00:00Plus de 50 années passées dans le monde de l'édition et une réputation solide, dénicheuse de talent,
00:05c'est l'éditrice Betty Mialet qui est notre invitée ce matin. Bonjour.
00:08Bonjour.
00:08Et bienvenue dans le studio de France Inter.
00:10Alors je vais commencer par une liste qui est non exhaustive, je vous préviens par avance.
00:15Jean Tellet, Philippe Jaénada, Mazarine Pinjou, Philippe Duan, Yasmina Cadra, tous ces auteurs, ces autrices,
00:21vous les avez découvertes, vous les avez accompagnées pendant des années avec Bernard Barraud,
00:25qui est votre acolyte depuis les années 80.
00:27Et juste avant l'été, vous avez annoncé que c'était la fin, la maison Mialet Barraud va cesser ses activités.
00:34Alors déjà, Betty Mialet, comment on sent quand on attaque sa toute dernière rentrée littéraire ?
00:39C'est un peu angoissant, je dois vous le dire, et ce que j'ai gardé comme sorte de fraîcheur,
00:45c'est que je panique à chaque rentrée littéraire depuis presque 50 ans.
00:49Et là, je panique encore plus parce que vous me faites parler sur cette prestigieuse maison.
00:54et c'est d'ailleurs assez amusant parce que là, je suis de ce côté et avec vous.
00:58Mais depuis 50 ans, je suis sans arrêt en régie où j'accompagnais il y a peu de temps Daniel Cohn-Bendit,
01:04par exemple, dont j'ai publié le dernier livre, je suis venue avec Mazarine, avec Janada.
01:08Donc, j'ai l'habitude des coulisses.
01:10Et ce que j'aime bien dans mon métier, c'est de ne pas être complètement devant.
01:14Le côté dénicheur me va très bien.
01:16On va parler justement des auteurs que vous avez accompagnés parce que c'est une grosse partie de votre travail.
01:20Qu'est-ce qui vous a fait prendre cette décision finalement ?
01:22Est-ce que vous vous êtes dit que c'est l'heure d'arrêter ?
01:25Déjà, on a un âge assez avancé.
01:27Mon associé a 10 ans de plus que moi.
01:29On n'est pas à l'abri ni l'un ni l'autre de petits soucis de santé, divers et variés.
01:36Et puis, bon, un peu place aux jeunes.
01:37Et à un moment, c'est vrai qu'il faut quand même savoir s'arrêter.
01:43Et ce n'est pas facile à faire, mais on essaie.
01:46Alors, quand vous dites place aux jeunes, justement, on va parler de la suite.
01:50Vos auteurs vont être repris par le groupe Flammarion.
01:53Est-ce que vous auriez aimé que votre maison, la maison Mialet-Barreau, continue sans vous qu'elle ait un successeur ?
01:59Alors, disons-le franchement, non.
02:02C'est très difficile de former des gens dans l'édition.
02:05En fait, je crois qu'on est éditeurs dans l'âme ou on ne l'est pas.
02:09C'est triste à dire parce que j'ai eu énormément de collaborateurs, collaboratrices très prestigieuses que j'adore.
02:15Mais peut-être que c'est moi qui suis un peu nulle pour former.
02:20Mais vraiment, je ne sais pas faire.
02:23Et c'est vrai que ce qu'il faut savoir aussi, c'est que, par exemple, Flammarion m'accompagne depuis de très nombreuses années.
02:30Parce que ce n'est pas seulement récemment que c'est notre associé.
02:34Mais ça a été une première fois dans les années 80 où déjà, avec mon acolyte Bernard Barrault, on avait créé les éditions Barrault.
02:43Et notre associé était déjà Flammarion.
02:45Ce qui fait que, quand on s'est arrêté, le fond Barrault est allé chez Flammarion où il est toujours.
02:52Et là, il va se passer la même chose.
02:53Oui, un compagnonnage finalement qui est assez logique.
02:55Mais ce que vous dites sur la difficulté de trouver un successeur, est-ce que ça dit quelque chose du monde de l'édition d'aujourd'hui et de son évolution à laquelle vous avez assisté finalement au cours de ces décennies ?
03:06Oui, ça c'est tout à fait possible.
03:08C'est aussi que le monde a complètement changé depuis ma petite cinquantaine d'années.
03:14Vous ne vous exagérez pas un peu ?
03:15Je suis rentrée dans l'édition.
03:16Si, non, non, en 73, je suis rentrée.
03:19Si on fait un calcul, on devrait être plus de 50 ans.
03:21C'est vrai, c'est plus de 50 ans.
03:24À l'époque, je suis rentrée vraiment par ce qu'on appelait la petite porte.
03:28J'étais étudiante, en lettres évidemment, et je voulais comme petit boulot rentrer dans l'édition, mais comme ça, travailler.
03:35Parce que j'ai toujours aimé le livre.
03:38Et c'était possible à l'époque.
03:39J'ai travaillé en étant au standard, aux éditions en stock.
03:44Et puis, la vente aux libraires, des éditions Fayard, des choses comme ça.
03:49J'ai eu quand même beaucoup de chance, puisque très très rapidement, j'avais 25 ans,
03:54on m'a proposé de travailler, de faire des fiches de lecture.
03:58Et très vite, j'ai créé un ensemble de collections qui s'appelait Stock 2,
04:03avec des documents très très gauchistes à l'époque.
04:06Et ça, ce ne serait pas possible, encore aujourd'hui ?
04:09En tout cas, pas comme ça.
04:10Débarquer, je ne connaissais, mais strictement personne dans l'édition.
04:15Déjà, ça a beaucoup changé.
04:17Et puis, je pense que l'immense changement de l'édition, c'est d'être passé au financier.
04:21Maintenant, l'argent compte beaucoup.
04:24Les éditeurs ont plutôt fait HEC, etc.
04:28Voilà.
04:29Alors, il paraît que vous aviez une règle.
04:30Vous avez une règle.
04:31C'est de ne publier que les auteurs que vous avez vous-même découvert.
04:35Voilà.
04:36Alors ça, je pense que c'est vraiment notre grande originalité.
04:39Ça s'est fait un peu par hasard.
04:41Ce qu'on voulait, c'était découvrir des auteurs nouveaux et les rendre célèbres,
04:48ou en tout cas, qui trouvent leur lectorat.
04:50Notre rôle, c'est de trouver un lectorat avec, évidemment, nos chers libraires,
04:56qui sont fondamentaux dans mon parcours, et pour nous et pour tous les éditeurs.
05:01Et voilà.
05:03Et il s'est trouvé que nos auteurs nous ont pratiquement jamais quittés,
05:08sauf certains dont on parlera peut-être.
05:09Et nous, on ne les a jamais quittés non plus,
05:13qu'ils soient devenus de véritables stars,
05:15comme notre cher Jean Tellet, regretté,
05:18qui a été un coup terrible, terrible pour nous et pour tout le monde, je pense.
05:23Et voilà.
05:25Alors justement, puisqu'on parle de votre relation avec les auteurs,
05:28on voulait vous faire une petite surprise ce matin, Betty Mialet,
05:31puisque l'une de vos autrices voulait vous saluer en direct sur France Inter.
05:36Bonjour, Mazarin Pinjot.
05:38Bonjour.
05:38Merci de nous rejoindre.
05:40Quasiment tous vos ouvrages ont été édités par Betty Mialet.
05:43Est-ce que la fidélité dont elle parlait justement à l'instant
05:46est importante aussi à vos yeux dans ce domaine ?
05:49Elle est essentielle, parce qu'avoir une relation avec son éditeur,
05:53ou éditrice en l'occurrence, c'est fondamental pour un écrivain.
05:57C'est une relation de confiance.
05:59L'éditeur vous protège, vous encourage, et c'est votre premier lecteur.
06:03En général, quand vous faites lire un premier manuscrit, vous avez un petit peu peur.
06:06Donc il faut à la fois qu'il soit critique, mais en même temps bienveillant.
06:09C'est vraiment toute une alchimie extrêmement complexe.
06:12Et donc quand on a trouvé son éditeur, on le garde.
06:15Et en l'occurrence, les éditions Mialet Barreau, mais avant Julliard, c'est une vraie petite famille.
06:21On est tous, et d'ailleurs entre nous, on appelle Béthier, Bernard, papa et maman.
06:24Ils exagèrent.
06:28Sur tous les...
06:29Ça ne nous rajeunit pas non plus.
06:31Bon, papa et maman, je ne sais pas.
06:32Toi, ça va.
06:35Qu'est-ce que ça apporte finalement un éditeur ou une éditrice, Mazarin Pinjot ?
06:38Est-ce qu'il y a un ping-pong intellectuel ?
06:40Est-ce qu'il y a aussi...
06:42Il faut quelqu'un qui puisse vous dire la vérité ?
06:45Finalement, qu'est-ce que vous y cherchez aussi ?
06:47C'est tout ça à la fois.
06:49C'est ça la complexité de la chose.
06:51C'est qu'il faut que sur tous ces points, l'éditeur soit présent.
06:55C'est-à-dire à la fois qu'il dise la vérité, en effet, ça me paraît absolument essentiel.
06:59Mais en même temps qu'il la dise de manière à, comment dire, à continuer à susciter la créativité,
07:06le désir, à ne pas empêcher ou à ne pas angoisser trop l'auteur.
07:12C'est vraiment assez complexe en fait comme relation.
07:15Parce qu'à la fois, il y a beaucoup d'amitié, il y a beaucoup d'intimité.
07:19Quand on écrit, c'est de l'intimité qu'on livre.
07:21Donc, il faut quand même avoir une sacrée confiance pour livrer cette intimité d'abord à son éditeur.
07:26Et puis, il y a tout ce qu'il y a autour.
07:28Bon, moi, dans mon cas très particulier, Betty, elle a été là tout le temps.
07:31Elle m'a protégée dans des moments qui ont été assez complexes.
07:35Surtout au début, c'était assez quand même difficile.
07:38Enfin, il y avait une forme de violence dans l'accueil critique pour des raisons par ailleurs aussi extérieures,
07:43uniquement au livre.
07:46Et donc, elle a toujours été là, mais pour tout, quoi.
07:49D'un point de vue humain, c'était absolument essentiel.
07:51D'un point de vue littéraire, évidemment.
07:53Et donc, ça, c'est rare comme relation.
07:56Betty Mialet, quand vous avez vu pour la première fois Mazarin Pinjot, par exemple,
08:01à quel moment vous vous êtes dit « ça, c'est pour nous » ?
08:03Alors, c'est très complexe, parce que ça recoupe...
08:07Non, dès que je l'ai rencontrée et elle était très jeune,
08:10je me suis dit « cette fille va écrire ».
08:13Ça m'arrive de temps en temps, mais pour moi, c'était flagrant.
08:17Pas du tout seulement à cause de son histoire, qui était quand même absolument démente,
08:21mais par son regard, son type de comportement, les lectures.
08:26Elle avait quand même une passion pour les livres.
08:28« Rêvons », les gens de 18 ans, à l'époque, leur passion, c'était les livres.
08:34Nous avons des enfants et des petits-enfants.
08:37On sent un peu de regrets aujourd'hui, dans votre voix.
08:37Donc, ce n'est pas exactement la passion.
08:41Et en plus, je savais qu'elle avait vraiment quelque chose à dire,
08:45mais je ne voulais surtout pas.
08:47Elle préparait ensuite la grègue, etc.
08:50Elle était complètement débordée.
08:52Et je ne savais pas du tout si elle, elle aurait tellement envie, etc.
08:56J'ai un peu dit « passe ton agrègue d'abord ».
08:58C'est là où on retrouve le côté maternel.
09:01On vous parlait à l'instant, Mazarine Pinjot.
09:03Qu'est-ce que vous avez ressenti, d'ailleurs, quand vous avez appris cette décision ?
09:07La maison Mialet-Pajum-Paro qui cesse ses activités,
09:10puis la retraite de ses fondateurs.
09:12Est-ce que vous vous êtes dit « c'est le moment »
09:13ou est-ce qu'il y a quand même un vide à combler ?
09:16Retraite, curieusement, on n'arrive pas à l'employer.
09:19Le mot, on est trop jeune.
09:21Mazarine Pinjot, qu'en pensez-vous ?
09:23Moi, évidemment, c'est tout un parcours de vie commun.
09:28Non pas qu'il s'achève, parce que moi, je ne le vis pas comme ça,
09:32mais qui, en tout cas, prend un nouveau tournant.
09:38Ensuite, c'est quelque chose qui a été préparé très en amont.
09:40Elle était dans le chagret, comme beaucoup de mes auteurs.
09:44Voilà, donc ça n'a pas été brutal, comme annonce.
09:47Elle avait vraiment tout préparé auprès de ses auteurs.
09:51Donc, il y a une forme de continuité, quand même, malgré tout.
09:55Mais bon, évidemment, ça va faire quelque chose.
09:57Pour l'instant, je ne me rends pas trop compte, mais ça va être bizarre.
10:00J'ai compris qu'on ne devait pas dire retraite.
10:01Merci beaucoup, Mazarine Pinjot, pour ce petit clin d'œil.
10:04Un dernier mot, Betty Mialet.
10:05Quelle sera votre plus grande fierté, finalement,
10:08à l'heure de faire le bilan sur toutes ces années passées dans l'édition ?
10:11Sans doute, tout ça, c'est-à-dire avoir fait des vrais écrivains,
10:17d'une certaine façon, fait, c'est un très vilain mot, en l'occurrence,
10:21mais avoir participé au fait qu'ils puissent devenir reconnus, célèbres,
10:27et surtout, que tous ceux qui ne sont ni célèbres, ni continuent à être publiés.
10:33Et ça, c'est très, très difficile, parce que parmi mes auteurs,
10:36on parle beaucoup des stars, entre guillemets.
10:39Il y a aussi tous ceux qui vendent de 500 exemplaires,
10:42et ce qui est devenu un chiffre très normal pour la littérature française.
10:48Et j'ai publié essentiellement de la littérature française.
10:51Et on continue à les publier, ceux-là.
10:54Et je termine avec une dame qui s'appelle Danielle Saint-Bois,
10:57qui n'a jamais vendu de livre, alors que je la trouve incroyablement forte.
11:02Et ce sera notre dernier auteur, Mémoire de la Véranda.
11:06Et bien voilà, c'était l'occasion de la cité.
11:09Merci beaucoup, Betty Mialet,
11:10et merci encore d'être passée ce matin par le studio de France Inter.
11:13Merci.
11:14Merci.
11:15Merci.
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