00:00Bonjour, je m'appelle Fabrice Duels, je suis cinéaste et j'ai fait un film qui s'inspire librement et partiellement de l'affaire Dutroux.
00:08Déjà à l'époque je me disais que
00:09j'en ferais un film un jour, mais bien sûr j'avais que... j'avais 20 balais, j'avais pas les épaules ni aucune texture,
00:15j'avais rien fait quoi. Et puis surtout le point de vue, j'ai eu un point de vue à un moment donné.
00:20Le point de vue m'a permis d'appréhender, parce que c'est un portrait, c'est par le portrait,
00:24par la fiction, que j'ai pu rentrer en fait dans l'histoire. Alors c'est très très documenté, c'est à dire
00:30qu'il y a un gros travail presque de journalisme, avec Dominico Lapportin mon scénariste, on a énormément, c'est énormément
00:35documenté. Et puis après dans un autre temps, on a dessiné l'arc
00:39dramaturgique du personnage. On a créé des intersections entre les faits, certains faits, et des arcs importants du personnage, qui nous paraissaient opportuns à la
00:47construction du récit. Parce que c'est avant tout, certes c'est un contexte très très particulier, c'est la Belgique des années 90,
00:53mais c'est avant tout le portrait d'un jeune zélé, d'un jeune impulsif qui va se fracasser en fait
01:00à... Mais un homme juste, c'est un homme juste, avant tout, il est zélé, il est impulsif, mais il est juste, et il se fracasse en fait à tous
01:07ces dysfonctionnements qui le rendent fou. C'est un contexte très particulier.
01:10Donc on a rencontré, moi je voulais être très très proche en fait de la sémiologie en fait, des gestes, de tous les corps de métier.
01:18C'était très important pour moi, donc on a pris conseil avec pas mal de gendarmes de l'époque. Je voulais que ce soit hyper précis, et forcément le
01:24personnage de Chartier
01:26s'inspire, se nourrit en fait de ce travail avec les gendarmes. Et il y a aussi deux gendarmes très importants, donc le maréchal des logis
01:32Michaud, qui est descendu dans la cave, qui a entendu des murmures et qui est reparti, à qui
01:37on a reproché, on a fait ce reproche un an plus tard, quand l'affaire a explosé. Et un autre gendarme, un homme assez juste,
01:44Aimé Bill, qui travaillait sur le dossier X, et qui aujourd'hui a écrit un bouquin qui s'appelle l'enquête assassinée,
01:49qui continue à se battre comme un fou pour
01:53donner son point de vue en fait. Donc c'est une espèce de mélange de ces deux flics qui ont été brisés, profondément brisés, par
02:00cette affaire.
02:10En fait, il y a deux thèses. Il y a la thèse du réseau,
02:12et il y a la thèse du prédateur isolé. La thèse du prédateur isolé a été retenue, elle a été jugée.
02:18Moi, d'abord, je suis un homme de cinéma, je ne suis ni juge, ni avocat.
02:23Par contre, je sais que la thèse officielle, si je devais en faire un film, ça ferait un terrible
02:28film. Donc la thèse du réseau,
02:31en tout cas, de fait, il y a réseau, puisqu'il y a au moins trois personnes, donc c'est réseau. Maintenant, on ne sait pas jusqu'où
02:36il va ce réseau. Cette décision de justice, personne ne la remet en cause.
02:40Donc,
02:41c'est un peu compliqué. Les gens ne veulent pas revenir en arrière. Moi, je pense que c'est un trauma. C'est un trauma belge
02:46qu'on a enfui, qui ne fait pas avancer en tant que société. C'est-à-dire que tous les traumas, à un moment donné, doivent être...
02:51On doit en définir les responsabilités. Dans le meilleur des cas, juger les responsables et puis pouvoir avancer. C'est ça, faire société.
02:57Et je pense qu'il y a une colère qui continue à gronder, une colère populaire qui gronde
03:03parce qu'il y a une justice qui a été volée. Il y a un déni de justice terrible. Encore une fois, moi, je vais rester à ma place.
03:09Mais j'ai voulu, avec ce film, en tout cas, même basculer un petit peu dans l'uchronie, donc réinventer une fin. Non pas parce que c'est
03:14un vigilante. Ce n'est pas du tout un film de vigilante. Ce n'est pas un film de vengeance, ce que j'ai fait.
03:19C'est un film, au contraire, qui ne cherche absolument pas à diviser, qui cherche à soigner.
03:25Soigner par le biais de la fiction, par la conviction et la foi du cinéma et la foi en la fiction.
03:30La fiction qui peut soigner, qui permet la catharsis, en fait. Je ne fais rien de nouveau.
03:39Tu n'as rien entendu ?
03:42Vous avez ignoré le cadre de la perquisition.
03:45J'ai entendu, je ne suis pas fou. A partir du moment où je bascule du point de vue d'un jeune gendarme, je n'évoque pas, bien sûr,
03:50les victimes, elles sont là, elles font partie du...
03:54Elles font partie de l'histoire, évidemment, mais ce n'est pas mon propos. Mon propos, c'est Paul Chartier qui représente un corpus populaire
04:02qui est indigné, qui est impuissant face à l'indicible, en fait. Mais l'indicible à tous les niveaux. Il y a deux questions qui ont
04:09traversé toute la préparation de ce film, de l'écriture à la fin du montage. C'est la question de la justice. Que peut faire un honnête
04:16homme dans une société où la justice faillit ? Et la question du mal. Qu'est-ce que c'est le mal, en fait ? Est-ce que c'est
04:23trois ou quatre dégénérés qui font des trucs à des gamines dans des caves dégueulasses ? Ou alors c'est la guerre des polices,
04:28le déni
04:30d'information, la rétention d'informations, la corruption. C'est quoi, en fait ? Comment il se propage le mal ? Quelle forme il a ?
04:36En fait, c'est ces deux questions-là qui sont
04:40des questions un peu méta, certes, mais qui s'incarnent physiquement,
04:45viscéralement en Paul Chartier. Parce que Paul Chartier, pour moi, c'est le bras armé populaire qui veut une justice.
04:53Mais l'État est incapable de la rendre, cette justice. Au plus j'avance en
04:57âge, au moins j'ai de certitudes sur les choses. Vraiment, j'en ai de moins en moins. Par contre, j'ai une conviction, c'est que
05:02la nature des hommes est ainsi faite que
05:05ce genre d'histoire, ça va se reproduire. Et que la seule chose qui peut nous éloigner de notre propre barbarie, en fait, c'est une justice
05:12qui fonctionne. Une justice qui rend la justice, qui fonctionne. C'est la seule chose
05:17qui nous préserve de nous-mêmes, en fait, sur ce genre d'histoire. Et là, c'est un cas édifiant où
05:22la justice n'a pas été là. Ou en tout cas, c'est un simulacre de justice.
05:26Et ça ne fait pas de moi un complotiste de dire ça. Non, ça n'a pas été si compliqué à faire parce que je pense que
05:32c'était le bon temps. C'était le momentum. Ça fait 30 ans. Le scénario était très, très, très construit.
05:37C'est sûr qu'au début, quand j'ai annoncé le fait que j'envisageais de faire un film sur l'affaire Dutroux,
05:42ou inspiré de l'affaire Dutroux, les gens m'ont dit, oh là, oh,
05:46doucement, petit, doucement. Mais on a tellement, tellement travaillé sur le script. Et le script était très conséquent que, en fait, les gens, très
05:53vite, ont dit oui. Donc, on a réussi à monter le film
05:58correctement. Le cinéma, tout le monde sait ce que c'est. Il manque toujours un peu d'argent.
06:02Mais ça nous a permis de faire des choix, d'être plus inventif, de tout tourner à Charleroi. Ce que je voulais vraiment faire, c'était
06:09tourner vraiment dans la région qui, à mon avis, a le plus souffert
06:12de cette affaire. Quand on pense que Charleroi était, au milieu du XIXe siècle, la deuxième ville la plus riche du monde,
06:18et voir ce qu'il en reste aujourd'hui, c'est assez édifiant. Je voulais
06:22modestement leur rendre un peu d'intégrité avec ce film. Donc, je crois qu'il était vraiment important
06:28et nécessaire de faire ce film. Après, les gens jugeront sur pièce.
06:32Mais je pense que c'est important que nous, qui racontons des histoires, qui mettons en scène des histoires, de regarder
06:40l'histoire de manière frontale. En tout cas, j'ai envie de sujets qui me dépassent complètement.
06:45Je n'ai plus envie forcément de parler de moi comme j'ai pu le faire dans mes premiers films.
06:50Et aujourd'hui, je cherche des sujets qui me dépassent complètement.
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