00:00Bonjour Julien Dassin.
00:01Bonjour.
00:02Quand on évoque votre nom de famille, on entend la voix de votre père.
00:04Joe Dassin, oui, vous êtes le fils cadet de Joe Dassin,
00:07l'un des chanteurs français les plus connus au monde,
00:09l'un des artistes préférés du public pendant ses 15 ans de carrière.
00:12Malheureusement, vous n'avez aucun souvenir avec lui,
00:14car il s'est éteint à la suite d'une crise cardiaque à Papete,
00:17alors que vous n'aviez que cinq mois.
00:19Vous étiez d'ailleurs dans votre poussette, dans les bras de Morphée.
00:22Vous étiez en train de dormir lorsque c'est arrivé.
00:25C'est pour cette raison d'ailleurs que vous avez eu du mal à dire papa
00:27quand vous parlez de lui.
00:30Tant il vous a été douloureux tout au long de votre vie
00:32de ne jamais avoir pu faire résonner ce mot si symbolique.
00:36Vous venez de publier un livre,
00:37Joe Dassin, mon père, aux éditions de l'Archipel,
00:39comme une déclaration d'amour à celui qui vous a manqué toute votre vie.
00:42Vous écrivez en préambule, il était une fois nous deux.
00:45Vous vous adressez à lui.
00:46Pourquoi ce tête-à-tête et pourquoi aujourd'hui ?
00:48Pourquoi aujourd'hui, je pense que j'arrive à l'âge
00:50où j'ai vraiment envie de savoir plus de choses sur mon père,
00:54de remettre l'église au milieu du village, comme on dit.
00:59Je voulais vraiment savoir, il y a eu plein, plein d'histoires sur sa mort.
01:03Bon, il est décédé d'une crise cardiaque à Papette
01:05et pas de toutes les histoires qu'on a racontées.
01:08Et je voulais aussi interroger des gens qu'on n'a jamais interrangés.
01:11Des amis à lui, des très, très proches, sa famille,
01:14et vraiment savoir l'homme qu'il était.
01:17Et pourquoi nous deux ?
01:18Parce que je reprends un peu le flambeau,
01:19puisque je pars avec ses chansons à travers le monde.
01:22Et je ne sais pas pourquoi, mais c'est un succès partout.
01:27Alors, est-ce que c'est les titres ?
01:28Est-ce que c'est le passage de flambeau ?
01:30Je voulais en savoir plus sur mon père.
01:32Vous vous livrez, vous vous adressez au lecteur à cœur ouvert.
01:36C'est assez étonnant quand vous vous livrez.
01:38Vous nous racontez ce jour, vous avez appris violemment
01:40que votre mère, âgée seulement de 46 ans, venait de décéder.
01:43Donc ce jour, vous êtes devenu orphelin.
01:45Ça a quand même été dramatique, cette histoire,
01:49parce que vous êtes devenu orphelin très, très jeune.
01:50Très jeune.
01:52Vous aviez 15 ans.
01:53Ce que je dis souvent, il y a d'autres personnes
01:55qui sont dans ma situation.
01:56La différence, c'est que moi, je porte un nom connu.
01:59Donc tout le monde s'y intéresse.
02:03C'est la vraie différence que j'ai avec quelqu'un d'autre.
02:06Et quand on se retrouve orphelin à 15 ans,
02:08c'est une situation qui est totalement anormale.
02:10Mais je me retrouve très vite, très jeune,
02:13à devoir gérer un catalogue
02:14prendre des décisions sur ce catalogue.
02:17Ce n'est pas normal à 15 ans.
02:19Votre père a été entéré aux Etats-Unis
02:20au Hollywood Forever Cemetery,
02:24où reposent toutes les vedettes de cinéma muets
02:25et l'âge d'or du cinéma.
02:27Une envie de votre grand-père, Jules Dassin.
02:30Pourtant, de son vivant, il n'a jamais pu connaître
02:34le succès au pays de l'oncle Sam.
02:37Alors, pourquoi est-il entéré aux Etats-Unis ?
02:40Il est entéré aux Etats-Unis, on est fin 70, début 80.
02:43Le terme n'est pas beau, mais c'est ça.
02:46Garder une dépouille à Tahiti, c'est très compliqué.
02:49Il faut prendre une décision très rapide.
02:51Il n'y a pas d'Internet, il n'y a pas de téléphone portable, il n'y a rien.
02:54Il faut prendre une décision très rapide.
02:56Et Jules, mon grand-père,
02:58décide de faire apatrier son fils
03:00à Hollywood Cemetery.
03:02parce qu'aussi, le rang juste derrière mon père,
03:05le rang du cimetière,
03:09il y a ses grands-parents, Samuel et Bertha,
03:11qui sont là-bas.
03:12Donc, ce n'est pas par hasard qu'il est là-bas non plus.
03:14Non, mais ce que ça met en évidence,
03:16c'est que votre père, il était américain.
03:18Et c'est vrai qu'il parlait parfaitement français,
03:20mais il était américain.
03:21Et dans la tête de beaucoup, Jules Dassin est français.
03:23C'est le plus français des Américains.
03:25Ce que vous disiez, effectivement,
03:28il n'a jamais connu le succès aux Etats-Unis.
03:30Ce qui est paradoxal, il a eu du succès mondialement,
03:33mais pas chez lui, aux Etats-Unis.
03:36Et là, je reviens, il y a deux semaines et demie,
03:37j'étais aux Etats-Unis,
03:38où j'ai fait Los Angeles, Miami, New York,
03:42et j'en passe.
03:44C'est comme pour moi, c'est un peu un passage de flambeau.
03:46J'ai réussi là où lui n'a pas pu aller.
03:49Votre père a enregistré 13 albums.
03:51Chaque chanson écrite par les plus grands prouvent
03:52à quel point il ne laissait rien à l'improvisation.
03:55Avec lui, vous avouez de ne pas oser vous exprimer totalement ?
03:59Excusez-moi.
04:00Avec lui, vous avouez de ne pas réussir
04:02à vous exprimer totalement ?
04:05J'arrive à m'exprimer,
04:07mais de temps en temps, je ne sais pas trop comment faire.
04:10C'est inexplicable, presque.
04:12C'est-à-dire qu'il a cette aura
04:15qui vous paralyse par moments ?
04:18Vraiment, c'est ce que je vous disais.
04:20Qu'est-ce qu'il me dirait ?
04:22À chaque fois, du haut de mes 45 ans,
04:25je ne suis plus un gamin.
04:27Je réfléchis comme un gamin.
04:30Je me dis, qu'est-ce qu'il ferait ?
04:32Est-ce qu'il aimerait que je sois là ?
04:34Est-ce qu'il aimerait que je continue à faire ce que je fais ?
04:37J'espère que oui.
04:38Et je pense que oui.
04:40Parce que s'il y a une petite étoile qui nous surveille,
04:43il ne me laisserait pas faire.
04:45De cette période de disette que vous avez connue,
04:48vous conserverez, dites-vous, l'envie farouche
04:50de ne plus jamais subir la dépendance.
04:51Oui, ça, c'est très important.
04:53Au fait, on devient très, très vite, vous savez,
04:56adulte.
04:58Très, très, très vite.
04:59C'est vraiment, ça se compte en moi.
05:02Quand j'étais vivant de ma mère,
05:04quelques mois avant,
05:05je rentrais dans une pièce,
05:06j'allumais l'électricité et je ne l'éteignais pas.
05:09Comme n'importe quelle famille éteint l'électricité.
05:12Ce n'est pas Versailles ici.
05:15Et quelques mois après,
05:16c'est moi qui éteignais l'électricité.
05:18Oula, ça y est, maintenant les factures,
05:19c'est moi qui les reçois.
05:21Et ça, ce n'est pas normal.
05:23Quand vous avez 15, 16 ans,
05:25de commencer à réfléchir,
05:27à faire attention à tout,
05:28c'est qu'on perd cette insouciance d'adolescent.
05:32Est-ce que vous n'avez pas grandi trop vite, finalement ?
05:34Non, si.
05:35Non, si.
05:36Si, si, j'ai grandi trop vite.
05:37J'ai pris des habitudes d'adulte beaucoup trop jeunes.
05:40Je n'ai jamais fait de...
05:42Excusez-moi du mot,
05:43je n'ai jamais fait de conneries.
05:45Jamais.
05:47Vous dites avoir toujours eu au moins peur de la mort
05:50que de ce que vous alliez devenir.
05:53C'est terrible.
05:53Cette phrase, elle est terrible.
05:56La mort, c'est subjectif.
05:57Par contre, le métier qu'on fait,
06:00qu'est-ce qui se passera demain ?
06:02Est-ce que le public va encore vouloir me voir demain ?
06:06Et mis à part la musique, moi,
06:07musique et théâtre,
06:08je n'ai rien.
06:09Je n'ai pas d'études spécifiques.
06:11Je ne pourrais pas être...
06:12Je n'en sais rien.
06:13Je ne pourrais pas être journaliste.
06:15Vous sentez-vous être devenu un héritier
06:19comme un cuisinier ?
06:21Parce qu'à chaque fois,
06:22vous faites référence à la cuisine
06:23qui continue effectivement à préparer
06:26des bons petits plats créés par son aïeul.
06:28Oui.
06:28Oui, je pense.
06:30Je reprends ces chansons sans les toucher.
06:33Je ne modifie rien du tout.
06:34Les mélodies sont les mêmes.
06:35Les textes sont les mêmes.
06:37Les pieds sont les mêmes.
06:39Mais c'est comme la recette de la tarte aux pommes.
06:42On a la recette de la tarte aux pommes
06:43de notre grand-mère
06:44qui la transmet à notre mère
06:45et qui nous la transmet à nous.
06:46Moi, je rajoute un petit soupçon de cannelle.
06:49Je n'invite pas.
07:03Je ne prie pas.
07:03Je ne sais rien.
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