00:00J'ai décidé en 2015, comme je fais partie de la toute dernière génération, qu'il fallait que je raconte.
00:10J'ai souvent souhaité qu'ils me traitaient aussi bien qu'ils traitaient leurs chiens, mais ils ne l'ont pas fait.
00:16Le fond de cette histoire, ce sera toujours la férocité de ceux qui nous contrôlent.
00:31J'ai été considéré par mon père et moi comme un meurtrier.
00:36Ils nous ont emmenés de l'autre côté pour qu'on prenne nos vêtements.
00:40Ils nous ont lavés, ils nous ont donné ce uniforme.
00:47Et la première nourriture que nous avons reçue, c'était le lendemain, à midi, une boule de soupe.
00:55Une boule pour quatre personnes.
00:58Pas de couteau.
01:00Ils m'ont dit, tu n'es pas meilleur que les chiens.
01:04Mange.
01:06On l'a fait.
01:08Et plus tard, j'ai souvent souhaité qu'ils me traitaient aussi bien qu'ils traitaient leurs chiens, mais ils ne l'ont pas fait.
01:18Quand nous sommes arrivés là-bas, il nous a regardé et nous a envoyé à droite ou à gauche.
01:25Nous n'avions aucune idée de ce que ça signifiait.
01:28Mais on s'est rendu compte plus tard, il nous a regardé, il a pensé que je pouvais travailler, il m'a envoyé de l'un côté.
01:35Les enfants, les vieilles personnes, ont été envoyées de l'autre côté.
01:40Ils m'ont dit, tu dois être propre, tu as été entraîné pendant trois jours.
01:46Tu as besoin d'une douche.
01:49Et ils l'ont emmené dans un grand bâtiment qui s'appelle le bâtiment.
01:55Faites en sorte que vous sachiez où mettre vos vêtements.
01:59Puis ils l'ont emmené dans la salle de douche.
02:03Mais au lieu d'aller dans la salle de douche, ils l'ont emmené dans le bâtiment.
02:08Ils ont été tués, malheureusement.
02:12Ma soeur et ma mère étaient avec eux.
02:17Ils ont été tués et brûlés la nuit.
02:38J'ai 18 ans.
02:41Ma soeur a vu que je courais, elle a commencé à courir derrière moi.
02:46Mais ils l'ont vu.
02:49Ils l'ont brûlée.
02:51Ils l'ont emmenée dans le camion.
02:53Et elle est partie avec toute notre famille.
02:56Et je suis restée là.
02:59Après tout ce qu'ils nous ont fait, quand les camions sont partis, et jamais plus,
03:05la dernière fois que j'ai vu ma mère, je me souviens,
03:09le camp de concentration, en février 1943,
03:13c'est quand ils ont tué toute ma famille,
03:16après avoir déjà commencé.
03:19La terrible, terrible faim que nous avons suffit dans le ghetto
03:23quand ils nous ont emmenés il y a un an et demi.
03:26Et là, j'ai été déporté, avec la reste de ma famille,
03:30directement à Auschwitz.
03:33Et là, j'ai été choisi pour faire des expériences médicales.
03:38Mon frère est mort le lendemain, il est arrivé avec moi.
03:41Pourquoi? Pourquoi a-t-il été tué?
03:43Non, parce qu'ils m'ont choisi pour faire des expériences, il n'a pas.
03:46Et rien d'autre.
03:48La chance...
03:50Rien d'autre.
03:51Je n'ai même pas pu lui dire au revoir, l'embrasser.
03:54J'avais 12 ans.
03:56Je ne travaillais pas pour rien.
03:59Il n'y avait pas d'enfants de 12 ans.
04:02On ne peut pas trouver les mots exacts
04:08pour décrire ce que l'on a subi dans les camps.
04:15Le fond de cette histoire,
04:17ce sera toujours la férocité de ceux qui nous contrôlaient.
04:23J'ai eu la chance d'avoir la gale au mois de novembre 44.
04:30Si j'avais eu la gale au mois d'août 44,
04:33c'était la chambre à gaz.
04:36Tu as la gale, chouc, chambre à gaz.
04:40Ce n'était pas la gale, c'était la saleté, c'était la crasse.
04:45Jamais je ne m'étais lavé depuis que j'étais arrivée dans le camp.
04:49Eh bien, en me mettant ce produit, ça m'a lavé.
04:54Et ce que je prenais pour la gale, c'était la crasse.
04:58Toutes les photos que j'ai, et j'en ai beaucoup,
05:01elles sont dans ma tête.
05:03Mais je n'ai rien de ma soeur.
05:05Quand je pense à Sabina,
05:07tout ce que je vois, c'est la crasse.
05:10Et c'est la mémoire la plus douloureuse que j'ai.
05:14Malgré le fait que mes parents et ma soeur aient été tués le même jour,
05:20je ne savais même pas qu'ils étaient tués.
05:23Parce que j'ai été choisi pour travailler en tant qu'esclave.
05:27Mais ne pas même avoir une mémoire,
05:33une mémoire pictoriale de ce qu'elle ressemblait,
05:37juste la crasse, c'est extrêmement douloureux pour moi.
05:42Et quand je pense au Holocauste,
05:45la première chose qui me vient à l'esprit, c'est ma soeur.
05:53J'avais 6 ans et demi,
05:55et j'avais peut-être une faculté,
05:58quand c'était trop compliqué et trop dur,
06:01de me mettre dans une bulle et de ne plus être là.
06:05Dans le premier camp, après que j'ai eu toutes les maladies,
06:09que j'ai vraiment failli mourir,
06:12parce que le Fürth était un camp où les enfants mourraient de faim,
06:16de misère et de maladies,
06:19j'avais arrêté d'être présente.
06:23J'étais dans une bulle de malheur.
06:26Quelqu'un qui a eu 9, 10, 12 ans,
06:29il se souvient, tandis que moi c'est des flashes.
06:32Et comme personne n'en parlait,
06:35j'en parlais pas non plus.
06:37J'ai été nommé père, frère et moi.
06:42Donc on a une série de numéros.
06:46Je raconte à l'adolescence et à l'âge adulte
06:51mon histoire,
06:54parce que je pense que c'est une histoire
06:57qui est très importante.
07:00Et je le fais aussi pour les enfants
07:03qui ne peuvent plus raconter.
07:06Quand ils n'ont pas le courage de raconter ce qu'il s'est passé,
07:10je me sens obligé de raconter
07:13jusqu'à ce que je puisse.
07:16Ce que je fais,
07:19c'est qu'en tant qu'enfant,
07:22j'ai le droit d'en parler.
07:25J'ai le droit d'en parler
07:28pour qu'ils se souviennent du choc
07:31et des victimes,
07:34de la cruelté des nazis
07:37et de la mort que ma famille a su vivre
07:40et que les Jeux d'Europe ont su vivre.
07:43C'est très important qu'ils se souviennent.
07:46Je pense que,
07:49après que des gens comme moi
07:52qui ont vécu le choc
07:55et qui le racontent d'une première manière,
07:58c'est important.
08:01Et je pense aussi que,
08:04au long de l'histoire,
08:07cela va diminuer et diminuer
08:10et qu'il s'intègre dans les livres d'histoire
08:13comme un événement historique.
08:25J'essaie de croire
08:28que tous ceux qui m'écoutent
08:31deviendront des passeurs de mémoire
08:34et que les gens réfléchiront
08:37avant de dire « Oh, encore un Noir ! »
08:40« Ah, encore un Juif ! »
08:55L'humanité est capable
08:58d'aller le plus lentement possible
09:01et de commencer à tuer les gens
09:04d'une manière industrielle
09:07qui est incroyable.
09:25Et donc, c'est pour ça que je le raconte.
09:28Ils m'écoutent, je reçois des mots après,
09:31donc je me dis, quelque part,
09:34j'espère que je laisse une trace
09:37que ça a pu exister et que ça a existé.
09:40Quand mon mari a fait
09:43un texte que j'avais écrit
09:46sur les quelques souvenirs que j'avais,
09:49j'avais 50 ans, ma mère m'a téléphoné
09:52et elle m'a dit « Tu as écrit tout ça ?
09:55Je ne croyais pas que tu étais concernée. »
09:58Alors concernée, j'étais dans trois camps
10:01avec mon père et avec elle,
10:04mais je n'étais pas concernée.
10:07Et en fin de compte, ça rassurait un peu
10:10les parents de penser que les enfants
10:13n'étaient pas concernés.
10:23Je la connais bien, ton histoire.
10:26Chapeau !
10:29Ce qui restera de cette mémoire
10:32quand il n'y aura plus de survivants,
10:35c'est les traces de ce qu'ils ont laissé
10:38dans leur vivant, c'est-à-dire des films,
10:41des écrits, des livres, des vidéos,
10:44tous leurs témoignages.
10:47Notre parole n'est pas la même que la leur.
10:50Il y a une espèce de perte de parole.
10:53Je me demande quand elle ne sera plus là,
10:56quand on parlera, est-ce qu'on nous croira ?
10:59Quand je pourrais me faire le prêt.
11:02Pour ne pas oublier.
11:05Pour ne pas oublier.
11:11Le monde n'a appris rien.
11:14Les gens sont si hostiles
11:17aujourd'hui qu'il y a mille ans.
11:47Je veux avoir de l'espoir.
11:50Je veux avoir de l'espoir.
11:53Je fais tout ça pour apporter
11:56que ce soit accompli.
11:59J'ai peur, bien sûr que j'ai peur.
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