00:00Mon invité aurait pu rester accordeur de piano,
00:02mais il s'est lancé en politique
00:04jusqu'à devenir député,
00:05une première pour un aveugle sous la Vème République.
00:08Il siège au groupe Rassemblement National, à l'Assemblée.
00:12Musique intrigante
00:14...
00:24Bonjour, Joséborin.
00:26Bonjour, merci de votre invitation.
00:28Le 7 juin 2024, en plein débat sur la loi fin de vie,
00:31vous avez pris la parole dans l'hémicycle
00:33pour parler de vous, de votre histoire personnelle,
00:36plus précisément du moment où vous êtes passé
00:39du stade de malvoyant à celui d'aveugle.
00:42On va réécouter un extrait de votre prise de parole ce jour-là.
00:46Cet homme, en 2008, atteint d'une maladie,
00:50d'une pathologie, en fait, dégénérative,
00:52se retrouve privé de la vue en quelques jours,
00:56se retrouve plongé dans le noir
00:58de manière complète et définitive.
01:01Cette pathologie n'est pas mortelle, bien sûr,
01:04mais cette cécité violente
01:07le plonge dans une profonde dépression.
01:11En juin 2008, fin juin 2008,
01:14cet homme tente de mettre fin à ses jours.
01:18Dieu merci ne parvient pas.
01:20Je précise que l'aide à mourir prévue dans le cadre de cette loi
01:24ne se serait pas appliquée à votre cas,
01:26ce que vous avez dit vous-même
01:28lors de cette prise de parole dans l'hémicycle.
01:31Pourquoi avez-vous choisi de raconter votre histoire ce jour-là ?
01:34Parce qu'en fait,
01:37cette loi sur la fin de vie dont nous étions en train de parler
01:40en hémicycle, l'aide à mourir, la fin de vie de manière générale,
01:44pouvait, à mon avis, apporter,
01:48si elle a été votée,
01:50pouvait apporter, peut-être,
01:52ce qu'on peut aujourd'hui qualifier de dérive.
01:55Comme je l'ai précisé ce jour-là,
01:57comme je l'avais précisé, effectivement,
02:00qui sait quel sera l'état d'esprit
02:02ou, en tout cas, ce que pourrait devenir
02:05ce type de loi dans 5 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, 30 ans.
02:09Et je tenais à mettre l'accent sur le fait
02:12qu'aujourd'hui, quand tout va bien dans votre vie,
02:15c'est le genre de choses auxquelles vous ne pensez pas.
02:18Quand vous êtes devenu aveugle en 2008,
02:20vous étiez accordeur de piano.
02:22Absolument.
02:23C'est votre handicap qui a guidé votre orientation professionnelle ?
02:27Alors, indirectement, oui,
02:30puisque j'ai été scolarisé au départ.
02:32J'ai toujours aimé le piano, j'ai toujours pratiqué le piano.
02:36Depuis tout petit, il était impossible pour moi
02:38de passer devant un clavier sans poser les mains dessus.
02:41Donc c'est tout naturellement, bien sûr,
02:44et sans aucune contrainte,
02:47que je me suis orienté vers un métier
02:49qui touchait à cet instrument,
02:51mais, effectivement, ma scolarité à Lille,
02:55en milieu spécialisé,
02:57donc dans une école spécialisée pour déficience visuelle,
03:00qui proposait ce type de formation à l'époque,
03:02forcément, m'a afflué mon choix professionnel.
03:07Donc, dans votre vie, pendant longtemps,
03:09il y a eu la musique, le piano.
03:11Et alors, au moment où vous êtes tombé dans cette dépression
03:14que vous avez décrite lors de cette prise de parole,
03:17c'est le sport qui vous a aidé à remonter la pente,
03:20et plus précisément, le culturisme.
03:22Pourquoi vous êtes-vous tourné vers ce sport-là, en particulier ?
03:26Je précise qu'on vous voit lors de compétitions de culturisme.
03:30Indiscutablement.
03:32Le sport...
03:34Le sport, tout d'abord, je le pratiquais déjà depuis toujours,
03:38depuis longtemps,
03:39et c'est vrai que lors de cette perte de vision,
03:43j'ai été dans une période de compétition
03:46où, effectivement, j'étais extrêmement présent à la salle de sport,
03:50où j'avais ce monde, en fait, du culturisme,
03:53un petit monde à part, où tout le monde se connaît,
03:56où tout le monde connaît les difficultés et la pratique de ce sport,
04:00les contraintes, que ce soit alimentaires, etc.,
04:03qui sont liées à la pratique de ce sport.
04:06Et c'est vrai que j'ai découvert, j'ai eu la chance de découvrir,
04:09à la perte de ma vue,
04:12une fraternité, une camaraderie
04:15qui m'a été vraiment plus qu'utile.
04:19Le bon venu.
04:21C'est ça, ce que ce sport vous a apporté,
04:25c'est la camaraderie ?
04:26Ou est-ce qu'il y avait l'idée aussi de se prouver à soi-même
04:30qu'on reste capable de faire des choses exceptionnelles ?
04:33Vous êtes allé assez loin dans les compétitions.
04:36Oui, et c'est vrai qu'effectivement,
04:38c'est un sport qui demande énormément de contraintes,
04:41en dehors de l'entraînement,
04:42il ne s'agit pas que de lever de la fonte.
04:44L'un des aspects les plus difficiles dans ce sport,
04:47c'est l'alimentation, la diététique.
04:50Et effectivement, j'ai trouvé, à travers le culturisme,
04:54une façon, un dépassement de soi-même,
04:57des challenges qu'on peut se fixer à soi-même
05:00qui apportent beaucoup.
05:02Vous avez été vice-champion de France ?
05:04Oui.
05:05Et vous continuez à pratiquer ?
05:08Malheureusement, non,
05:09parce que le culturisme et la politique,
05:12c'est difficilement compatible.
05:14Pour une histoire de temps.
05:16Et la politique, comment est-elle entrée dans votre vie ?
05:19La politique est entrée dans ma vie, en fait, en 2014.
05:23Je me suis tout d'abord intéressé à la politique locale,
05:28puisque j'habite une commune de 12 000 habitants,
05:31et dans cette commune, en fait, s'est montée une liste
05:34aux municipales, pour la première fois,
05:36Front National, en 2014,
05:38et j'ai intégré cette liste totalement par hasard.
05:41Votre choix s'est tout de suite porté sur le Rassemblement national ?
05:46Disons que j'avais des visions, déjà,
05:49une vision assez précise
05:52de ce que j'attendais, en fait, du monde politique,
05:55que ce soit en matière de sécurité, de pouvoir d'achat.
05:58C'est présenté comme une évidence
06:00le fait que le Rassemblement national,
06:02qui était encore le Front national à l'époque,
06:05était le parti qui semblait s'approcher le plus
06:08de ce que j'attendais du monde politique.
06:10Vous êtes devenu conseiller municipal de votre ville,
06:13Chauny, dans l'Aisne,
06:15et puis, en 2022, l'ERN vous a investi aux législatives.
06:18Est-ce que se lancer comme ça, dans une campagne législative,
06:22puis assumer un mandat de député en étant aveugle,
06:24est-ce que vous vous êtes posé la question, à ce moment-là ?
06:28Est-ce que vous avez hésité à y aller ?
06:30Je me suis posé la question bien avant,
06:32puisque le Rassemblement national m'avait déjà fait l'honneur
06:36de m'investir, déjà, pour une première municipale,
06:39en 2020,
06:40puis pour une élection départementale, en 2021,
06:43et, donc, à la suite, en 2022, pour des législatives.
06:47Pour vous, ça ne changeait rien ?
06:49Pour moi, ça ne changeait rien. Les gens autour de moi,
06:51par contre, se posaient beaucoup plus ce genre de questions
06:55que moi. Ca me semblait une évidence
06:57qu'un non-voyant n'avait pas particulièrement de frein
07:00à pratiquer, ou en tout cas, à exercer un mandat politique.
07:03Vous avez donc remporté cette élection.
07:05Comment est-ce qu'elle s'est déroulée,
07:07cette campagne ? Est-ce que votre cécité
07:10a compliqué les choses ?
07:11Personne ne savait que j'étais non-voyant.
07:14Vous avez fait une campagne comme n'importe quel candidat ?
07:17Vous avez tenu des meetings ?
07:18Des réunions publiques. Les gens qui me rencontraient
07:22dans les réunions publiques, eux, s'en sont aperçus.
07:24Les gens qui me connaissaient et qui étaient dans mon entourage,
07:28eux, bien sûr, le savaient, mais une circonscription, c'est grand,
07:32et dans les 100 000 ou 150 000 personnes
07:34que représente une circonscription,
07:36une grande partie des électeurs ne savaient pas,
07:39n'avaient pas connaissance de ma cécité.
07:41L'Assemblée nationale n'avait jamais accueilli
07:44de députés aveugles sous la Ve République.
07:46Comment s'est passé votre arrivée ?
07:48Quelles ont été les principales difficultés
07:50auxquelles vous avez été confronté ?
07:52Curieusement, je n'ai pas fait face à des difficultés.
07:55J'ai eu la chance, quand je suis arrivé en 2022,
07:58de rencontrer, d'avoir la bonne surprise,
08:00bien sûr, au niveau des espaces.
08:02Les espaces sont énormes pour un non-voyant.
08:05Il y a plusieurs bâtiments disséminés dans le quartier.
08:08Pour un non-voyant, c'est grand comme le monde.
08:12Effectivement, 100 000 m2 de bureau, c'est gigantesque,
08:16mais j'ai eu cette chance, cette bonne surprise,
08:20de découvrir et de rencontrer un personnel
08:22de l'Assemblée absolument charmant.
08:24Tout a été mis en oeuvre, en fait,
08:26pour m'aider, pour me faciliter la vie,
08:29et toutes les questions ont été posées dès le départ,
08:32de ce qui pouvait être fait, de ce qui pouvait être adapté,
08:35de choses particulières.
08:36Quand les députés prennent la parole dans l'hémicycle,
08:39ils s'appuient sur des notes, voire ils écrivent
08:42entièrement leur discours.
08:44Je regardais une question au gouvernement que vous avez posée.
08:47On vous voit, pendant la question, déchiffrer, en direct,
08:51votre propre prise de parole en braille.
08:53C'est compliqué, j'imagine ?
08:55C'est très compliqué, puisque le braille, en fait, se lit...
08:58Il se lit de telle manière
09:00qu'il se lit de deux mains.
09:02Moi, je ne lis que d'une main.
09:05Et c'est vrai que la position, par exemple, debout,
09:09ne facilite pas du tout la lecture et la pratique du braille.
09:12C'est vrai.
09:14Et aujourd'hui, j'ai réussi à lire, en fait,
09:17sur matériel, grâce à mon matériel informatique,
09:19de manière plus aisée, c'est vrai,
09:22et je lis et je relis maintes et maintes fois, en fait,
09:26mes notes, afin de les avoir déjà en tête,
09:29on va dire, à 80 %.
09:30Vous apprenez une grande partie de vos interventions
09:33avant de les faire.
09:35La question du bruit dans l'hémicycle
09:37est devenue un vrai sujet pour tous les députés,
09:40au point qu'on a fini par installer des capteurs de décibels
09:43dans l'hémicycle.
09:45J'imagine que ça doit être encore plus compliqué et pénible
09:48pour vous, quand c'est la cacophonie.
09:50Je ne vous cache pas que, effectivement,
09:53le brouhaha dans l'Assemblée nationale,
09:55c'est insupportable.
09:56On ne s'en rend pas compte quand on est spectateur,
09:59puisque les micros prennent éventuellement,
10:02essentiellement, la voix de celui qui parle,
10:04mais c'est vrai que, quand on est présent
10:07et quand on est plus de 200, 300, 400,
10:10quand on est très nombreux, honnêtement,
10:12les tumultes à l'Assemblée nationale
10:15sont effectivement très, très compliquées
10:18à supporter quand on est loin.
10:20Moi, ça me déstabilise, en fait.
10:22Être dans le bruit, ça me déstabilise totalement.
10:25Dès votre élection, vous avez expliqué vouloir,
10:28je cite, ouvrir les yeux des gens sur le handicap.
10:30Qu'est-ce que vous entendez par là ?
10:33En fait, ce que j'entends par là,
10:35c'est que, quand j'ai été élu,
10:36vous me posiez la question de savoir
10:38s'il était possible pour un non-voyant
10:41d'exercer un mandat.
10:42Pour moi, ça me semblait une évidence.
10:44Il y a des non-voyants qui sont professeurs,
10:47des non-voyants qui sont avocats,
10:49des professeurs qui peuvent exercer quasiment toutes...
10:52Quasiment, je veux dire, toutes sortes de métiers,
10:55aujourd'hui.
10:56Simplement, j'ai eu des questionnements curieux
10:58des gens qui me posaient la question
11:00lors de ma première élection municipale.
11:03Comment pensez-vous être maire, puisque vous ne voyez pas ?
11:06Comment pensez-vous être conseiller départemental
11:09en étant aveugle ?
11:10J'ai envie de dire, la question me surprenait beaucoup.
11:13Ouvrir les yeux sur le handicap, c'est être la preuve par l'exemple
11:17que vous êtes quelqu'un comme tout le monde.
11:19C'est ça, l'idée ?
11:20Comme tout le monde, non, bien sûr que non,
11:23puisqu'il n'est pas question de nier l'handicap,
11:26ce qui sera toujours un handicap, quoi qu'il en soit.
11:28Mais, effectivement, le plus gros problème
11:31que peuvent rencontrer les personnes en situation de handicap,
11:34que ce soit non-voyant ou autre,
11:36je pense que le plus gros problème que peuvent rencontrer
11:39les gens en situation de handicap, c'est la méconnaissance.
11:43Votre collègue Sébastien Payetavy, quand il a été élu,
11:46je précise qu'il est en fauteuil roulant,
11:48il a expliqué qu'il ne voulait pas devenir
11:51le député spécialiste des questions de handicap.
11:54Vous, vous vous êtes beaucoup investi
11:56sur les questions de handicap.
11:58Vous comprenez sa réticence à lui ?
12:00Alors, je la comprends tout à fait.
12:02Moi, j'estime que j'ai cette spécificité
12:04et indiscutablement,
12:06quand je pense être le mieux placé,
12:09en toute humilité,
12:11je pense être le mieux placé au sein de cet hémicycle
12:14avec mes collègues pour parler de ce que ressentent réellement
12:17les gens en situation de handicap.
12:19On va conclure l'émission avec notre quiz habituel.
12:22Je vais vous proposer des phrases que vous allez devoir compléter.
12:25La salle de sport de l'Assemblée.
12:28Je n'ai malheureusement pas le temps d'y aller.
12:30Vous y êtes jamais allé ?
12:32J'y suis allé une fois.
12:33Elle est plutôt assez bien achalandée,
12:36mais malheureusement, le temps, voilà, le temps.
12:39Jouer dans les pianobars de Lille m'a appris à...
12:43Vous avez eu une...
12:44Oui, j'ai eu une... Voilà, j'ai eu aussi...
12:46Une carrière de pianiste, un peu.
12:48Une vie de pianiste, de pianobar.
12:50Ecoutez, ça a été une très belle période
12:53et cette période m'a permis de rencontrer énormément de gens.
12:57Enfin, j'aurais réussi mon mandat si...
13:00Si l'ensemble des gens n'aient plus la sensation
13:04qu'avoir un handicap est un frein à l'exercice d'un mandat.
13:07Ce sera le mot de la fin.
13:08Merci, José Borin.
13:09Merci à vous. Merci de votre accueil.
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