- il y a 1 an
Elle est habituée aux plaidoiries et n'hésite pas à hausser le ton pour défendre son île de la Réunion. Avocate de formation, Emeline K/Bidi est co-présidente du groupe GDR à l'Assemblée.
Pourquoi s'engage-t-on en politique ? Comment tombe-t-on dans le grand chaudron de l'Assemblée ?
Chaque jour, Clément Méric, dans un entretien en tête à tête de 13 minutes, interroge un parlementaire sur les personnalités, les évènements - historiques ou personnels - qui l'ont conduit à choisir la vie publique.
Car on ne naît pas politique, on le devient !
Pourquoi s'engage-t-on en politique ? Comment tombe-t-on dans le grand chaudron de l'Assemblée ?
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00:00Elle est habituée aux plaidoiries et n'hésite pas à hausser le ton pour défendre son île de la Réunion.
00:05Avocate de formation, mon invitée et coprésidente du groupe GDR à l'Assemblée.
00:25Bonjour Emeline Kerbidi.
00:27Bonjour.
00:27Alors en tant que député de l'île de la Réunion, vous intervenez souvent dans l'hémicycle sur les questions liées aux outre-mer.
00:33On va réécouter trois petits extraits de vos interventions dans l'hémicycle.
00:38Les différents exemples qui ont jalonné le début de cette mandature laissent ainsi percevoir le mépris du gouvernement.
00:45Mépris pour le travail des parlementaires outre-mer, mépris également pour la situation alarmante des territoires ultramarins.
00:51Les territoires ultramarins et les députés ultramarins ne sont pas des sous-territoires et des sous-députés.
00:57Rien dans cette réforme n'est prévu pour les outre-mer.
01:00Alors j'ai choisi ces trois extraits parce que dans ces trois extraits, vous parlez de mépris, de sous-députés.
01:07On a l'impression que dès que vous parlez de l'outre-mer, vous êtes en colère. Pourquoi ?
01:12Alors souvent, effectivement, dans cet hémicycle...
01:15Ça vous met en colère la façon dont c'est géré par nos gouvernants ?
01:18Oui. Pourquoi ?
01:19Il y a une colère que je ressens mais que je ne fais que traduire, qui est celle de la population réunionnaise.
01:27Parce que les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, le système qui est en place, c'est un système qui existe depuis des décennies.
01:34Et on a eu de cesse de dire que la plupart des lois qui sont votées dans cet hémicycle ne sont pas adaptées à notre territoire réunionnais.
01:42Mais ça veut dire quoi ? Parce qu'au-delà de la réunion, vous dites qu'il faut adapter les lois de la métropole aux outre-mer.
01:49Ça veut dire quoi concrètement ?
01:51Ça veut dire que l'on doit systématiquement, lorsqu'un texte est envisagé, se demander si ce texte-là est également applicable aux outre-mer sans modification.
02:02Vous avez des exemples précis pour nous faire prendre conscience justement de ces différences ?
02:06Bien sûr. Nous avons pu examiner un texte concernant le narcotrafic.
02:10Il est prévu dans ce texte une peine complémentaire d'interdiction de sortie du territoire, interdiction de paraître dans les ports et les aéroports.
02:17Ça veut dire qu'aujourd'hui, les mules qui arrivent à la réunion, qui sont jugées à la réunion et condamnées à cette peine, à cette nouvelle peine...
02:23Les mules sont ceux qui portent sur eux la drogue, qui la font rentrer dans le territoire.
02:27Oui, c'est le terme que l'on emploie, mais en réalité, elles transportent, incorporer la drogue.
02:33Ces gens-là qui seront condamnés ne pourront plus sortir de la réunion.
02:36Parce qu'on ne peut en sortir, comme c'est une île, qu'en passant par un port ou un aéroport.
02:40Et donc, ça veut dire que la délinquance qui arrive sur cette île et qui n'est pas issue, elle va être obligée de rester.
02:48C'est une sorte de bagne, en quelque sorte, que l'on remet au goût du jour.
02:53C'est ça qui vous fait sentir parfois sous-député, comme vous le disiez là ?
02:57Ça, ça me donne plutôt l'impression que le gouvernement est aveugle.
03:02Et je pourrais plutôt dire les gouvernements, parce que c'est un problème qui perdure...
03:06Droits ou gauches.
03:07Mandature après mandature, droits ou gauches, confondus.
03:10Ils sont aveugles et sourds aux préoccupations et aux spécificités qui sont les nôtres.
03:14Alors, d'un point de vue pratique, être élu de l'île de la Réunion, ça implique, j'imagine, une organisation, dans votre emploi du temps, un peu particulière.
03:22Parce que vous ne faites pas l'aller-retour comme ça, entre l'Assemblée et votre circonscription.
03:26Ça prend combien de temps ? Comment vous gérez ça ?
03:2811 heures de vol.
03:2911 heures de vol, oui.
03:3011 heures allées, 11 heures retours.
03:32Il faut donc minutieusement préparer les départs et les arrivées pour être sûr d'être à l'Assemblée pour les bons textes.
03:40Ça veut dire également qu'il est impossible d'être à Paris 100% du temps.
03:45Pas évident de le faire comprendre aux électeurs alors que l'activité fourmille à Paris.
03:51Mais pour pouvoir bien porter la voix des Réunionnaises et des Réunionnais, je dois pouvoir retourner en circonscription.
03:57Puis j'ai une vie de famille, donc impossible d'être à Paris 100% du temps.
04:00Vous faites partie du groupe GDR à l'Assemblée, gauche, démocrate et républicaine.
04:05Alors, on le présente souvent comme le groupe communiste.
04:07Vous vous retrouvez dans le communisme ? Vous-même, vous vous définissez comme communiste ?
04:11Alors, moi, je ne suis pas communiste.
04:13Ça n'est pas mon parti.
04:14En revanche, ce sont des collègues avec qui je partage tout un tas de valeurs communes et de combats.
04:23On n'est parfois pas d'accord.
04:24Et moi, ce que j'aime dans ce groupe, qui n'est pas le groupe communiste, justement, c'est le groupe communiste et ultramarins.
04:30C'est ça, c'est qu'il a les deux dimensions.
04:33Mais quand même, les électeurs, ils aiment bien situer un peu leurs candidats, leurs hommes et leurs femmes politiques.
04:38Si je vous présente les photos de Fabien Roussel, Jean-Luc Mélenchon, Marine Tondelier et Olivier Faure,
04:43de qui vous vous sentez la plus proche ?
04:45Je me mettrais sûrement au milieu.
04:47C'est trop facile comme réponse.
04:49C'est facile, mais c'est la vérité, parce qu'en réalité, moi, je n'appartiens à aucun de ces partis politiques nationaux.
04:57Parce que le paysage politique réunionnais est trop différent, là encore, de celui de la métropole ?
05:00Il est extrêmement différent, il est extrêmement morcelé.
05:03Il y a, à La Réunion, mais c'est le cas dans la plupart des Outre-mer,
05:06des partis qui sont extrêmement locaux et qui, parfois même, ne sont attachés qu'à une ou deux personnes.
05:11Et donc, ces différents partis, je pourrais me retrouver un peu dans chacun d'entre eux,
05:18parce qu'il y a un socle de valeurs communes,
05:21mais je ne pourrais prendre une carte de parti dans aucun d'entre eux, en réalité.
05:26Vous êtes coprésidente de ce groupe GDR avec Stéphane Peu, qui a succédé à André Chassaigne.
05:32Donc, l'idée, c'est d'avoir une direction partagée, justement, entre les communistes d'un côté et les ultramarins,
05:37parce que vous êtes plusieurs dans le groupe députés ultramarins.
05:39Oui, c'est d'avoir surtout une organisation qui tienne parfaitement compte de la dualité de ce groupe
05:46et d'éviter que le président parle au nom d'une composante politique, au nom d'un parti politique,
05:53alors qu'en réalité, il y a dans ce groupe autant de communistes que d'ultramarins
05:58et que les huit ultramarins qui composent le groupe, d'ailleurs, ne forment pas eux-mêmes un parti homogène.
06:04Le problème, c'est qu'aux yeux de l'institution, au lieu de l'Assemblée nationale,
06:08il n'y a qu'un ou une présidente de groupe.
06:10Et là, il s'avère que c'est Stéphane Peu et pas vous.
06:14Est-ce que ce n'est pas un peu frustrant d'avoir un titre qui, quelque part, est un peu honorifique ?
06:20Alors, j'aurais pu demander et prendre la place d'André Chassaigne.
06:26Pourquoi vous ne l'avez pas fait ?
06:27Je ne l'ai pas fait, on me l'a proposé, ça a été discuté au sein du groupe
06:31et en étant coprésidente, quelque part, naturellement, j'aurais pu accéder au poste de présidente au départ d'André.
06:36Ce n'est pas juste un titre, il y a aussi des conséquences.
06:39Lors d'une séance de questions au gouvernement,
06:41quand un président ou une présidente de groupe pose une question au gouvernement,
06:44c'est le Premier ministre qui répond.
06:46Alors, il y a effectivement quelques conséquences propres à l'institution.
06:49Moi, je ne le considère pas comme un poste honorifique
06:52puisque, dans les faits, je vais assister à la conférence des présidents,
06:56je prends des décisions, je dirige les réunions de groupe,
06:59je vais aux conférences de presse.
07:01Donc, dans les faits, je suis coprésidente du groupe GDR aux côtés de Stéphane Peu.
07:06Le fait d'avoir refusé le titre honorifique, comme vous le dites,
07:11c'est parce que je suis tout à fait consciente qu'en étant à 10 000 kilomètres de Paris,
07:15je ne peux pas répondre à l'ensemble des invitations et des conséquences que cela impose.
07:21Et finalement, être coprésidente me va bien,
07:24à la condition toutefois que l'on travaille pour que l'Assemblée générale,
07:27l'Assemblée nationale reconnaisse ce titre
07:30et notamment reconnaisse les coprésidences paritaires.
07:33Je pense qu'il est temps de faire évoluer la place de la femme dans cette Assemblée.
07:36Le soir de votre élection, en 2022, on vous a vu tomber dans les bras de vos parents
07:40qui ont confié ces quelques mots aux journalistes de La Première.
07:43On va voir cela.
07:45Emeline a toujours aimé ce côté politique depuis le collège, le lycée.
07:50C'était une fille très investie, donc elle a toujours aimé ça.
07:54C'est une bosseuse, elle a toujours donné le maximum dans tous les combats qu'elle entreprend.
07:58Et ce soir, ma fille, c'est un petit peu la fille de Saint-Joseph aussi.
08:02Elle ne nous appartient plus tout à fait et je suis très, très fier d'elle.
08:06Alors, il y a plusieurs choses dans ce témoignage de vos parents.
08:08Déjà, on sent l'émotion et puis surtout la fierté de vos parents.
08:10D'autant que, si je puis dire, votre parcours, vos études de droit jusqu'à votre élection à l'Assemblée,
08:17ça n'allait pas forcément de soi.
08:19C'était... Vous êtes issue d'un milieu plutôt modeste.
08:23Et ce n'était pas évident d'aller aussi loin dans vos études.
08:27Alors, je dirais qu'au contraire, je viens effectivement d'un milieu modeste,
08:32mais que ma famille, mes parents en particulier, ont tout fait.
08:35M'ont toujours poussée vers ces études et pour que je réussisse.
08:39Donc, j'ai pu le faire avec beaucoup de facilité.
08:43Pas de facilité financière, mais beaucoup de facilité parce que j'étais soutenue
08:47et qu'ils savaient que c'est ce que je souhaitais.
08:49J'ai su très tôt que je voulais être avocate et que je voulais faire des études de droit.
08:53Et je n'ai trouvé, en tout cas dans mon entourage, que du soutien.
08:58Et au contraire, ils ont poussé pour que j'aille jusque là-bas.
09:03Je n'ai pas pu faire les écoles privées ou les prépas que je souhaitais.
09:06Vous n'avez pas pu faire vos études à Paris, ce que vous auriez peut-être souhaité faire aussi ?
09:10J'aurais voulu intégrer Sciences Po Paris ou des universités prestigieuses.
09:14Je suis restée à l'université de La Réunion au plus près pour des questions financières.
09:19Mais je ne regrette pas ce choix.
09:21Ça a quand même été un sacrifice pour mes parents.
09:23Et quand je vois ces images, finalement, je ne regrette absolument pas d'être passée par là où je suis allée.
09:29Et puis ce que je retiens aussi de ce témoignage, c'est celui de votre mère qui explique
09:31que vous êtes toujours intéressée à la politique, alors que moi, j'avais cru comprendre
09:36que vous étiez lancée comme ça un peu, pas tardivement, mais bon,
09:40aux législatives de 2022, vous avez incarné une forme de renouveau localement à La Réunion.
09:45Donc, il y avait quand même cette dimension-là avant ? Elle était présente ?
09:47Je suis entrée en politique véritablement à 35 ans, en 2020.
09:52En revanche, j'ai toujours eu une conscience politique et une appétence pour la politique.
09:56Je me souviens, très jeune, j'avais 14 ans, j'étais élue au Conseil général des jeunes,
10:01par exemple.
10:02Jeune avocate, j'étais présidente d'un syndicat de jeunes avocats.
10:06Donc, la politique, ce n'est pas uniquement un mandat électif, c'est tout ce que l'on peut faire
10:12pour s'investir dans le monde qui nous entoure, prendre des décisions et vouloir peser sur ce monde-là
10:16pour le changer.
10:18Donc, vous avez fait vos premiers pas en politique en 2020, c'était à l'occasion des municipales à Saint-Joseph.
10:22Comment les choses se sont faites ?
10:26Un peu par hasard.
10:28Moi, j'étais à ce moment-là dans un projet d'installation de mon cabinet d'avocats.
10:34Je voulais voler de mes propres ailes.
10:36Et puis, le maire en place qui, lui, voulait renouveler sa liste,
10:40justement en prenant des gens venus de la société civile,
10:43qui n'étaient pas forcément des femmes et des hommes politiques.
10:46À ce moment-là, il est venu me trouver parce qu'il a vu en moi cette force de conviction,
10:51cette envie de s'engager.
10:53J'ai lu que, malgré votre mandat de député, vous gardez une activité d'avocate.
10:56C'est toujours le cas ? Vous y arrivez ? C'est faisable ?
10:59C'est faisable et je pense que c'est même recommandé.
11:02Si on veut ne pas être totalement déconnecté de la réalité du terrain
11:05et si on ne considère pas le mandat de député comme un métier,
11:08ce qui est mon cas, alors je pense qu'il est important de pouvoir garder ce contact-là.
11:13– Alors, vous expliquez qu'en tant qu'avocate, vous étiez assez agacée
11:16par la façon dont les députés rédigent les lois.
11:19Vous les trouviez souvent mal ficelées.
11:21Maintenant que vous êtes passée de l'autre côté, que vous êtes devenue députée,
11:24est-ce que vous avez changé d'avis ?
11:26– Non, ça me met toujours autant en colère
11:28parce qu'en réalité, on est toujours en procédure accélérée.
11:31On a très peu le temps d'aller au fond des choses,
11:33de prendre le temps de choisir les mots justes.
11:35Et trop souvent, on est encore dans l'inflation législative.
11:40– C'est ce qui explique pour vous le fait que les lois sont parfois mal rédigées ?
11:41– Elles sont mal rédigées ou parfois pas toujours à propos.
11:43On va changer un mot, on va changer une lettre, une virgule,
11:47mais en réalité, on s'attaque rarement aux réformes d'ampleur
11:49qui là nécessitent un énorme travail qu'on ne nous laisse pas faire
11:54puisque l'agenda parlementaire, rappelons-le, n'est pas à la main des députés.
11:58– Pas entièrement à la main.
11:59– Il est principalement fait par le gouvernement
12:02et donc les textes se succèdent sans qu'on ait vraiment le temps de s'y intéresser.
12:06– On va terminer l'émission avec notre quiz.
12:09Donc, je vais vous proposer des débuts de phrases
12:12et c'est vous qui allez devoir les compléter.
12:13– Un bon discours à l'Assemblée, c'est comme une bonne plaidoirie, il faut…
12:18– Une bonne accroche.
12:20– C'est le plus important pour vous ?
12:21– Oui, pour capter l'attention.
12:24Ça fourmille dans cette Assemblée, ça discute, ça parle.
12:27Et si on veut pouvoir capter les regards
12:29et que tout le monde fasse silence,
12:31alors il faut une bonne accroche.
12:32quand les gens prononcent mal mon nom ?
12:35– Ça me donne l'occasion de leur expliquer…
12:38– Expliquez-nous justement, parce que ça s'écrit K slash Bidi, ça vient d'où ?
12:43– Alors, c'est d'origine bretonne.
12:45Il faut savoir qu'à La Réunion, il y a eu différentes communautés
12:51qui se sont succédées, qui vivent ensemble.
12:54Il y a eu pas mal de marins bretons.
12:55Donc, il y a à La Réunion une empreinte forte de la Bretagne.
12:59Mon nom est breton, sauf que quand on me regarde,
13:01on ne pense pas tout de suite que je puisse être bretonne.
13:04Donc, quand on prononce mal mon nom, ça ne me met pas du tout en colère,
13:06ça m'amuse et ça me donne l'occasion d'expliquer.
13:08– Et ça se prononce ?
13:10– Kher Bidi.
13:10– Kher Bidi, à La Bretonne.
13:12Les Parisiens pensent toujours qu'à La Réunion,
13:15un cliché, selon vous, vu de Paris ?
13:18– La misère est plus douce au soleil.
13:20– Et ça, ça vous agace ?
13:21– Ça, ça m'agace, oui.
13:23– Merci beaucoup, Emeline Kher Bidi, d'être venue dans La Politique et moi.
13:26– Merci à vous.
13:26– Sous-titrage ST' 501
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