00:00Les personnes qui venaient à moi, c'étaient des hommes mariés,
00:04des fois ça pouvait être des jeunes,
00:08ça pouvait être des personnes qui avaient l'âge de mon grand-père,
00:11de toute origine, de tout milieu confondu.
00:14J'avais même des gens qui me demandaient si j'avais pas des filles plus jeunes avec moi.
00:19Quand je dis jeunes, on me demandait si elles avaient 10 ans, 12 ans.
00:24J'avais que 16 ans, 17 ans, j'étais mineure.
00:27C'est pas un choix de choisir de se prostituer à cet âge-là.
00:30Ça détruit le corps, ça nous détruit mentalement.
00:34On n'a plus d'estime de nous-mêmes et on n'a plus d'estime pour notre corps.
00:40Tu t'es fait recruter par ton premier proxénète sur les réseaux sociaux à l'âge de 16 ans.
00:46Dans ton livre, tu écris que tu étais prête à tout pour te casser de chez toi.
00:49Est-ce que la prostitution a été au début une sorte d'échappatoire
00:53de ton entourage, de ta vie à la maison ?
00:55Au début, non, parce que je voulais pas me prostituer.
00:58Mais comme à l'époque, j'étais dans une relation,
01:03une relation de mes premiers amours, du coup, avec mon ex-copain,
01:09c'est lui qui m'a fait rentrer dans ce milieu-là.
01:11C'est lui qui m'a fait découvrir, on va dire, un peu ce monde.
01:15Mais la personne qui m'a vraiment, vraiment fait rentrer dedans,
01:19c'était une fille, du coup Nadia,
01:24qui, elle, c'est, on va dire, une recruteuse, en fait,
01:27qui cherchait des filles pour ses MAC.
01:30Moi, je commençais vers 10h-11h et je terminais jusqu'à minuit.
01:36À chaque passe qui passait, je prenais une douche.
01:41Je pouvais prendre une douche pendant une heure maximum,
01:43tellement je me frottais le corps, en fait.
01:45J'ai commencé à prendre de la cocaïne parce que je n'arrivais pas à dormir
01:50et je devais supporter les passes.
01:52Au début, moi, je n'en prenais pas, je fumais du cannabis.
01:55Quand j'ai vu que là, ça n'allait plus parce que je recevais trop d'appels
01:59et trop de messages et que je devais enchaîner,
02:02je pense que j'ai dû commencer ça au bout de même pas trois semaines.
02:06Tu as rencontré d'autres jeunes filles mineures qui se prostituaient comme toi.
02:10Et est-ce que tu as ressenti un dénominateur commun entre vous ?
02:14Beaucoup, parce que la majorité, quand on se parle en privé,
02:19même de choses super intimes,
02:21j'ai l'impression qu'elles ont tous subi des violences sexuelles étant petites
02:26ou même durant leur préadolescence aussi.
02:29Comme j'ai subi ma première agression sexuelle à 4 ans,
02:34moi, je n'ai pas reçu d'éducation sexuelle.
02:38Je n'ai pas appris à aimer, je n'ai pas appris à désirer,
02:43je n'ai pas appris à ressentir de l'amour, l'amour saint vis-à-vis des hommes.
02:51Mon corps étant déjà détruit par ces viols-là.
02:56Et tu t'écris dans ton livre aussi que l'argent ne te rend pas heureuse
03:00et que tu ne vends pas ton corps par cupidité, mais pour te sentir exister.
03:05Oui, je pensais qu'au début, c'était plus pour l'argent.
03:09Au final, cet argent, ça ne me procurait rien du tout.
03:13Ça ne me faisait pas plaisir plus que ça.
03:15Quand tu dis que tu le faisais pour te sentir exister, comment tu l'expliques ?
03:19Je pense aux yeux de mes proxénètes,
03:22quand ça leur faisait plaisir qu'aujourd'hui, on a fait assez d'argent grâce à toi.
03:28Est-ce que ça t'est arrivé de défendre tes proxénètes coûte que coûte un peu aveuglément ?
03:33Oui.
03:35Je disais, oui, c'est moi qui ai choisi de faire ça.
03:40C'est moi qui ai choisi de me prostituer.
03:44Alors qu'en vrai, maintenant que j'ai pris du recul, que j'ai travaillé sur moi-même et tout,
03:51c'était clairement pas un choix.
03:54C'était clairement pas un choix, c'est clairement de la manipulation.
03:57Parce qu'ils savent très bien comment s'approcher des jeunes filles,
04:01comment les faire tomber amoureuses d'eux.
04:04Le fait d'avoir mis des années avant de te confier, avant d'avoir cette claque, comme tu dis,
04:10je pense que c'était aussi dû à une emprise qui était très forte ?
04:13Une très grosse emprise.
04:16Parce que comme eux, ils me faisaient du chantage parce qu'ils avaient mes photos, des vidéos, tout ça et tout,
04:24et que moi, j'avais du coup la honte que ça se diffuse sur les réseaux sociaux,
04:29que je commence à recevoir une vague d'harcèlement ou quoi que ce soit.
04:35En fait, je n'arrivais pas à sortir de ça.
04:40J'avais tellement honte de moi, j'avais tellement peur aussi que ça vienne aux oreilles de ma famille.
04:46Ta famille découvre ton activité, tu arrêtes un temps et tu rencontres à nouveau des proxénètes en soirée,
04:52tu recommences à te prostituer et tu écris à propos,
04:55je ne sais pas comment l'expliquer, je suis devenue accro à cette vie.
04:59Alors qu'on a essayé de t'en éloigner, comment tu l'expliques ?
05:02Je pense que c'est un peu comme une sorte de dépendance, un peu comme une drogue.
05:08Même si on arrête, c'est possible qu'on redescende en fait, on rechute dedans.
05:15Ces proxénètes-là, là ça a été les pires.
05:18Il y a eu des violences physiques, il y a eu des viols, c'est allé trop loin,
05:24et c'était hyper hyper violent et hyper traumatisant en fait pour moi.
05:29Pendant une semaine, il m'a séquestré, il m'a battu, il m'a violé.
05:35Et à un moment donné, j'ai commencé à tomber malade, j'ai commencé à vomir.
05:41Il ne savait pas quoi faire.
05:42Et avec le peu de force que j'avais, je suis allée voir le réceptionniste de l'hôtel.
05:48Je lui ai dit s'il pouvait appeler les pompiers et tout, parce que là, je sens que je vais tomber.
05:55Et à ce moment-là, je suis partie à l'hôpital et on m'a mis en réanimation.
06:00Pendant deux semaines, j'étais en réanimation.
06:03Je ne pouvais pas bouger, je n'avais plus de force.
06:07J'avais des fils partout sur le corps.
06:11On m'a jeté des médicaments et tout parce que mon corps était épuisé, j'étais couvert de bleu.
06:17Je ne sais pas comment j'ai supporté tout ça parce qu'à chaque fois, je pensais à me tuer,
06:21à me faire du mal, à me scarifier la peau.
06:24Ce n'est pas du tout un milieu « safe », ce n'est pas du tout un choix et encore moins un travail.
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