- il y a 2 jours
Le 1er mai 1993, le suicide de Pierre Bérégovoy a profondément choqué les Français. Qu'est-ce qui peut pousser un homme politique à se donner la mort ? Cette question cruciale est au coeur de la démocratie. Elle est le fil conducteur de ce film qui, loin de l'éloge funèbre ou de la compilation de faits divers, « cherche à comprendre » en mettant à nu l'imbrication complexe des amitiés, des combats politiques, du pouvoir, de la justice et des médias.
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00:00...
00:20Qu'est-ce qui peut pousser un homme politique au suicide ?
00:24Pierre Bérégovoy aggravit toutes les marges du pouvoir
00:27jusqu'à celle du Premier ministre, aux portes de la magistrature suprême.
00:33Pourquoi a-t-il choisi de mettre fin à ses jours
00:36au bord de ce canal le 1er mai 1993 ?
00:42Je ne demande aucune indulgence.
00:44Je n'interdis pas à la presse de publier un document qui lui parvient.
00:47Je me dis que chacun est conscient
00:50que derrière cela, il peut y avoir la vie d'une famille,
00:53l'honorabilité d'un homme ou d'une femme,
00:57le destin, peut-être, parfois, de celui-ci ou de celui-là.
01:00...
01:22Nous sommes autour de vous, madame,
01:25autour de vos enfants,
01:28de votre cercle de famille,
01:31avec le sentiment déchirant
01:34de ne pouvoir que vous accompagner
01:37sur le chemin qui reste à faire.
01:40Un signe, un regard,
01:43une certaine façon de se taire
01:46pour penser ou prier,
01:49le culte du souvenir
01:52et l'honneur d'être vos amis,
01:55et bien tout ce que nous possédons
01:58pour vous aider à vivre l'absence.
02:03Et je pense à ces derniers mots
02:06du grand savant Jacques Monod
02:10que chacun répète en soi-même
02:14jusqu'à la fin.
02:17Je cherche à comprendre.
02:20...
02:36Pénalement, il n'y avait absolument rien à lui reprocher.
02:39Tout le monde a le droit d'emprunter de l'argent.
02:42Il ne manquerait plus que ça,
02:45qu'on ne puisse pas emprunter de l'argent à des amis.
02:49Vous m'entraînez là où je n'ai pas trop envie d'aller,
02:52mais au fond, quel est mon sentiment à moi ?
02:55Mon sentiment, c'est que Bérégovoy,
02:58et je l'ai écrit, c'est un homme intègre,
03:01et que cet homme, s'il n'était pas intègre,
03:04s'il était un voyou, s'il était un ficelle,
03:07s'il était un finatch, il s'arrangeait de cette histoire,
03:10et il s'arrangeait de l'image que ça lui renvoyait de lui-même.
03:13Et vous avez cité des noms qui se sont arrangés de tout ça.
03:16Oui, c'est... Souvent, c'est dur.
03:19Dur. Plus que dur. Cruel.
03:22Assassin.
03:26Quand le 2 avril 1992, Pierre Bérégovoy se rend à l'Élysée
03:29à la demande du président de la République,
03:32il sait que François Mitterrand l'appelle enfin à ce poste de premier ministre
03:35derrière lequel il court depuis dix ans.
03:40L'ancien cheminot est convaincu qu'il a rendez-vous avec le destin,
03:43mais derrière cette consécration un peu tardive,
03:46c'est le sort qui est posté en embuscade.
03:51Pour l'instant, il goûte aux faveurs du président
03:54et à la joie de ses nouvelles fonctions.
03:57Il est si heureux que Mats fait des photos tout à fait extraordinaires
04:00de lui en famille. D'ailleurs, on les a là.
04:03Regardez. Je ne sais pas ce que ça donne,
04:06mais on voit son bonheur qui est absolument total.
04:09James Sandanson, qui est un de ses amis personnels,
04:12un des photographes d'agence, le suit et fait cette photo à Matignon.
04:15Il y en a d'autres. On voit ses petits-enfants
04:18qui sont sous son bureau.
04:21Si vous regardez son expression de visage,
04:24il a l'expression d'un enfant
04:27à qui on aurait fait un sublime cadeau.
04:30Son épouse est habillée comme une princesse
04:33et les petits-enfants comme des petits-princes,
04:36les petites filles adorables, petite robe bleue en liberté,
04:39avec des grands cols Claudine.
04:42C'est le bonheur de Béret.
04:45Georges Pompidou est énormalien,
04:48Raymond Barre, professeur d'économie,
04:51Jacques Chirac, Laurent Fabius et Michel Rocard, énarques.
04:54Pierre Bérégovoy ne possède aucun de ces laissés-passer
04:57de la méritocratie à la française.
05:00Personne ne conteste ses qualités intellectuelles,
05:03mais c'est un autodidacte et, depuis qu'il est aux Affaires,
05:07Pierre Bérégovoy, avant que la formule ne vienne à la mode,
05:10est un symbole, le symbole de la France d'en bas.
05:13Mais sa réussite dérange.
05:16J'ai relu votre biographie, j'ai vu que vous aviez commencé
05:19dans la vie comme ajusteur-fraiseur avec un CAP,
05:22un simple certificat d'études.
05:25Non, un brevet élémentaire.
05:28Au bout de quelques années, vous vous retrouvez
05:31ministre de l'économie et des finances,
05:35alors comment arrive-t-on à avoir la compétence,
05:38quand on démarre comme ouvrier, pour être ministre de l'économie,
05:41et comment peut-on imposer son autorité
05:44à une grande maison peuplée d'énarques ?
05:47Est-ce que, finalement, ça ne devient pas un peu grisant
05:50et ça ne vous donne pas une certaine condescendance
05:53vis-à-vis des inspecteurs des finances et autres professeurs d'économie ?
05:56Madame Clerc, si j'étais sorti de l'ENA,
05:59est-ce que vous me poseriez la question ?
06:03D'origine modeste, Pierre Bérégovoy a dû travailler dès l'âge de 14 ans.
06:06À 17 ans, il rejoint la Résistance.
06:09À la Libération, il se plonge avec passion
06:12dans la politique et le syndicalisme,
06:15le parti socialiste SFIO, force ouvrière.
06:18Il est cheminot quand, à 23 ans,
06:21il est appelé au cabinet d'un ministre socialiste.
06:24Il y reste 18 mois.
06:27Une expérience capitale pour ce jeune militant que la politique dévore.
06:30Sa rencontre avec Pierre Madès France
06:33forge définitivement les convictions de Pierre Bérégovoy.
06:36Sa vie toute entière sera vouée à la politique.
06:391971 marque un tournant capital dans sa vie.
06:42François Mitterrand s'est emparé du PS.
06:45Pourtant, Pierre Bérégovoy s'en méfie.
06:52Mais très vite, sa rencontre avec celui qui symbolise
06:55le renouveau de la gauche non-communiste est décisive.
06:58Il gagne la confiance de Mitterrand.
07:01D'abord dans l'ombre, travailleur infatigable,
07:04il devient rapidement indispensable.
07:07François Mitterrand lui confie les missions les plus délicates.
07:10C'est lui qu'il envoie renégocier le programme commun de la gauche
07:13avec les communistes.
07:16François Mitterrand sait qu'il peut compter sur cet homme
07:19qui lui sera fidèle jusqu'à la mort.
07:22En 1981, à l'approche des présidentielles,
07:25les caméras lui préfèrent alors le jeune porte-parole du candidat,
07:28Laurent Fabius.
07:33La victoire de François Mitterrand le fait sortir de l'ombre.
07:36C'est au coude-à-coude avec l'ancien chancelier Willy Brandt
07:39qu'il défile derrière François Mitterrand au Panthéon.
07:42Le bras droit du candidat devient le bras droit du président.
07:45Il est nommé secrétaire général de l'Élysée.
07:48Un poste stratégique qui, dans la conjoncture d'alors,
07:51en fait un premier ministre bis,
07:54doublant Pierre Moroy.
07:57Pierre Bérégovoy est chargé de mettre en musique la politique du président.
08:00En 1982, la gauche prend le tournant de la rigueur.
08:03Pierre Bérégovoy est nommé ministre des Affaires sociales.
08:06Il est chargé de rétablir les comptes de la Sécurité sociale,
08:09une mission impossible que l'ancien syndicaliste
08:12conduit avec succès,
08:15fort de ses talents de négociateur
08:18et de sa parfaite connaissance du monde du travail.
08:21Dès qu'il a été ministre,
08:24c'est-à-dire dès qu'il a quitté l'Élysée comme secrétaire général
08:27et qu'il est devenu ministre,
08:30alors il n'y a plus de limites dans son ambition.
08:33Oui, oui, mais ce n'est pas péjoratif de ce que je dis.
08:36Il faut bien comprendre.
08:39À partir du moment où il a été ministre,
08:42il a recherché, et c'était la démarche classique
08:45d'un militant comme Pierre Bérégovoy,
08:48il a recherché le pouvoir, l'endroit où on décide.
08:51Et à partir de ce moment-là,
08:54il a dit bon ben c'est premier ministre.
08:57Il va attendre dix ans.
09:05Monsieur le président de la République.
09:08En 1985, François Mitterrand préfère donner
09:11un jeune premier ministre à la France.
09:14C'est Laurent Fabius.
09:18Pierre Bérégovoy reçoit en consolation
09:21le plus recherché des ministères, celui des finances.
09:24D'abord accueilli fraîchement, il s'y impose
09:27en freinant l'inflation comme l'avait déjà fait Jacques Delors
09:30et en modernisant les marchés financiers bien au-delà de ses prédécesseurs.
09:33Il réconcilie les Français avec l'entreprise,
09:36défend leur pouvoir d'achat.
09:39Il est salué comme un grand ministre des finances,
09:42très apprécié de ses troupes et de plus en plus du patronat.
09:48En 1988, François Mitterrand fait à nouveau appel à lui
09:51pour diriger sa campagne électorale.
09:54Mais le président réélu l'écarte à nouveau du poste de premier ministre
09:57et lui préfère Michel Rocard, plébiscité par les Français.
10:00Pierre Bérégovoy retrouve le ministère des Finances,
10:03ses habitudes et son appui.
10:06Il est élu par le président de la République
10:09et le président de la République.
10:12Il est élu par le président de la République
10:15et le président de la République.
10:18Pierre Bérégovoy retrouve le ministère des Finances,
10:21ses habitudes, ses convictions
10:24et la reconnaissance internationale de ses pairs.
10:27Rocard remercié au printemps 1991,
10:30François Mitterrand, qui sent l'opinion lui échapper,
10:33joue son va-tout en nommant une femme à Matignon.
10:36C'est un échec.
10:39Il est indigné que ce soit Édith Cresson.
10:42Il va s'employer à lui savonner la planche.
10:45Et là, il se dit, ça j'en ai parlé avec lui à l'époque,
10:48il se dit, ça sera forcément moi,
10:51non pas parce que je suis le meilleur
10:54ou parce que Mitterrand m'aime plus que les autres,
10:57je ris parce que c'était tellement...
11:00Là, il était tellement sûr de ça, et moi aussi d'ailleurs,
11:03ça sera tellement moi parce que les carottes sont cuites.
11:06En avril 1992, Mitterrand appelle enfin Pierre Bérégovoy
11:09au poste de premier ministre.
11:12Pierre Bérégovoy est sans illusion sur ce rendez-vous
11:15trop tardif avec l'histoire.
11:18Il sait qu'il a la confiance des Français.
11:21Il ne sait pas que cette mission lui sera fatale.
11:24Il est sans illusion.
11:27Il sait que les élections seront perdues,
11:30que l'échec électoral est à peu près inévitable.
11:33Ce qu'il voudrait, ce qu'il ambitionne,
11:36c'est que cet échec électoral soit tout de même
11:39aussi limité que possible.
11:42Il pense que la gauche est profondément atteinte moralement
11:45et qu'elle est profondément atteinte politiquement.
11:48Moralement, parce que c'est la période des affaires,
11:51perquisition au Parti socialiste,
11:54un certain nombre de procédures qui mettent la gauche en difficulté.
11:57Et il y va à la main d'Est-France 54
12:00en disant, on a un an de survie, alors allons-y,
12:03essayons de régler ces questions-là.
12:06Le 8 avril, Pierre Bérégovoy présente son programme de politique générale devant le Parlement.
12:09Il surprend les élus par la violence de son discours.
12:12Chômage, insécurité, corruption,
12:15voilà les trois fléaux
12:18qui démoralisent
12:21la société française.
12:24On soupçonne
12:27certains hommes publics
12:30de s'être enrichis personnellement
12:33de manière illégale.
12:36S'ils sont innocents,
12:39ils doivent être disculpés.
12:42S'ils sont coupables, ils doivent être châtiés.
12:45Dans tous les cas, la justice doit passer.
12:55Mais je voudrais être plus clair encore.
13:00J'entends vider l'abcès de la corruption.
13:07Devant cette charge inattendue,
13:10l'opposition proteste avec véhémence aux cris de tapis-tapis.
13:13Bérégovoy perd son contrôle et commet une maladresse.
13:16J'ai ici une liste
13:19de personnalités
13:22dont je pourrais éventuellement vous parler.
13:30Je m'en garderai bien.
13:33Asseyez-vous, monsieur Mazot.
13:36Asseyez-vous.
13:39Je ne vous ai pas donné l'autorisation.
13:42Asseyez-vous.
13:45Il est quand même incroyable
13:48qu'on ne puisse pas écouter la déclaration
13:51d'un Premier ministre
13:54et qu'on ne puisse pas entendre
13:57et que vous comportiez de cette manière.
14:00Monsieur le Premier ministre, quel est votre souhait ?
14:03Monsieur Bayrou,
14:06asseyez-vous, s'il vous plaît.
14:09Avec l'autorisation du Premier ministre.
14:12Mais c'est comme ça.
14:15Il ne faut pas être autrement.
14:21Vous laissez-moi, monsieur le Premier ministre,
14:24vous laisser peser certains soupçons
14:27qui me rappellent, car j'ai votre âge,
14:30un ancien régime qui est celui de Vichy.
14:33Je vous somme, monsieur le Premier ministre,
14:36de faire connaître la liste
14:39des noms qui figurent sur cette liste.
14:42Pour la première fois dans l'hémicycle,
14:45un Premier ministre prononce le mot de corruption.
14:48En levant ce tabou,
14:51ils s'alliènent de nombreux élus,
14:54et pas seulement à droite.
14:57La politique française se finance encore
15:00en grande partie d'expédients.
15:03Ce faux pas va lui coûter cher.
15:06Plus tard, la presse sera opportunément le lui rappeler.
15:09Très vite, les premiers nuages s'amoncèlent
15:12sur son gouvernement.
15:15La gauche est rattrapée par les affaires.
15:18Le Parti socialiste est menacé d'une mise en examen
15:21et doit démissionner.
15:24En juillet, c'est au tour d'Henri Emmanueli,
15:27le président de l'Assemblée nationale,
15:30ancien trésorier du Parti socialiste,
15:33qui doit répondre devant la justice
15:36des financements de son parti.
15:39Vous menez un combat contre la corruption,
15:42vous prenez des décisions,
15:45vous défendez les relations de l'argent avec la société.
15:48Pour lui, c'est une préoccupation profonde,
15:51pas seulement politique.
15:54Lutter contre un climat délétère
15:57qui a daigné directement la majorité,
16:00le président, la grande personnalité de la majorité,
16:03mais aussi pour des raisons profondes.
16:06Il ne supporte pas,
16:09il ne supportera pas
16:12qu'il puisse y avoir ainsi un soupçon
16:15sur le fondement même de la vie politique,
16:18de la démocratie.
16:21Pour lui, il doit y avoir de la clarté
16:24dans les relations entre le monde de l'économie
16:27et le monde de la politique.
16:30Moi, personnellement, je suis de ceux
16:33qui pensent qu'il faudrait supprimer
16:36le financement des partis politiques
16:39parce qu'il y a quelque chose
16:42et parce qu'il espère à un moment donné avoir un retour.
16:45Obsédé par l'importance croissante des affaires,
16:48Pierre Bérigauvois veut à tout prix
16:51moraliser la vie politique française.
16:54La transparence est devenue son credo.
16:57Il fait désormais de la lutte contre la corruption
17:00son cheval de bataille.
17:03Il dépose un projet de loi
17:07et d'ailleurs c'est une loi qui passe au Parlement
17:10avec quatre ministres présents et sur lesquels il faut
17:13sans cesse revenir pour éviter les amendements.
17:16Et le parti socialiste, comme les autres,
17:19refuse le financement public des partis.
17:22A partir de l'automne 92,
17:25il me dit régulièrement
17:28le socialisme est foutu dans ce pays.
17:31C'est paradoxalement cette campagne contre la corruption
17:34et la chute de Pierre Bérigauvois.
17:37En novembre, on commence à nous dire
17:40il va y avoir un scandale au sommet de l'État
17:43un personnage très important, on ne nous dit pas tout de suite qui
17:46une affaire sur les bras
17:49ça va être difficile pour lui de se dépatouiller
17:52Mitterrand est très emmerdé
17:55et puis j'apprends qu'il s'agit de Bérigauvois.
17:58Et il se trouve que comme ministre de l'Intérieur
18:01et j'ai eu l'information que cette rumeur circulait
18:04et qu'elle allait être rendue publique par les journaux
18:07et j'en ai informé personnellement Pierre Bérigauvois.
18:10Je peux vous dire que c'était un moment très difficile
18:13parce que j'ai vu un homme totalement brisé
18:16non pas par l'information sur laquelle il s'est expliqué
18:19à maintes reprises, mais il a tout de suite imaginé
18:22de quelle façon on allait essayer
18:25dans le combat politique dur du moment
18:29Le bruit n'est pas nouveau.
18:32Lors des élections municipales de 1989, il est déjà sur la place publique.
18:35Un clair de noter un délicat a révélé à l'opposition
18:38que Pierre Bérigauvois a bénéficié d'un prêt avantageux
18:41pour l'acquisition de son domicile parisien en 1986.
18:44Pourquoi le Premier ministre
18:47n'a-t-il pas immédiatement coupé court au retour de cette rumeur ?
18:50Il a d'autres choses à fouetter,
18:53beaucoup plus importants
18:57il ne se consacre pas à ses affaires personnelles
19:00il les minimise et en effet il trouve quelques arguments
19:03pour dire au fond que cette affaire n'a pas d'importance
19:06on verra bien le jour venu.
19:09Elle le rattrape 4 mois plus tard, le 2 février 1993.
19:12Pierre Bérigauvois est informé par ses collaborateurs
19:15que le canard enchaîné s'apprête à révéler le prêt d'un million de francs
19:18sans intérêt que lui a fait Roger Patrice Pellat
19:21pour acheter son appartement parisien.
19:24Cette rumeur devient un scandale.
19:27L'affaire Bérigauvois commence.
19:30Le mardi matin, précédant la sortie du fameux numéro du canard enchaîné
19:33il m'appelle et il me dit
19:36Gérard il faut que je te parle, il faut que tu viennes me voir tout de suite.
19:39J'étais en train de faire quelque chose
19:42je lui dis vraiment tout de suite, ça ne peut pas attendre l'heure du déjeuner
19:45je viens te voir à l'heure du déjeuner, non non non viens tout de suite.
19:48Je dis bon j'arrive
19:51je descends, je prends la voiture qui était sur le parvis de TF1
19:54et je file directement à Matignon.
19:57J'entre dans la cour de Matignon
20:00je suis conduit à son bureau
20:03et je me retrouve dans son bureau en tête à tête.
20:06On s'assied dans les canapés qu'il y a
20:09devant son bureau
20:12et il me dit
20:15il m'arrive une catastrophe
20:18ce qui va apparaître demain dans le canard enchaîné
20:21que tu aurais vu cet après midi.
20:24Et à ma grande stupeur, puisque moi je n'avais jamais entendu parler
20:27de l'histoire du prêt, je lis
20:30l'article du canard enchaîné.
20:33Je me dis c'est terrible quoi.
20:36Ma réaction est instantanée. Moi qui suis un journaliste politique
20:39qui a assisté à la naissance d'un certain nombre d'affaires ou de scandales
20:42je vois bien tout de suite l'importance du truc.
20:45Ça fait tilt dans ma tête, je me dis
20:48un million Roger Patrice Pellat pour le Premier ministre
20:51quel scandale !
20:54C'est une bombe quoi.
20:57Compagnon de captivité de François Mitterrand puis son chef de réseau
21:00dans la Résistance, Roger Patrice Pellat, fils d'ouvrier
21:03est devenu après la guerre un homme d'affaires prospère
21:06et l'associé du frère du futur président.
21:09L'amitié entre ces deux compagnons d'armes est restée forte.
21:12Patrice Pellat dépense sans compter dans les campagnes politiques
21:15de son ami. Les deux hommes partagent aussi
21:18ce même goût des femmes qui nouent leur intimité.
21:21Une proximité telle qu'en 1981 à l'Elysée
21:24le personnel l'a surnommé le vice-président.
21:27C'est à l'Elysée que Pierre Bérégovoy a rencontré
21:30Roger Patrice Pellat. Entre ces deux hommes du peuple
21:33le courant est passé immédiatement et une amitié s'est construite
21:36entre les familles.
21:40En 1989, lorsque Bérégovoy est ministre des Finances
21:43Roger Patrice Pellat s'est trouvé au centre d'un scandale
21:46financier majeur, l'affaire Péchinay-Triangle
21:49pour laquelle il a été inculpé de délit d'initié en compagnie
21:52du directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, ancien conseiller
21:55de l'Elysée, Alain Boublib. Mis en cause, Pierre Bérégovoy
21:58doit aller défendre son intégrité devant la commission des Finances
22:01de l'Assemblée Nationale.
22:04Toute la vérité doit être connue.
22:07Il n'y aura pas d'étouffement de ce dossier.
22:10Très affecté par cette mise en examen, Patrice Pellat meurt
22:13brutalement en mars 1989 d'un accident cardiaque.
22:16Trois ans plus tard, c'est la personnalité sulfureuse du défunt
22:19qui déclenche l'engrenage infernal qui va broyer
22:22Pierre Bérégovoy.
22:25Fin mars 1992, quelques jours avant la nomination
22:28de Pierre Bérégovoy à Matignon,
22:31au Mans, par le plus grand des hasards,
22:34Thierry Jean-Pierre est saisi d'une affaire de fausses factures
22:37impliquant une entreprise de travaux publics.
22:40Ce jeune magistrat s'est fait connaître par sa lutte contre la corruption
22:43politique. L'année précédente, alors qu'il enquêtait sur les financements
22:46du Parti Socialiste, il s'est vu brutalement retirer l'affaire
22:49à la demande du ministère de la Justice.
22:52Depuis, il a de toute évidence un compte à régler
22:55avec les socialistes.
22:58La première contradiction des socialistes à l'époque, c'est l'argent.
23:01La contradiction du pouvoir socialiste.
23:04Ce qui s'est passé autour de François Mitterrand,
23:07ce qui s'est passé dans un certain nombre d'officines du Parti Socialiste,
23:10c'est le maniement de l'argent, de l'argent sale,
23:13alors que par ailleurs, on professait exactement l'inverse.
23:16Et quand 1981, si les socialistes ont été élus,
23:19c'est précisément parce qu'il y avait une certaine idée de l'éthique
23:22et que j'étais électeur socialiste en 1981,
23:25j'ai voté Mitterrand en 1981.
23:28J'ai voté Mitterrand pour ça.
23:31Et quelle erreur.
23:34On a l'impression d'avoir eu affaire à des séminaristes
23:37égarés dans les salons de Mme Claude.
23:40Après plusieurs mois d'enquête, le 13 janvier 1993,
23:43le PDG de la Société de Travaux Publics avoue aux magistrats
23:46que ces fausses factures ont servi à camoufler des travaux pharaoniques
23:49réalisés gracieusement dans le château de Roger-Patrice Pellat.
23:53Un cadeau de plus de 20 millions de francs
23:56en récompense de son intervention auprès du gouvernement.
23:59L'affaire concerne la construction d'un fastueux complexe hôtelier
24:02en Corée du Nord.
24:05La garantie du ministère des Finances était nécessaire
24:08pour que cette entreprise de travaux publics française
24:11décroche un contrat de plus d'un milliard de francs
24:14et un prêt pour les travaux.
24:17Le fantôme de Roger-Patrice Pellat offre enfin au juge Thierry Jean-Pierre
24:21l'occasion de prendre sa revanche.
24:24Le 30 janvier 1993,
24:27Le Point révèle opportunément cette affaire.
24:30À deux mois des élections législatives
24:33dont Pierre Bérégovoy doit conduire la campagne,
24:36l'hebdomadaire s'interroge.
24:39Cette enquête diligentée contre un mort ne vise-t-elle pas les vivants ?
24:42Quelques jours auparavant, le juge Jean-Pierre a perquisitionné
24:45au siège de la banque dans laquelle Patrice Pellat tenait ses comptes.
24:49Il s'est fait remettre tous les relevés de chèques du défunt
24:52d'un montant égal ou supérieur à un million de francs.
24:55Au milieu de ces chèques, il tombe sur le chèque d'un million de francs
24:58qui a permis à Pierre Bérégovoy d'acheter son appartement du 16e arrondissement.
25:01En traquant Roger-Patrice Pellat,
25:04Thierry Jean-Pierre a trouvé le premier ministre.
25:09L'information arrive miraculeusement au canard enchaîné.
25:12Donc en effet ça va très très vite.
25:15Sans doute parce que l'information est une information sensible
25:18et que je pense que ce n'est pas tout à fait innocent
25:21si ce chèque fait ce trajet.
25:24Je ne pense pas du tout que ce soit un hasard
25:27si ce chèque arrive dans le dossier du juge Jean-Pierre.
25:30Mais pourquoi dans ce cas-là y a-t-il eu ces fuites organisées,
25:33je répète, je confirme, organisées,
25:36entre les procédures judiciaires et les médias ?
25:39Pour un juge comme le juge Jean-Pierre,
25:42le fait d'accrocher le premier ministre,
25:45c'est beaucoup mieux que la Légion d'honneur.
25:48C'est la consécration,
25:51c'est l'assurance d'être porté au nu
25:54par toute l'opposition de l'époque
25:57parce qu'on était en campagne électorale.
26:00Je lui dis qu'est-ce que tu vas faire ?
26:03Il me dit je ne sais pas, je réfléchis, c'est pour ça que je voulais avoir ton avis.
26:06Mon avis c'est que c'est tellement terrible
26:09qu'il faut que tu essaies d'en sortir tout de suite.
26:12Je lui dis écoute, moi je prends sur moi,
26:15je suis en mesure de t'inviter,
26:18je t'invite au journal de 20 heures de TF1.
26:21De toute façon c'est dans l'actualité,
26:24tu viens t'expliquer, et je lui dis ça passe ou ça casse.
26:27Ou tu convains les gens de ta bonne foi en disant
26:30effectivement...
26:33Ou les gens ne sont pas convaincus.
26:36Mais tu réagis tout de suite.
26:39Il me dit tu crois vraiment ?
26:42Il me dit je vais quand même demander
26:45de faire venir mes collaborateurs.
26:48Nous on conseille de le traiter relativement de façon banale,
26:51notamment au regard du fait que cette affaire a déjà été connue.
26:54Deuxièmement que c'est une affaire
26:57qui paraît, les argumentaires ont été donnés.
27:00Et ensuite que c'est une polémique de campagne qui monte,
27:03entre autres.
27:06Pierre Bérégovoy n'ira pas à la télévision.
27:09En fin d'après-midi, Matignon fait publier par l'AFP
27:12une mise au point reprise le soir même par le Premier ministre
27:15face aux journalistes qu'il assaille à la sortie de son ministère.
27:18Il s'en tiendra à cette ligne de défense tout au long de l'affaire.
27:21Ayant respecté la loi,
27:24et ayant assuré la transparence
27:28de ce prêt, je n'ai pas d'autre commentaire.
27:31Après avoir été ministre des Affaires Sociales,
27:34ministre des Finances, secrétaire général de l'Élysée,
27:37il devient Premier ministre
27:40et on lui fait une querelle pour un appartement.
27:43Pardonnez-moi s'il avait voulu.
27:46Là, il a été le patron des assurances
27:49en étant ministre des Finances.
27:52Il a été le patron de la mutualité en étant ministre des Affaires Sociales.
27:55Il a été le patron de la Sécurité Sociale.
27:58Il avait tout ça en tutelle.
28:01S'il avait voulu un appartement dans Paris, pardonnez-moi,
28:04c'eût été facile. Il aurait pu avoir un bel appartement.
28:07Le patrimoine des trois organismes dont je viens de parler est tel
28:10sur Paris qu'il aurait très bien pu...
28:13Il n'a jamais joué à ça.
28:16Le 3 mars au matin, avant le Conseil des ministres,
28:19Pierre Bérégovoy propose sa démission à François Mitterrand.
28:22François Mitterrand refuse et conseille à son Premier ministre
28:25de minimiser l'affaire qu'il attribue à un complot de la droite.
28:28De retour à Matignon à l'heure du déjeuner,
28:31Pierre Bérégovoy apprend que dans le cadre de son enquête,
28:34Thierry Jean-Pierre vient d'entendre les fils Pellas
28:37sur la déclaration de succession de leur père.
28:40Ils ont confessé que Pierre Bérégovoy avait remboursé le fameux prêt
28:43pour moitié avec un chèque de 500 000 francs
28:46et le reste au moyen d'objets de valeur et de livres anciens.
28:49C'est un coup suggéré par Michel Charas
28:52et qui, effectivement, met Pierre Bérégovoy en situation
28:55de ne pas pouvoir se défendre.
28:58Nous avions des photos de son domicile
29:01et elles avaient été faites au grand angle
29:04il y a quelque temps auparavant par un photographe.
29:07Nous regardons les photos, on ne voit aucun livre.
29:10Donc tout ça, c'est n'importe quoi.
29:13Et là, c'est un coup qui est encore plus tragique
29:16évidemment que ça sent le mensonge absolu.
29:19Après le canard enchaîné,
29:22Pierre Bérégovoy doit subir le même jour la charge du monde.
29:25La violence des attaques d'Edoui Plenel
29:28ne laisse aucune porte de sortie au Premier ministre.
29:31Comment dire, Pierre Bérégovoy,
29:34j'essaie de plaider son honnêteté,
29:37j'essaie de comprendre l'énigme dans laquelle moi,
29:40enquêteur, je me suis trouvé.
29:43Pierre Bérégovoy qui n'est pas né d'un dernier puits,
29:46qui dénonce la corruption à l'Assemblée,
29:49c'est son discours d'investiture de Premier ministre.
29:52Donc normalement, il sait qu'il a ce reste
29:55d'un fil d'une histoire ancienne, il doit l'effacer.
29:58Il suffit de rembourser le prêt.
30:01L'énigme pour moi, c'est que ce prêt,
30:04il ne le rembourse pas.
30:07Et donc à ce moment-là, ce prêt devient en fait
30:11Et là, du coup,
30:14Pierre Bérégovoy est rattrapé comme une main
30:17qui taperait sur son épaule,
30:20par un passé dont peut-être il veut se défaire
30:23par son discours sur la corruption.
30:26Mais il tape sur son épaule,
30:29il dit mais tu l'as avec moi ce passé.
30:32Il aurait remboursé, le juge Jean-Pierre
30:35aurait trouvé trace de ce prêt.
30:39Le 15 février, le ministère de la Justice
30:42signifie au juge Thierry Jean-Pierre
30:45qu'il n'a pas enquêté sur le Premier ministre,
30:48son prêt ayant été contracté en toute légalité.
30:51Cette intervention maladroite met encore plus
30:54Pierre Bérégovoy en porte à faux.
30:57Il est trop tard.
31:00Dans la presse, c'est l'engrenage des accusations.
31:03L'affaire du complexe hôtelier nord-coréen
31:06est présentée comme la contrepartie financière
31:09d'une intervention de Pierre Bérégovoy
31:12lorsqu'il était le ministre des Finances de Laurent Fabius en 1985.
31:15La caractéristique, c'est pas qu'on dise à ce moment-là
31:18Pierre Bérégovoy a reçu un prêt,
31:21ou a bénéficié d'un prêt de la part de telle ou telle personne.
31:24La caractéristique de ce qui sort,
31:27c'est qu'il l'a reçu en échange de quelque chose.
31:30Ce qui est quand même typiquement la définition de la corruption.
31:33Donc l'attaque à ce moment-là est une attaque de corruption.
31:36Non pas d'une relation privilégiée avec quelqu'un
31:39qui pourrait se fonder sur une amitié,
31:42mais il y a eu échange, donc il y a eu corruption.
31:45C'est cette attaque-là qui est portée à ce moment-là.
31:48C'est ça la différence de nature entre la rumeur d'un côté
31:51et les articles qui apparaissent et les informations
31:54qui sont diffusées en particulier
31:57à partir du travail du juge Jean-Pierre.
32:00Les attaques persistent.
32:03Pierre Bérégovoy doit continuer à se justifier.
32:06Je ne vois pas pourquoi je serais convoqué par le juge,
32:09mais si je devais être convoqué,
32:12j'irais l'esprit tranquille.
32:15J'ai accepté ce prêt sans intérêt
32:18parce qu'il m'était proposé par un ami,
32:21ce qui prouvait que je n'avais pas, disons,
32:24les moyens d'acheter mon appartement
32:27aisément.
32:30Cela étant, j'étais à l'époque,
32:33permettez-moi de le rappeler,
32:36député de l'opposition,
32:39je ne pouvais dispenser aucune faveur.
32:42Et je le répète,
32:45jamais M. Pellas ne m'a demandé quoi que ce soit.
32:48À Matignon, comme aux finances,
32:51ses collaborateurs estiment que le Premier ministre
32:54se défend trop mollement face à ces attaques de corruption.
32:57Contre son avis, Marc-Antoine Hautement,
33:00son directeur de cabinet, et Michel Sapin,
33:03son ministre des Finances, décident de contre-attaquer
33:06en rendant public des documents qui font la preuve
33:09qu'il n'existe aucun lien entre le prêt de Roger Patrice Pellas
33:12et l'affaire coréenne.
33:15On le regarde et on regarde ce qu'il y a écrit dans le dossier.
33:18Dans le dossier, il y a tous les documents
33:21et il s'est même opposé, en tant que ministre des Finances,
33:24c'était d'ailleurs un peu dans son rôle,
33:27à ce qui était un risque pour la France
33:30et donc éventuellement une dépense future pour le budget de la France
33:33et qu'il a perdu dans cette affaire.
33:36C'est ça que certains d'entre nous, moi-même,
33:39ont voulu faire savoir à l'extérieur.
33:42Et Hautement me dit, venez me voir.
33:45Je saute dans un taxi et j'arrive à Matignon
33:48et j'ai pris la scène où je vois Berrigaud
33:51complètement atteint, atone, perdu.
33:54Et Hautement me dit, écoutez,
33:57on lui tire dessus une fois de plus.
34:00Voilà le document qui prouve
34:03qu'il n'a pas aidé à toucher des commissions
34:06sur ce marché coréen
34:09pour créer ce complexe hôtelier.
34:12Et voilà cette lettre qu'il a signée.
34:15Et vous voyez que dans la marche,
34:18il a même écrit de sa main avec son stylo Waterman
34:21toujours plus parce que c'est vrai qu'il a compris
34:24qu'il y a un certain nombre de gens qui gravitent
34:27dans l'entourage de l'État
34:30et qui veulent toujours se servir sur la bête
34:33et toucher des commissions.
34:36Et lui, ça commence à l'exaspérer.
34:39Donc on voit là qu'il est honnête.
34:42Trop de gens veulent la mort de Berrigaud.
34:45Je ne dis pas la mort physique,
34:48mais ils veulent l'atteindre
34:51parce que c'est le maillon faible
34:54du gouvernement de François Mitterrand
34:57et ils savent qu'en atteignant l'honneur de Berrigaud,
35:00ils vont atteindre François Mitterrand.
35:03Début mars, le Premier ministre est à nouveau sur la sellette.
35:06Il doit répondre à une grossière provocation,
35:09mais il n'y a pas de réaction.
35:12Il y a eu une déclaration de patrimoine à l'Assemblée nationale.
35:15C'est tout à fait ridicule
35:18parce qu'une déclaration de patrimoine à l'Assemblée,
35:21il y a des doubles qui sont ailleurs,
35:24je ne sais plus dans quelle institution.
35:27Toujours est-il que François, à l'époque,
35:30avait titré, je m'en souviens très bien,
35:33le ministère de la Chambre rose
35:36de l'Assemblée nationale.
35:39Campagne d'insinuation.
35:42Nous sommes en présence d'une machination
35:45comme on en a déjà connue malheureusement dans le passé.
35:48Ce délit et ses calomnies sont des actes odieux.
35:51De telles méthodes sont révoltantes
35:54et constituent un danger pour notre démocratie.
35:57Je demande qu'elles soient combattues
36:00avec la plus extrême vigueur
36:03et avec des règles qui sont attachées
36:06à la dignité de la vie publique. Je vous remercie.
36:09Pierre Bérégovoy est au centre de toutes les attaques.
36:12Devant leur violence, François Mitterrand,
36:15étonnamment silencieux jusqu'alors,
36:18se décide enfin à défendre son premier ministre.
36:21Écoutez-moi, un ministre des Finances
36:24qui est depuis plusieurs années au gouvernement
36:27et qui, pour acheter un appartement, a besoin d'emprunter,
36:30il y en a d'autres qui ont de quoi.
36:33Quand il s'agit d'un homme intègre comme lui,
36:36moi, j'éprouve comme une sorte de souffrance
36:39à le voir mettre en cause.
36:42Surtout pour une affaire légale, du début à la fin.
36:45On peut dire qu'il aurait peut-être pu payer des intérêts.
36:48Ils sont arrangés puisqu'ils étaient amis.
36:51Pour un homme qui n'a pas de moyens,
36:54qui n'a pas de trésorerie, qui n'a pas d'épargne,
36:57c'est tout à fait simple dans sa vie.
37:00Ouvrier, employé, puis la politique l'a propulsé
37:03là où il se trouve grâce à ses qualités.
37:06Je suis très indigné de la manière dont on le met en cause
37:09car on altère sa réputation.
37:12C'était toute son image et c'était à la fois une injuste
37:15mais en même temps toute son image qui s'écroulait
37:18et toute sa conception de l'action politique qui s'effondre.
37:21L'homme s'effondre.
37:25Il était plus lucide, plus distant par rapport à la chose.
37:33Il n'avait plus de capacité d'agir maîtrisée par lui-même.
37:38Pour Pierre Bérégovoy, la campagne électorale
37:41est une véritable descente aux enfers.
37:44La France compte 3 millions de chômeurs.
37:47C'est aussi sa politique qui est mise en cause.
37:50Ça a été une des campagnes les plus terribles
37:53pour les syndicalistes.
37:56Sans arrêt, on avait l'impression que les meetings
37:59allaient se terminer de façon dramatique.
38:02Je l'ai vu s'égosiller pour essayer de couvrir ce brouhaha
38:05et c'était absolument terrible.
38:19Il y va et il retrouve toutes les corporations
38:22qui sont en difficulté sociale très grave
38:25et qui se déchaînent sur lui
38:28puisqu'il est le seul visible dans la campagne.
38:31On avait le sentiment de rencontrer des électeurs
38:34qui nous fuyaient, qui nous claquaient la porte au nez.
38:37On sentait que le sable nous passait entre les mains.
38:40A titre personnel, il était effondré,
38:43mais même s'il avait eu une bonne défense,
38:46la situation politique faisait que les socialistes étaient dehors.
38:49Comment voulez-vous avoir la possibilité
38:52de surnager dans cette double débâcle ?
39:19Alors oui, on l'a vu craquer.
39:22Il arrivait effondré à son bureau,
39:25mais la machine le remontait comme un réveil.
39:28On lui tournait la clé et on lui disait
39:31qu'il fallait aller à tel endroit à telle heure
39:34et faire tel discours.
39:37Tous les matins, il était remis en marche
39:40par la machine de Matignon.
39:43J'ai déjà un souvenir terrible.
39:46On faisait des réunions à Matignon
39:49pour préparer la campagne et quelques ministres autour de lui.
39:52C'était toutes les semaines.
39:55Et de semaine en semaine, j'ai vu le nombre de ministres
39:58et le nombre de participants qui diminuait.
40:01Et à la fin, on devait être 3 ou 4.
40:04Et là, il a le sentiment que tout ce qu'il a fait
40:07dans sa vie militante, dans sa vie politique,
40:10dont il a voulu persuader l'opinion publique du bien fondé,
40:13va s'écrouler.
40:16S'il a pu nous mentir sur cette affaire,
40:19il nous a menti sur le reste, y compris sur sa politique économique.
40:22Je l'accompagnais dans tous ses déplacements
40:25et on en avait beaucoup à cette période-là.
40:28Il y en avait au moins 3 par semaine.
40:31Et je me suis dit, comme ça, parce qu'on a des intuitions
40:34quand on connaît les gens,
40:37il a tellement de chagrin qu'il va somatiser.
40:40C'est ce que je m'étudie.
40:43J'ai reçu des coups, j'espère qu'ils ne me marqueront pas.
40:46Comme je vous l'ai déjà dit à plusieurs reprises,
40:49quand on a le sentiment d'avoir agi en conscience,
40:52on ne peut pas être bousculé par la calomnie.
41:01Le 28 mars 1993, au second tour des législatives,
41:04les résultats tombent comme un coup près.
41:07La gauche subit une débâcle sans précédent depuis un siècle.
41:10La droite triomphe avec 480 députés.
41:13Les socialistes sont laminés.
41:16Ils passent de 275 élus dans la législature précédente à 67 députés.
41:19La gauche, dans son ensemble,
41:22réalise son plus mauvais score en voix depuis la Libération.
41:25L'Élysée est en état de choc.
41:28À la télévision, Laurent Fabius fait un constat sans appel.
41:31Les Français ont voté.
41:34La gauche parlementaire subit une très sévère défaite.
41:37La droite domine à peu près tout.
41:40La nouvelle Assemblée nationale sera donc une chambre écrasante.
41:43Je ne crois pas que ce soit notre idéal
41:46qui a été sanctionné.
41:49Ce sont plutôt certaines de nos pratiques.
41:52En un mot, le cœur s'est éclaté.
41:55C'est ce qu'on a fait.
41:58En un mot, le cœur s'est éloigné.
42:01Ce n'est, Pierre Bérégovoy déclare à l'un de ses proches,
42:04nous ne nous en remettrons pas.
42:11Le 29 mars, il présente sa démission à François Mitterrand.
42:14Ce sont 20 années de fidélité et de loyauté sans faille
42:17qui se brisent.
42:29Mitterrand était impitoyable
42:32quand tout à coup quelqu'un tombait dans une ornière.
42:35Ce n'était pas un homme facile.
42:38On a toujours dit qu'il aimait sauver les copains.
42:41Je me souviens quand même de Charles Hernu,
42:44qui était quand même un peu lâché aussi.
42:47Quoi qu'elle dit Mitterrand après, c'est une fausse légende.
42:50A mon avis, François Mitterrand, comme nous,
42:53lui, il raisonnait froidement.
42:56Il disait, voilà, on est dans un contexte politique,
42:59il y a de nouvelles attaques, j'en ai déjà subi avant.
43:02Laurent Fabius, on a subi des tombereaux.
43:05Maintenant, il s'attaque à Pierre Bérégovoy.
43:08Ça fait partie de la vie, c'est dur,
43:11mais Pierre est un homme politique,
43:14il doit savoir supporter cela.
43:17Et ce n'était pas comme ça que le vivait Pierre Bérégovoy.
43:21Une fois que Bérégovoy n'est plus Premier ministre,
43:24on le voit errer après la perte des élections,
43:27seul dans la salle des pas perdus,
43:30et personne ne lui parle.
43:33Il vient vers n'importe quel jeune stagiaire
43:36pour essayer de lui serrer la main.
43:39Les grands journalistes se tournent et les gamots,
43:42et personne ne veut lui parler.
43:45Il se sent seul et abandonné.
43:48C'est idiot à dire, mais c'est vraiment les 2 termes qui conviennent.
43:51Quand il regarde quelqu'un, il se dit,
43:54tiens, ça y est, il a changé la manière de me voir.
43:57Il ne me regarde plus comme un homme simple qui a réussi,
44:00qui est honnête, un peu sérieux, parfois un peu triste,
44:03mais il ne me regarde plus comme ça,
44:06il me regarde comme quelqu'un qui a des questions d'argent en main.
44:09Mais lui s'imagine, il a une réalité subjective.
44:12Pour lui, il s'imagine le problème encore beaucoup plus grave qu'il n'est.
44:15C'est-à-dire que si quelqu'un le croise sans le voir dans un couloir,
44:18il s'imagine qu'il lui en veut et qu'il lui tourne le dos.
44:21Avec son petit cigare cigario, il était là, la tête baissée,
44:24en me disant, mais c'est injuste,
44:27je ne trouve pas que c'est injuste ce qui nous arrive.
44:30Et je me suis rendu compte après que quand il disait ce qui nous arrive,
44:33il pensait ce qui m'arrive.
44:36Je ne trouve pas que c'est injuste ce qui nous arrive.
44:39Franchement, on a essayé de tout faire, qu'est-ce qui nous arrive ?
44:42Pour aider la personne qu'on aime,
44:45on lui dit, mais non, cette affaire n'a aucune importance,
44:48mais elle n'y accorde pas autant d'importance.
44:51Mais tu exagères, ça n'a rien à voir avec ce que tu dis.
44:54Et à ce moment-là, un beau jour, l'intéressé se dit,
44:57si on me dit ça, c'est qu'on ne me comprend plus.
45:00Et que je suis donc seul à porter mon drame.
45:03Je me souviens de promenades dans Paris
45:06où il voyait des gens pauvres, des immigrés, etc.
45:09Et il disait, il faudra que ces gens-là,
45:12il faudra que je leur prouve ma bonne foi.
45:15Et à ce moment-là, à nouveau, nous serons crédibles.
45:18Ils croiront, ils pourront croire en nous.
45:21Pour une, comme ça, une absence de vigilance,
45:24il se retrouve, il ne peut plus se regarder dans la glace.
45:27Il ne peut plus se regarder dans la glace.
45:30En tout cas, il se dit, ce n'est pas possible.
45:33Pas moi, pas ça.
45:36Pénalement, il n'y avait rien.
45:39On ne pouvait rien judiciairement contre Bérigauvois.
45:42Il ne le croyait pas.
45:45Et puis, il le croyait d'autant moins qu'il pensait
45:48que les juges continuaient à tourner autour de lui
45:51et notamment tourner autour de sa famille.
45:54Le 30 avril, Pierre Bérigauvois est à Nevers.
45:57Il a annulé tous ses rendez-vous du mois de mai.
46:00Cette ville l'a adoptée.
46:04La veille, pour répondre aux obligations de sa magistrature,
46:07il expédie les affaires courantes.
46:10Une journée ordinaire.
46:13Le dimanche 1er mai, il préside les cérémonies de la fête du travail
46:16et reçoit une délégation de syndicalistes.
46:19Pour le vieux militant qui n'a jamais renié son passé d'ouvrier,
46:22cette date est un symbole.
46:25D'autant plus fort que le mois qui commence s'érige
46:28des rendez-vous qui ont marqué sa vie.
46:32Mais le 1er mai est aussi l'occasion de manifestations sportives
46:35et d'autres obligations pour le maire.
46:40Rien ne laisse présager du drame qui va se nouer.
46:44En fin d'après-midi, Pierre Bérigauvois doit assister
46:47à l'arrivée d'une course de canoë-kayak.
46:50Elle tarde. Il se débarrasse de son garde du corps.
46:53Il demande à son chauffeur de le conduire le long du canal de la jonction,
46:56un lieu familier où il a l'habitude de se promener.
46:59Il s'y est fait photographier pour sa dernière affiche électorale.
47:03Là, prétextant un coup de téléphone, il s'isole.
47:07Il sait que son garde a laissé son arme de service dans la boîte à gants.
47:10Il la subtilise.
47:13Sur le chemin de Halage, il se tire une balle dans la tête.
47:16Il est 18 heures.
47:19Son chauffeur et son garde du corps le retrouvent dans un coma profond.
47:23Les secours sont immédiats, mais inutiles.
47:26Son agonie prend fin à 22 heures 15
47:29dans l'hélicoptère qui le transporte à Paris.
47:39La France est bouleversée.
47:42Spontanément, le Paris populaire vient rendre un dernier témoignage
47:45à l'un des siens.
47:48Le 4 mai, c'est l'hommage officiel.
47:51Le Parti socialiste prend le train.
47:55Musique symphonique
47:58...
48:01...
48:30Toutes les explications du monde
48:33ne justifieront pas qu'on ait pu livrer aux chiens
48:37l'honneur d'un homme et finalement sa vie
48:41au prix d'un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre république
48:47celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d'entre nous
48:53En tous les cas, il savait que c'était une manière tragique d'arrêter les choses
49:05et on peut toujours se penser que, puisqu'on est dans la tragédie,
49:10la tragédie elle s'écrit, elle se relie, elle se commente, y compris dix ans après.
49:16Il y avait une dégringolade, il y avait une débandade,
49:20il y avait une déconstruction et lui il est là, sur la route, qui vit ça.
49:29Il y a plein de voitures qui roulent dans tous les sens et puis finalement il se fait écraser.
49:35Il se fait écraser en décidant d'être écrasé et il le fait lui-même pour être sûr de ne pas se louper.
49:39Je pense que c'est le cheminot qui a tué le Premier Ministre.
49:44C'est-à-dire que je vais plus loin que l'analyse, il n'a pas supporté la campagne,
49:50qui est un élément réel de fragilisation, mais en même temps,
49:54comme c'est un homme quand même qui réfléchissait beaucoup sur ce qu'il faisait,
49:59il a dû se dire finalement j'ai pas réussi à mériter ce qu'il croyait pouvoir mériter en faisant.
50:07Et alors moi je sens.
51:10J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense que c'est ce qu'il s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu'il y a quelque chose qui s'est passé et je pense qu
51:40il y a quelque chose qui s'est passé.
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