00:00Mais pourquoi est-ce que tu es à l'école avec tout le monde ?
00:02On devrait te mettre dans des endroits pour des personnes comme toi ?
00:05Moi aujourd'hui j'ai 27 ans et je suis une femme paraplégique
00:08et je suis en fauteuil roulant depuis que j'ai 10 ans
00:11suite à un accident de voiture.
00:14Je dirais qu'il y a eu deux phases en fait dans la découverte de ce qu'allait être ma nouvelle vie.
00:18Une première qui a été vraiment purement médicale,
00:21de pouvoir pousser un fauteuil roulant, de faire de la rééducation,
00:25d'apprendre à vivre avec cette nouvelle condition purement physique.
00:28Et il y a eu ce second temps, du moment où j'ai intégré le monde balide,
00:34où je me suis retrouvée en fait au lycée avec des élèves
00:37qui étaient pour la plupart pas concernés en fait par le handicap
00:42et où j'ai découvert que rien n'était fait pour moi.
00:46Je me suis sentie très seule.
00:48J'avais tellement envie justement d'être inclue parmi les autres
00:51que je me suis totalement désintéressée de la question du handicap
00:54et j'ai au maximum essayé d'invisibiliser même le mien.
00:58Et quand j'ai compris que de toute façon ça me serait impossible,
01:02j'ai commencé à me renseigner et là j'ai compris qu'en fait la société
01:05elle était construite autour des personnes balides
01:08et qu'elle mettait de côté les personnes en situation de handicap.
01:13Parler de validisme, c'est mettre un mot sur toutes les discriminations
01:16à l'égard de ce groupe social.
01:18Beaucoup de lieux de socialisation comme les restaurants, les bars,
01:23certaines galeries, les magasins, etc.
01:26Malgré l'obligation de rendre ces lieux accessibles,
01:29il y a encore un établissement sur deux qui ne l'est pas.
01:32Pour les personnes par exemple qui sont sourdes, malentendantes
01:35ou qui ont d'autres types de handicap sensoriels,
01:38on ne va pas retrouver toutes les chaînes d'information qui vont être sous-titrées
01:42ou quand vient le moment des élections, on ne va pas avoir tous les programmes
01:47qui vont être traduits non plus.
01:49Donc on se retrouve avec l'exercice vraiment de la vie citoyenne qui est bafoué.
01:53Les personnes handicapées, elles sont invisibilisées dans l'espace public
01:56et quand on parle d'espace public, on parle aussi d'espace médiatique.
01:59Alors même qu'elles sont presque 20% de la population,
02:02elles ne sont que 1% à être vues et entendues.
02:06Et donc on se retrouve avec une binarité de représentations.
02:09Les personnes handicapées, elles sont souvent héroïsées
02:12quand on les voit par exemple dans des films comme, je ne sais pas,
02:16« Impouchable », « De rouiller d'os », etc.
02:18où on va vraiment voir ces personnes en se disant
02:20qu'elles ont énormément de courage en fait de survivre
02:23parce qu'on va considérer que leur condition par essence est dramatique.
02:28Et que donc pour réussir à avoir accès au bonheur dans cette condition,
02:34il faut uniquement faire preuve d'un immense courage et d'une force de caractère.
02:37En face de cette héroïsation, on retrouve la misérabilisation.
02:40Là, ça va être justement de se dire que le handicap est un drame individuel,
02:47c'est une véritable tragédie à vivre.
02:49Donc c'est pour ça aussi qu'aujourd'hui,
02:50quand on est en contact avec une personne concernée, la plupart du temps,
02:53soit on va l'admirer énormément et se dire que si elle peut faire tout ce qu'on fait au quotidien,
03:00c'est parce qu'elle est extrêmement héroïque,
03:01soit on va s'apitoyer sur son sort, ressentir de la compassion,
03:06ressentir de la pitié même et se dire que son destin sera forcément tragique.
03:11Dans les sociétés antitentales, on va considérer que les capacités naturelles d'un corps,
03:15ce sont les capacités des personnes qu'on va considérer comme étant valides.
03:19Et que donc, toute personne handicapée est une personne qui n'est pas un être humain à part entière.
03:25C'est comme une personne valide amoindrie, c'est une personne valide manquée finalement.
03:32Et donc, quand on a ce raisonnement-là, on hiérarchie les villes humaines.
03:36Et donc, cette hiérarchie-là, comme elle est présente aussi encore une fois dans les représentations,
03:40dans les interactions, dans tous les lieux de socialisation, les espaces publics,
03:44dans les discours et dans les images, la personne handicapée elle-même,
03:48et d'ailleurs ça a été mon cas, finit par y croire en fait,
03:51à l'idée de se penser inférieure et à croire qu'on a moins de valeur
03:58que le reste des personnes qui, elles, ont un corps qui sera considéré comme normal.
04:05Justement, en fait, quand on me dit qu'on espère que je vais guérir,
04:11qu'on espère qu'on va trouver de quoi me soigner, qu'on va me réparer,
04:15qu'on me souhaite de tout cœur un jour de pouvoir avoir accès à la validité,
04:19c'est comme si, en fait, on estimait que je n'étais pas assez bien comme je suis.
04:24Alors que moi, dans mon parcours d'acceptation de mon handicap,
04:26ça a été essentiel d'accepter d'être ce que je suis,
04:30de valoriser ce que je suis et d'arrêter de vouloir être quelqu'un d'autre, en fait.
04:36Et comment vous voulez vous accepter vous-même si vous vous levez le matin
04:40et que vous vous dites qu'est-ce que ce serait bien si j'étais autrement ?
04:44En vérité, le handicap, c'est un continuum.
04:47Donc, tout comme on parle de continuum pour la question du genre,
04:49on va se dire qu'on n'est pas forcément à 100% femme ni à 100% homme.
04:53C'est pareil pour le handicap.
04:55On peut être une personne considérée comme valide et avoir de la myopie, par exemple.
04:59Donc, avoir un problème de vue qui, là, pour le coup, étrangement,
05:02n'est pas considéré comme un handicap, alors que c'est une altération des capacités physiques.
05:07Tout comme on peut, comme moi, être une personne en foot roulant et avoir des yeux à 100%.
05:11Donc, en fait, le handicap, il est à certains endroits, il n'est pas à d'autres.
05:15Et on n'est jamais à 100% handicapé, tout comme on n'est jamais à 100% valide.
05:19Il faut que chaque individu puisse se responsabiliser et s'intéresser à ces questions-là.
05:23Tout comme aujourd'hui, on se renseigne, on est de plus en plus au fait,
05:27donc des discriminations sexistes, des discriminations racistes,
05:31des discriminations envers la communauté LGBTQIA+, etc.
05:34c'est de se questionner aussi sur quelles sont les discriminations à l'égard des personnes handicapées.
05:39Mais après, rien ne se fera sans une réelle volonté politique de changer les choses.
05:44Moi, je pense que je suis très, très loin de la personne que j'étais quand j'étais au lycée,
05:48qui essayait à tout prix de ressembler le maximum possible à une femme valide
05:52pour se sentir acceptée et aimée.
05:55Je pense qu'aujourd'hui, je suis très fière de cette identité de femme handicapée,
06:00que je suis très fière de la personne que je suis,
06:02et que je suis très épanouie dans ma vie,
06:05parce que penser mon handicap, ça m'a permis de penser aussi plein d'autres choses.
06:09Et je pense qu'à cet égard-là, c'est une chance.
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