante pour la démocratie ?
00:22On en parle avec la chercheuse Hélène Balazar et le sociologue Simon Cotin-Marx
00:27qui viennent de publier un livre sur le sujet.
00:29Le burn-out militant, c'est une forme de dépression, c'est une maladie.
00:33Et elle se caractérise par trois symptômes.
00:35Le premier, c'est une énorme fatigue.
00:37C'est-à-dire que les gens qui font un burn-out à cause du militantisme,
00:41ils n'arrivent plus à se lever de leur canapé.
00:43Clairement, ils n'ont plus la force de se lever.
00:45Le deuxième symptôme, c'est une déshumanisation des relations interpersonnelles.
00:51Concrètement, on est assez cynique vis-à-vis de l'action des autres.
00:54Et enfin, le troisième symptôme, c'est qu'on perd complètement le sens de ce qu'on fait.
01:01C'est-à-dire qu'on a l'impression d'avoir rien accompli.
01:03C'est quoi les causes du burn-out militant ?
01:06Est-ce que ça vient vraiment du fait de lutter ?
01:10Ou est-ce que ça vient de l'organisation interne qu'il y a dans les collectifs, dans les associations ?
01:17Ça vient d'où ?
01:18Ça peut venir des deux.
01:19Et les particularités du burn-out militant, c'est qu'il y a à peu près les mêmes causes
01:22que pour le burn-out dans le monde professionnel.
01:25Mais se rajoutent à ça trois spécificités.
01:27Qui sont que, d'une part, les individus qui militent, ils ont tendance à se donner sans compter.
01:33Et il y a cette culture un peu du sacrifice, voire même des fois du martyr,
01:38qui du coup renforce un peu ce risque-là.
01:41Deuxièmement, les organisations, elles ne prennent pas en charge le bien-être.
01:44Généralement, c'est un impensé, même si ça commence à changer, et on en parle justement dans le livre.
01:48Le bien-être des militants, ce n'est pas la priorité.
01:50La priorité, c'est la cause.
01:51Le troisième facteur, c'est que justement, il faut faire face à des luttes qui ne sont pas forcément victorieuses.
01:57Et un autre facteur aussi, c'est qu'il y a souvent des luttes qui sont réprimées,
02:01physiquement, symboliquement.
02:04Et ça, c'est de la violence directe qui favorise bien sûr l'épuisement et la dépression.
02:08Il y a notamment le mouvement Les Soulèvements de la Terre,
02:12qui a créé vraiment une base soins militants,
02:15qui va pouvoir s'occuper des blessés, mais aussi de la santé mentale,
02:20et puis aussi préparer tout ce qui est, on va dire, la fête,
02:24enfin tout ce qui va prévenir aussi cet épuisement.
02:27Et donc, on a vu plusieurs organisations, je ne sais pas si on en fait de la liste là, mais...
02:31Planète Boum Boum.
02:32La fête, elle fait du bien et elle permet aux gens de tenir,
02:43et puis même d'affronter un peu plus tranquillement des situations qui sont un peu...
02:48Et même de redonner du sens, en fait, parce qu'on milite pour un monde meilleur,
02:51et ce monde meilleur, il passe par la joie, il passe par la fête,
02:54et du coup, ça redonne aussi du sens.
02:57La fête, ce n'est pas juste pour s'amuser, quoi.
02:59C'est nouveau comme phénomène, entre gros guillemets, le burn-out militant ?
03:05La notion, elle est nouvelle, mais par contre, évidemment, le phénomène, il est très ancien.
03:08Déjà en 1936, au moment du Front populaire,
03:12on a des témoignages de gens qui sont fatigués de lutter pendant des mois,
03:16d'être sur les barricades ou de faire la grève dans leurs usines.
03:18Et même là, il y a des chercheurs qui sont remontés un peu plus loin
03:20et qui sont intéressés à l'épuisement militant au moment de la Révolution française, en 1789.
03:26Donc, c'est quelque chose d'assez ancien, sauf qu'on n'avait pas mis les mots dessus,
03:30et du coup, c'est l'originalité de notre travail.
03:33Pourquoi est-ce que c'est coûteux, émotionnellement ?
03:36Certains militants, ils sont au contact direct avec des blessés,
03:40avec des personnes victimes de violences, des enfants abusés,
03:43enfin bon, bref, des personnes qui souffrent terriblement.
03:46Et puis, il y a cette souffrance émotionnelle de voir la lutte pour laquelle on se bat régresser.
03:54Et des fois aussi, il y a une souffrance émotionnelle à voir qu'on lutte pour une société plus égalitaire,
03:59mais on le fait parfois dans des collectifs totalement inégalitaires.
04:02Et ça, c'est un des risques psychosociaux du burn-out, le conflit de valeurs.
04:07C'est parfois, la fin justifie les moyens.
04:10Ce n'est pas grave si du coup, on a une structure hyper hiérarchique et hyper dominatrice en interne,
04:14parce qu'on veut au final pouvoir faire changer telle ou telle loi.
04:19Et du coup, c'est vraiment l'efficacité de l'action avant tout,
04:22avant la démocratie en interne, par exemple.
04:25Est-ce que les militants ne sont pas aussi particulièrement exposés à la haine en ligne ?
04:32Oui, c'est une question très importante,
04:34parce qu'en gros, qui a commencé à parler de burn-out militant ?
04:38C'est les militantes féministes, principalement des femmes.
04:42Il y en a quelques-unes qui sont connues, comme Caroline Dehasse ou Procaya Diallo,
04:46et qui sont particulièrement exposées à la haine en ligne.
04:50Ça, c'est quelque chose qui est assez frappant.
04:51C'est quand on discute avec des militants,
04:53finalement, les hommes sont un peu à l'abri des insultes sur les réseaux sociaux,
04:58alors que les femmes sont particulièrement exposées.
05:00Et donc, c'est elles qui ont commencé à parler, les premières,
05:02de cette fatigue, cet épuisement militant,
05:05avec des militantes qui font le choix, au début,
05:08de quitter les réseaux sociaux parce que c'est devenu insupportable.
05:10Finalement, après, il y a des stratégies qui se mettent en place sur les réseaux sociaux,
05:15de soutien, pour dire aussi aux agresseurs de se faire,
05:18pour les signaler, pour qu'ils se fassent exclure aussi des réseaux sociaux.
05:21Du coup, le mouvement féministe est hyper important sur ce sujet.
05:24Je dirais le mouvement féministe et antiraciste.
05:27Les hommes qui sont touchés sont des hommes racisés,
05:29et les femmes racisées, c'est le pompon.
05:33Quitter les réseaux sociaux, ce n'est pas forcément la solution,
05:35mais effectivement, déjà, s'outiller pour porter plainte contre les trolls et compagnie,
05:41ça marche, mais il y en a beaucoup qui choisissent de ne pas regarder,
05:45tout simplement, de se dire que c'est un phénomène massif de trolls
05:51qui viennent beaucoup d'extrême droite.
05:52Des fois, c'est même maintenant des intelligences artificielles,
05:55et on n'a pas de solution de miracle par rapport à ça.
05:57Mais c'est de s'entourer, de ne jamais être isolé.
06:02Et puis, quand les personnes qui s'exposent leur image personnelle avec leur propre nom,
06:07elles savent qu'elles vont être exposées à ça.
06:11Donc après, c'est aussi peut-être des fois privilégier le collectif
06:13et des comptes collectifs plutôt que des comptes personnels.
06:18On n'a pas de solution de miracle sur cette question-là.
06:20Le monde associatif est à l'image de la société.
06:22La solution, elle est forcément organisationnelle.
06:25Et du coup, c'est pour ça que, dans le livre, on partage une culture militante,
06:31une culture militante pour mieux s'organiser, pour mieux militer et éviter l'épuisement.
06:36Puis aussi, il y a certaines tensions qui, sans forcément mener au burn-out,
06:39peuvent quand même un peu décourager les gens à s'engager.
06:41Parce qu'un des risques, quand on parle de burn-out,
06:44c'est de personnaliser les causes et les solutions.
06:47De dire, c'est aller des solutions personnelles,
06:50il faut aller voir le psy, il faut faire du yoga,
06:53et puis on va s'en sortir comme ça.
06:55Et on en parle un peu.
06:57C'est important de prendre soin de soi et on en parle.
07:00Mais ce n'est pas incompatible.
07:01Ce n'est pas incompatible du tout.
07:02On en parle dans un chapitre en particulier, mais sur dix chapitres.
07:05Et c'est important, ça fait partie un peu de notre engagement aussi en écrivant ce livre.
07:13C'est important de dire que les causes principales sont structurelles
07:17dans la société et dans les collectifs où on s'engage.
07:21Il y a des gens qui se sont abîmés à cause du militantisme.
07:23Ils mettent des années à s'en remettre.
07:25Des années à re-avoir une vie normale.
07:27Ils sont obligés de se soigner.
07:29Et après, ils ont du mal à se ré-engager.
07:31On a pourtant besoin d'eux pour changer le monde et sauver la planète.
07:34C'est pour ça qu'on a écrit ce livre aussi.
07:36C'est pour donner des conseils à ces militants pour ne pas qu'ils se crament.
07:41Parce que quoi ?
07:43Pourquoi est l'essentiel la question de la santé mentale dans le milieu militant ?
07:48Déjà, ça fait toujours de la peine de voir des gens se cramer.
07:53Et ensuite, en plus, c'est un livre qu'on adresse plutôt à des militants progressistes ou écologistes.
07:58Donc des gens dont on est proche, qu'on n'a pas envie de voir se cramer en militant.
08:04Et puis aussi, en plus, on partage la plupart des luttes qui mènent.
08:09Et on a envie qu'ils réussissent.
08:10Parce que les progrès sociaux ne sont jamais arrivés sans lutte sociale.
08:14Et donc, il faut préserver la santé de ceux qui luttent.
08:17Si on veut préserver notre société, du fascisme et avoir une société plus égalitaire et plus juste, en fait.
08:26Ils sont 22 millions quand même.
08:2722 millions de bénévoles, beaucoup de gens qui s'engagent pour des choses.
08:29Moi, j'aurais envie de leur dire de ne rien lâcher.
08:31Parce que c'est grâce à eux que le changement social et écologique va advenir.
08:35Mais que pour qu'ils adviennent, il faut qu'ils prennent soin de leur santé.
08:38Parce que s'ils se crament, en fait, il n'y aura plus personne pour changer la société.
08:41Et dans ces 22 millions, il y a toutes les assos sportives, les assos de parents d'élèves.
08:46Ça, là, peut-être qu'on en parle dans le livre aussi.
08:48Parce que c'est des bénévoles.
08:50Donc, c'est peut-être des personnes qui ne se voient pas comme militants.
08:53Où il y a un côté, une connotation plus politique.
08:55Mais c'est des bénévoles qui sont tout aussi importants pour que la société soit meilleure.
08:59Merci à vous.
09:00Merci.