00:00On sait qu'on n'a pas beaucoup de temps, on sait que les talibans progressent.
00:03Les policiers qui vont à l'aéroport les croisent.
00:06Ils croisent des talibans qui leur font ça, qui regardent dans les yeux et qui leur font ce geste-là.
00:10Donc on sait qu'il n'y a pas beaucoup de temps.
00:11On peut envisager le pire à ce moment-là.
00:14C'est pour ça qu'on est obligé de toute façon à un moment donné de se bunkeriser à l'ambassade
00:19puisque toutes les rues sont encombrées, il y a des talibans partout.
00:22L'équipe de l'ambassade est héliportée depuis l'ambassade américaine.
00:27On a regardé, il est 18h46.
00:33Pendant ce temps-là, l'escorte de police est de retour à l'ambassade.
00:38Et dans notre idée, ils vont faire la suivante.
00:41Sauf que, vous voulez raconter la suite ?
00:44Entre le départ de l'hélicoptère à 18h46 et la suite.
00:48Effectivement, on est dans une dynamique de départ globale.
00:53Et ce qui va être un événement déclencheur pour nous
00:56et nous plonger dans une situation qu'on n'avait pas envisagée,
00:59c'est effectivement des tirs sur les hélicoptères américains.
01:03Sur les derniers hélicoptères qui arrivent.
01:05Qui étaient chargés de nous évacuer.
01:07Et à partir de là, on sait que les hélicoptères ne voleront plus.
01:09Et en fin d'après-midi, on est effectivement 80 personnes à l'ambassade
01:13avec une option qui n'est plus que celle de l'option route.
01:16La route.
01:17Il y a des checkpoints de talibans qui se montent un peu partout.
01:19Et nous, avec nos véhicules diplomatiques bien identifiés,
01:23on courrait quand même un risque majeur.
01:25Sachant qu'à ce moment-là, on est quasiment la dernière ambassade qui est encore en place.
01:29C'est la dernière.
01:30Toutes les autres sont déjà parties.
01:32Là, vous restez à l'intérieur ?
01:33Vous avez des personnes et vous en êtes de plus en plus ?
01:35Il y en a de plus en plus devant.
01:37Moi, mon instruction au départ, c'est de laisser entrer personne.
01:40Sauf que c'est le moment où les talibans entrent dans la zone verte
01:46et donc ils passent devant l'ambassade de France
01:48et ils vont vers le palais présidentiel,
01:50qu'ils vont investir.
01:51Et donc, je vous dis d'ouvrir le portail.
01:53Oui.
01:54Parce qu'il y a un risque, évidemment, d'avoir des victimes collatérales, des tirs,
01:58mais aussi des explosions, parce que ça se passait à côté de l'ambassade.
02:01Et surtout, il y avait une telle pression sur le portail principal de l'ambassade,
02:05on avait des centaines de personnes devant l'ambassade,
02:08des femmes, des enfants en bas âge.
02:10On allait vers un drame humain.
02:12Et là, vous vous retrouvez avec des centaines de personnes à l'intérieur de l'ambassade
02:14qui se transforment en lieu d'accueil.
02:16Voilà, on a fait entrer à peu près 300 personnes dans ce mouvement d'ouverture du portail,
02:19donc on est à peu près à 400.
02:21On n'a pas eu le temps vraiment de chiffrer véritablement toutes ces personnes.
02:26Et puis il y a aussi le fait qu'il faut héberger toutes ces personnes.
02:28Enfin, l'ambassade, ce n'est pas forcément un lieu de vie pour des centaines de personnes.
02:32Comment ça se passe pour que ces personnes puissent simplement dormir,
02:36se nourrir, pour l'hygiène, etc. ?
02:38Les 11 policiers qui étaient restés à l'ambassade se sont reconvertis, je dirais,
02:43en assistants humanitaires,
02:45puisqu'on a distribué des rations, on a logé les gens, on a fourni de l'eau,
02:49on a même trouvé des médecins.
02:51On a aussi veillé à ce que les gens les plus fragiles soient hébergés dans les chambres
02:56pour leur permettre d'avoir quand même un minimum de confort.
02:58Même s'ils étaient 5 ou 6 par chambre,
03:00c'était mieux que de dormir à la Belle Étoile dans la nuit fraîche de Kaboul.
03:03On a improvisé pendant 72 heures.
03:05Mais en même temps, on devait aussi travailler à des solutions pour pouvoir quitter l'ambassade.
03:10Et donc, il a fallu prendre des contacts,
03:12il a fallu faire tout ce qui aurait pu nous permettre de sortir de ce bourbier.
03:17Et ce bourbier, au bout de quelques jours, justement, vous allez pouvoir sortir.
03:20Mais pour pouvoir sortir, il a fallu négocier du coup avec les talibans, c'est ça ?
03:24Assez rapidement, il est apparu clair que les solutions militaires ne fonctionneraient pas.
03:32Il y a un projet d'évacuation par hélicoptère, par les Chinooks et les Blackhawks américains.
03:39Sauf que, un, ils ont essuyé des tirs en fin de journée, les derniers hélicoptères.
03:45Et deux, ils ont essuyé des tirs dans la nuit, vers 1h du matin, quand ils font un vol d'approche.
03:51Et donc, les Américains, finalement, une demi-heure ou un quart d'heure avant le lever du jour,
03:57les Américains nous indiquent que l'opération est à nuit.
04:01Donc, assez rapidement, depuis Kaboul, nous, on comprend qu'il n'y aura pas d'opération militaire
04:06pour que ce soit une solution faite en accord avec les autorités de fait talibans dans Kaboul,
04:13qui ne sont pas les autorités politiques.
04:15Parce qu'à ce moment-là, c'est les premiers éléments avancés qui entrent en ville,
04:19et c'est des combattants, ce n'est pas du tout les têtes politiques,
04:23ce n'est pas du tout les gens avec qui on peut parler de manière raisonnable.
04:28Ce n'est pas du tout, ce n'est pas organisé.
04:30C'est ça, c'est comment on trouve un interlocuteur, finalement ?
04:32Parce que c'est une situation de chaos, il n'y a pas d'organisme clairement établi.
04:35Comment vous, vous arrivez à trouver un interlocuteur pour cette évacuation ?
04:40C'est simple, en fait.
04:42Je me rends compte rapidement que la rue est désertée par les militaires et les policiers afghans,
04:47et que les gens qui sont chargés de la sécurité de la voie qui passe devant l'ambassade
04:51et qui mène au palais présidentiel, elle est dorénavant tenue par les talibans.
04:55Donc, je contacte l'un de nos gardes afghans, et je lui dis,
04:58écoute, vois s'il y a quelqu'un au checkpoint qui dirige la manœuvre,
05:01un responsable avec qui je pourrais discuter.
05:04Donc effectivement, il me trouve ce personnage, qu'il m'amène,
05:07et donc on entame une discussion, et je lui explique notre situation.
05:11Qu'on a accueilli des gens depuis 24 heures, parce que ces gens étaient dans la difficulté,
05:17et que ces gens devaient rejoindre l'aéroport dorénavant avec nous.
05:21On partirait pas sans eux, et qu'il me fallait des moyens.
05:23C'est comme ça qu'on engage une discussion, qu'on parlemente avec les talibans.
05:29Certains sont bien disposés à notre égard, d'autres le sont moins.
05:33Le second était beaucoup moins disposé à notre égard.
05:36C'était un véritable fondamentaliste, d'ailleurs il avait la tenue noire,
05:39la barbe noire pointue taillée à un taliban, ou voire même à un moment donné,
05:43je me suis dit, je me suis fait la réflexion, j'ai l'impression de parler à un type de Daesh.
05:47Et lui était vraiment axé sur le religieux,
05:51il ne tolérait pas la présence de femmes à l'intérieur.
05:53Le troisième taliban qu'on rencontre, et là on arrive vraiment au troisième jour,
05:58le jour du départ, là on a un autre profil, on a vraiment un responsable.
06:02Quand il s'est présenté à moi, il est arrivé avec une escorte,
06:05j'obtiens de lui qu'il puisse nous garantir la sécurité et l'intégrité de l'ambassade,
06:11mais aussi des gens si jamais on pouvait prendre la route
06:15et quitter l'ambassade pour nous rendre à l'aéroport.
06:17On était sur une dynamique de départ et on était à 4-5 heures du départ programmé.
06:21C'est la tentative de la dernière chance.
06:25On avait confiance dans ce dispositif,
06:28quand on maitrisait moins, c'était évidemment la réaction des talibans à notre départ,
06:32sur le premier checkpoint et aussi sur tous les checkpoints qu'on allait rencontrer.
06:35Parce que sur la route, il y a toujours ce risque de se dire,
06:38on peut rencontrer un qui a un comportement…
06:41Des éléments incontrôlés.
06:43Non seulement les éléments incontrôlés, mais le fait qu'à ce moment-là,
06:46il n'y a pas de commandement unifié taleb dans Kaboul,
06:49c'est des combattants, c'est des groupes qui sont arrivés le 15,
06:54qui ne sont pas du tout organisés.
06:56Mais ça nous servira finalement,
06:58parce que cette absence de structure organisationnelle de ces groupes,
07:02on fait qu'on a pu se servir des entretiens qu'on avait pu avoir,
07:06pour pouvoir permettre notre exfiltration.
07:08Quand vous dites à un taliban,
07:10ben oui, mais moi j'ai eu cette conversation avec,
07:13quand je donne le nom, je vois la réaction, je comprends que…
07:16Et là, ils n'osent pas se dire, je vais l'appeler pour vérifier.
07:19– Et pour autant, ça a été très long.
07:22– Ça a été très long.
07:24– C'est 1h40, alors que normalement c'est un quart d'heure quand tout roule.
07:28– 1h40 pour y aller, comment ça se passe pendant cette 1h40 de déplacement ?
07:32– Globalement, nous on suit la progression du cortège,
07:35parce que les voitures sont balisées,
07:37et donc on a un système qui nous permet de voir où sont les balises,
07:42si elles avancent, si ça bloque, si ça repart en arrière.
07:48On a eu les trois, le tout en 1h40.
07:51– Et surtout quand on quitte l'ambassade,
07:53on a effectivement cette dimension humanitaire,
07:56mais on se prépare aussi au pire.
07:58Jean Durée était en configuration commando,
08:00et quand on a été arrêté la première fois,
08:03et que les talibans se sont déployés autour du convoi,
08:07j'entendais la radio qui crépitait,
08:10donc les commentaires des…
08:12Pendant que je discutais avec les talibans, voilà, ils étaient prêts.
08:16Dans mon dos, j'avais le commandant Martin ***, qui était armé,
08:20et il a entendu enlever la sécurité de son arme à ce moment-là.
08:23Et moi, quand je parlais aux talibans, j'avais une posture de retrait,
08:28parce que je savais qu'à un moment donné, si ça dégénérait,
08:32je devais dégager les angles de tir.
08:34On avait aussi cette préparation mentale,
08:37qu'on devait être prêts au pire.
08:39À chaque fois, ils nous imposaient des conditions,
08:41et la dernière était de nous dire,
08:43si vous partez, vous devez prendre la responsabilité de votre sécurité.
08:48Si il vous arrive quelque chose sur le trajet,
08:50vous ne pouvez pas dire que les talibans sont responsables de ce qui va vous arriver.
08:54On a tous vu ces images,
08:56on voit des personnes sur le tarmac en train de courir après les avions,
09:00même des personnes qui se réfugient au niveau des roues des avions
09:03et qui vont tomber ensuite.
09:04C'est comment ces scènes à l'aéroport,
09:05est-ce que vous pouvez nous raconter ce que vous découvrez ?
09:07En fait, les Afghans surruent au terminal civil pour essayer d'embarquer.
09:11C'est le moment où, dans l'après-midi du 15,
09:13tous les vols sont annulés.
09:14Donc à chaque fois qu'il y en a un qui se pose,
09:16la piste est envahie.
09:18On parle de milliers de personnes.
09:20Les Américains déploient des blindés à un moment.
09:22Dès qu'il y a des envahissements de pistes, ils y vont aux blindés.
09:24Et ils repoussent la foule comme ça.
09:26Ça a été le chaos à ce moment-là.
09:28La foule se masse immédiatement aux trois portes de l'aéroport.
09:46North Gate, East Gate, Abbey Gate.
09:48Il y a eu une déferlante.
09:50C'était des milliers de personnes devant chaque porte.
09:52Et la porte Nord, effectivement, à côté de laquelle on était,
09:55il y avait des milliers de personnes,
09:57enchevêtrées dans des barbelés.
09:59C'était un spectacle assez apocalyptique qui s'offrait à nous.
10:03– Et vous, vous êtes là aussi justement pour les récupérer des gens ?
10:06– Voilà.
10:07– Comment vous faites ?
10:08Parce que vous vous retrouvez face à une foule immense.
10:10Comment on fait pour les repérer ?
10:12– Encore une fois, les portes ouvraient puis fermaient.
10:15Au pire, à North Gate,
10:17il y a eu jusqu'à entre 13 et 15 000 personnes devant la porte.
10:20Donc dans ces conditions-là,
10:21vous ne pouvez pas ouvrir un portail blindé.
10:23Ce n'est pas possible.
10:24C'était de l'identification à vue.
10:26On leur donnait des signes de reconnaissance.
10:28Parfois, c'était un petit drapeau français.
10:30Puis dans la seconde d'après, il y avait 3 000 drapeaux français.
10:33Donc il fallait changer de signe de reconnaissance.
10:35On les avait, nous, au téléphone avant.
10:37On leur donnait un chemin.
10:39Moi, j'y allais aussi.
10:40Il y avait des gens qui brambillaient une pancarte Mobida.
10:44– Les jours précédents, il y a cette menace concrète.
10:48Tous les jours, on entend, il y a une menace d'attentat de Daesh.
10:52Sur place, comment vous visiez avec cette menace permanente
10:55de se dire qu'en gros, ça peut exploser à tout le monde ?
10:57– C'était évident que les terroristes vont chercher les cibles molles.
11:00Et les cibles molles, c'est la foule.
11:02Et le 25, j'ai l'information par les services américains,
11:07confirmée par nos collègues français,
11:10que le projet terroriste est en phase d'exécution.
11:16Et donc le 25 au soir, je les fais tous venir
11:19et je leur dis que demain, personne n'y va.
11:20– J'ai entendu une explosion forte et terrible à proximité.
11:26Et tous les gens étaient en colère et en peur.
11:31– L'état d'esprit trois mois après, avec tout ce que vous avez vécu,
11:34votre mission sur place, le fait de devoir revenir en France,
11:37toutes les scènes que vous avez pu vivre, que ce soit à l'ambassade, à l'aéroport,
11:40comment on vit avec ça et comment on le ressent trois mois plus tard ?
11:44– C'est un peu le même sentiment qu'au moment où on a embarqué
11:47dans l'avion militaire.
11:51C'est, oui, des regrets parce qu'on se dit qu'on aurait pu en faire plus.
11:57Et en même temps, on a vraiment fait le maximum.
12:01C'est difficile d'imaginer comment on aurait pu en faire plus à ce moment-là.
12:05Et puis aussi, il faut passer un sentiment de soulagement aussi
12:11parce que tout le monde rentre à la maison.
12:13– On a un goût d'inachevé.
12:14Parce qu'on est partis, effectivement, on a laissé des gens, sans doute, derrière nous.
12:18Mais je me pose souvent la question, et on m'a posé aussi, pourquoi pas plus ?
12:24Parce qu'on n'avait pas le temps, parce qu'on n'avait pas les moyens.
12:26Et surtout, il y a 35 millions d'habitants d'Afghanistan.
12:28Combien rêvent de quitter ce pays ?
12:30Je peux vous dire qu'il y en a énormément.
12:32Il y a eu des choix qui ont été faits, des choix qui se sont imposés à nous d'ailleurs.
12:37Et pas seulement des gens qui étaient plus ou moins sur des listes
12:40ou des gens qu'on voulait mettre en sécurité.
12:42On a fait ce que notre cœur nous disait, parfois même contre la raison.
12:47Et quand j'entends, effectivement, certains dire qu'on n'en a pas fait assez,
12:52ben voilà, on a fait ce qu'on a pu.
12:53Et je pense que, ne serait-ce que ces 3 000 personnes arrivées en France,
12:56c'est déjà énorme pour eux.
Commentaires