00:00Les soignants, ce qui les pousse à travailler à l'hôpital,
00:02c'est leur engagement, leur foi, leur conviction.
00:05Le problème, c'est que quand l'outil de travail est si abîmé que ça,
00:07le métier devient tellement difficile qu'il provoque profondément une souffrance.
00:11Je suis Thomas Lilti, je suis réalisateur, scénariste et créateur de la série Hippocrate.
00:17Et j'ai la particularité dans mon parcours d'avoir fait des études de médecine
00:21et d'être devenu docteur en médecine et médecin généraliste en particulier.
00:25J'essaie de raconter ce métier de soignant à l'hôpital
00:27parce que j'ai une fascination, une passion pour les médecins hospitaliers.
00:30Mais si ils me demandent où sont les médecins ?
00:32Tu leur dis que c'est toi le médecin.
00:33Attends, mais s'il y a une pathologie, je peux pas prendre en charge, je fais comment ?
00:36T'appelles le 15.
00:37Parfois, quand on a 22-23 ans et qu'on se retrouve seul dans les couloirs d'un hôpital la nuit
00:41à aller faire des certificats de décès ou avoir un patient qui décompense,
00:44qu'on appelle la réanimation, qui met 10 minutes, un quart d'heure, 20 minutes à arriver
00:48parce qu'ils sont sur autre chose tout simplement,
00:50et bien c'est des moments de grande angoisse et ça j'avais envie de le retranscrire.
00:53Déjà parce que je voulais qu'Hippocrate soit une série sur la jeunesse,
00:55montrer des jeunes qui sont investis et surtout tournés vers les autres.
00:58Donc ça trahit un petit peu la réalité à travers certaines situations
01:02qui vont être poussées à l'extrême.
01:04Et en même temps, au bout du compte, ça raconte quand même profondément
01:07quelque chose de l'hôpital, des difficultés que rencontrent les soignants,
01:10des difficultés donc que rencontrent les malades, d'une forme de violence,
01:13d'une forme de société, du service public qui s'abîme.
01:16Il y a énormément de choses qu'on retrouve dans la série
01:19qui sont des choses auxquelles sont confrontées les soignants de façon permanente.
01:22La saison 3 par exemple, qui évoque la problématique de la place et notamment du tri,
01:28et la question de savoir qui on prend en charge en priorité,
01:30qui on va hospitaliser ou qui on va rentrer chez, à domicile,
01:34ça c'est dur, c'est violent.
01:36Au cœur de la saison 2, il y a une patiente qui est oubliée dans une pièce,
01:39on oublie de la prendre en charge, c'est des choses qui existent,
01:41et certainement la chose la plus marquée dans Hippocrate saison 3
01:45et que parfois on peut me reprocher, dire « ah là là, il a poussé le bouchon un peu loin »,
01:49c'est l'ouverture d'un service clandestin finalement,
01:51donc d'une forme de désobéissance,
01:53et bien ça c'est une chose qu'on a pu voir encore très récemment dans l'actualité.
01:56Tous les jours, il y a des nouveaux cas entre un patient de 90 ans qu'on a refusé d'hospitaliser,
02:01une femme enceinte qui vient d'accoucher sur un parking,
02:04qu'on nous dira toujours « c'est des cas un petit peu extrêmes, c'est un peu de l'ordre du fait divers »,
02:08mais on voit bien que c'est de moins en moins de l'ordre du fait divers.
02:10Il ne faut pas se tromper de débat, l'hôpital public français reste un outil incroyable.
02:15Il y a une médecine de pointe incroyable,
02:17il y a des médecins et des soignants en général qui sont de très haut niveau.
02:20La difficulté, c'est que le service public, comme tous les services publics en France, se sont abîmés.
02:25Ceux pour qui j'ai vraiment beaucoup d'empathie, ce sont les soignants.
02:28Quand on va travailler à l'hôpital, on n'y va pas pour la reconnaissance salariale,
02:32on n'y va pas pour le confort de vie matériel,
02:35on y va parce que profondément on a la foi, on a la vocation,
02:38on pense que c'est notre devoir de travailler à l'hôpital.
02:41Et aujourd'hui en fait, ça ne suffit plus.
02:43On a longtemps pensé que le service public hospitalier tenait sur la bonne volonté
02:49des hommes et des femmes qui travaillaient.
02:51Aujourd'hui, ça s'est inversé et c'est pour ça qu'il y a un grand déficit de personnel.
02:56Il y a des services entiers, on n'arrive plus à embaucher.
03:00C'est la faute de politique qui dure depuis des décennies en fait.
03:05J'ai fait mes études de médecine dans les années 90, début 2000,
03:08et j'ai vu déjà à cette époque-là se transformer l'hôpital.
03:11L'apparition par exemple de la problématique du temps d'occupation des lits.
03:15Cette idée qu'il fallait que les gens restent le moins longtemps possible à l'hôpital
03:19parce qu'il fallait essayer de créer cette rentabilité de l'hôpital,
03:23que ça ne coûte pas trop cher, etc.
03:24Mais en fait, l'hôpital, il n'est qu'un reflet de l'ensemble de la société.
03:28Pourquoi aujourd'hui les urgences, elles n'arrivent pas à prendre en charge
03:31l'afflux massif de malades ?
03:33C'est aussi parce qu'il y a une pénurie de médecins dans le privé.
03:35Quand l'hôpital public permet une prise en charge gratuite,
03:39en tout cas sans avance de frais,
03:40et qu'il y a une population paupérisée de plus en plus importante,
03:43ces gens vont avoir tendance à se tourner vers l'hôpital.
03:45Donc ce n'est pas uniquement parce que l'hôpital va mal
03:48qu'il n'arrive pas à prendre en charge.
03:49C'est souvent parce que la société dans l'ensemble va mal.
03:51Moi, j'ai beaucoup posé la question de « est-ce qu'on peut soigner tout le monde ? »
03:54Je pense qu'une des questions qui va se poser demain,
03:57c'est « est-ce qu'on doit soigner tout le monde ? »
03:59Et ça, c'est un peu dystopique évidemment.
04:02C'est une société qui fait extrêmement peur.
04:04C'est la question la plus terrible parce que c'est une question éthique.
04:06Ça va à l'encontre même du serment d'Hippocrate.
04:08Si rien n'est fait, ça va être le challenge de demain
04:11qui est absolument irrespirable.
04:13Qu'est-ce qu'on veut pour la société ?
04:15Est-ce que la santé, ça doit coûter cher ?
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