00:00On m'a demandé, là, récemment, lors du conflit israélo-palestinien, de m'exprimer.
00:07En tant que créateur de « Je suis Charlie » ?
00:09Oui. Et ça arrive souvent, ça. Ça arrive tout le temps, en fait.
00:14On est le 7 janvier 2015.
00:16Vous apprenez qu'il y a eu un attentat à Charlie Hebdo.
00:18Qu'est-ce qui se passe dans votre tête ?
00:20J'ai le rédacteur en chef adjoint, Hugo, qui voit un message sur son message
00:26qui dit « Une attaque chez Charlie Hebdo ».
00:28Et moi, ma première réaction, c'est de ne pas y croire, de minimiser.
00:33À l'époque, je travaillais pour le magazine que j'avais co-créé, qui s'appelait « Stylist Magazine ».
00:39Je suis directeur artistique de presse, à la base.
00:41Et donc, je travaille les images.
00:43Et donc, je poste une image.
00:45Je poste cette image de « Je suis Charlie » sur Twitter, sans rien d'autre.
00:50Juste l'image, la balance.
00:51Quelques heures après, j'ai un coup de fil de l'AFP qui me contacte
00:56pour me demander si c'est moi qui ai créé ce slogan.
01:00On discute pendant quelques instants.
01:03Je dis beaucoup de conneries.
01:04Je crois que je suis KO.
01:06Il y a une sorte de sidération, un truc irréel qui se passe.
01:09Il y a un peu de peur.
01:12Il y a un peu tous ces sentiments qui sont mélangés.
01:15Et moi, on me demande, en parallèle, d'avoir un discours presque construit
01:20comme si j'étais une personne qui avait mentalisé tout ce qu'il avait fait.
01:26Qui avait fait ça sciemment.
01:28Et donc, on me demande d'être très construit dans mon raisonnement.
01:32Pourquoi vous avez fait ça ? D'accord, à quelle attention ?
01:35C'est pour qui la liberté de la presse ? Non, non, non.
01:37On me pose des questions.
01:39Et dans les questions, de temps en temps, je trouve même des réponses.
01:42C'est-à-dire qu'on me pose des questions en me disant
01:43« Mais est-ce que ça fait référence aussi un peu au slogan de Kennedy ?
01:48« Ich bin Berliner ».
01:50Je dis « Oui, bien sûr, ça fait un peu référence à ça. »
01:53Mais en fait, tout ça, c'est faux.
01:54C'est faux et vrai un peu à la fois.
01:57C'est-à-dire que j'ai la culture de ces choses-là,
02:00mais je ne pense pas que ce soit ça, en fait.
02:02Et le soir même, je vais à une sorte de veillée,
02:07qui est Place de la République.
02:09C'est la première veillée qui se passera à Place de la République
02:11pour la mémoire des victimes.
02:15Et donc, il y a beaucoup de monde.
02:19Et là, dans la foule, je commence à voir des affiches,
02:23des gens qui ont imprimé sur leur machine à photocopier,
02:26des « Je suis Charlie ».
02:29Ces mots sont devenus un slogan.
02:32Et ce slogan, ce n'est pas moi qui l'ai créé.
02:35Moi, j'ai créé ces mots, j'ai donné aux gens des mots.
02:41C'est les gens qui se sont retrouvés derrière
02:43et qui en ont fait un slogan et qui ont accolé
02:47une forme de cri ou en tout cas de message contre la terreur.
02:55Je m'appelle Joachim Roncin.
02:57J'ai écrit un livre qui s'appelle « Une histoire folle ».
03:00Ça raconte l'histoire de comment j'ai créé un slogan
03:03qui s'appelle « Je suis Charlie »
03:05et toutes les histoires absurdes qui sont survenues par la suite.
03:11L'attentat Charlie Hebdo date du 7 janvier 2015.
03:15Pourquoi avoir écrit ce livre aujourd'hui, 9 ans plus tard ?
03:21J'ai l'impression depuis quelques années
03:24que le slogan est en train de glisser vers quelque chose qui ne me plaît pas.
03:27Petit à petit, ça a glissé vers quelque chose qui m'a dérangé,
03:32à savoir une récupération peut-être politique.
03:36Ça dénote un caractère français presque nationaliste qui me dérange.
03:42Dans votre livre, vous écrivez « J'ai écrit trois mots sur Twitter ».
03:44En vérité, vous avez publié une photo, un logo où figuraient ces trois mots.
03:50Si vous aviez écrit les trois mots sur Twitter,
03:53ça aurait peut-être pris moins d'importance.
03:56Mais le fait que ce soit un logo,
03:58est-ce que pour vous, ça a une dimension supplémentaire ?
04:01C'est vrai.
04:02Je ne l'ai jamais analysé comme ça.
04:04Vous me posez une bonne colle.
04:07C'est vrai que j'ai créé une image.
04:09Je n'en suis pas très fier de cette image
04:12Je trouve que graphiquement, ce n'est pas très élégant.
04:16Mais vous avez raison, je pense que si j'avais écrit que les mots,
04:19ça n'aurait pas rencontré autant de succès.
04:22Parce que c'était très simple de se l'approprier.
04:26Littéralement, de se l'imprimer tel quel.
04:30Et puis, d'un point de vue sémantique,
04:33c'est extrêmement simple aussi de se l'approprier.
04:35Il y a eu des détournements de « Je suis Charlie ».
04:38Il y en a beaucoup qui ont fait un hashtag « Je ne suis pas Charlie ».
04:41Il y en a qui ont parlé, Dieu donné, de « Je suis Charlie Koulibaly ».
04:44Comment vous l'avez vécu ?
04:48Alors, « Je ne suis pas Charlie », c'est libre à chacun de le dire.
04:52Et ça, il n'y a pas de problème.
04:54Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que quand on dit « Je suis Charlie »,
04:57parce qu'après, c'est comme ça que ça...
04:59Et je trouve que c'est la meilleure façon de l'analyser pour le plus grand nombre.
05:05C'est de parler de liberté d'expression.
05:09C'est que je ne peux pas dire « Je suis Charlie » et après dire...
05:12Franchement, ce n'est pas bien de dire « Je ne suis pas Charlie »,
05:14parce que ça voudrait dire que moi-même, je ne respecte pas le slogan...
05:19Enfin, les mots qui sont devenus slogans que j'ai créés.
05:22Celui qui m'a le plus vexé,
05:25parce que ça voulait dire qu'on pouvait comprendre un petit peu
05:30un acte terroriste, c'est « Je suis Charlie mais... ».
05:34Ça, c'est terrible.
05:37« Je suis Charlie mais... », c'est, je pense, la pire chose.
05:42Ce « mais » là, veut dire « Ouais, quand même, ils l'ont bien cherché.
05:46Il ne fallait pas qu'ils fassent ça. Il ne faut pas... ».
05:49Ça, ça m'a vraiment le plus troublé.
05:52Après, tous les...
05:54Disons les autres, les « Je suis Charlie Coulibaly »,
05:58pour moi, tout ça, c'est de la communication.
06:00C'est de la communication, « Je suis Charles Martel », etc.
06:03Les Le Pen qui disent ça.
06:05Enfin, ça me...
06:08Voilà, peu importe.
06:10C'est de la com, c'est de la com politique.
06:13Est-ce qu'il n'y a pas aussi une chose dans « Je suis Charlie »
06:16qui illustre assez bien les réseaux sociaux,
06:18ou en tout cas les réseaux sociaux tels qu'ils sont aujourd'hui ?
06:20C'est l'aspect manichéen ou binaire.
06:23On est Charlie ou on ne l'est pas.
06:25Et finalement, il n'y a plus de discussion.
06:26C'est-à-dire « Je suis Charlie, point ».
06:28Ouais.
06:30Ça, c'est...
06:32C'est un truc dont je parle de ça pas mal aussi dans mon livre,
06:36sur aujourd'hui le fait qu'on...
06:39qu'il n'y a plus trop de nuances, en fait.
06:40C'est une éducation qui est faite par les réseaux sociaux.
06:44Et les médias, dans leur ensemble,
06:48se sont mis aussi un peu au pas des réseaux sociaux,
06:51à savoir qu'il faut une réponse rapide.
06:53C'est aussi pour ça que j'ai beaucoup refusé d'aller dans les médias.
06:58C'est qu'on me demandait une réponse rapide de...
07:00« Qu'est-ce que t'as voulu dire ? Pourquoi ? Qu'est-ce que c'est ?
07:02C'est quoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce que tu penses ?
07:04L'islam ? La burqa ? »
07:09On me posait, mais vraiment, on me demandait d'intervenir dans beaucoup de débats.
07:14J'ai toujours refusé.
07:15On m'a demandé, là, récemment,
07:20lors du conflit israélo-palestinien, de m'exprimer,
07:23de faire quelque chose.
07:25En tant que créateur de « Je suis Charlie ».
07:27Oui, et ça arrive souvent, ça.
07:30Ça arrive tout le temps, en fait.
07:32Les attentats de Charlie Hebdo et le logo, slogan, mot « Je suis Charlie »
07:38datent du 7 janvier 2015.
07:39Aujourd'hui, on est en janvier 2024.
07:42Ça fait neuf ans.
07:43Avec le recul, est-ce qu'il y a un truc que vous feriez différemment ?
07:47Une leçon que vous avez apprise ?
07:52Je me prendrais moins la tête.
07:54Je me suis beaucoup pris la tête, en fait.
07:56Je pense que si je devais le refaire, je le referais, 100 fois.
07:59Sauf que je ferais plus attention à ma santé mentale.
08:04On me posait la question de « Est-ce que j'étais fier de ce slogan ? »
08:11On ne peut pas être fier d'un slogan qui prend ses racines sur autant de malheurs.
08:17Mais je ne peux pas être non plus insensible,
08:20parce que ça serait une négation de mon égo.
08:25On ne peut pas être insensible à l'histoire de ces trois mots.
08:29Et au fait que, tout d'un coup,
08:34tout le monde l'a porté ou l'a décrié.
08:39On ne peut pas être insensible à ça.
08:42Donc oui, ça génère beaucoup de questions.
08:45Et c'est difficile à dire,
08:48mais quand il y a eu l'attentat et le meurtre de Pathy, du professeur Samuel Pathy,
09:01on m'a contacté, parce que, comme beaucoup de moments catastrophiques,
09:06il y a ce mème de « Je suis... »
09:11Là, en l'occurrence, c'était « Je suis Pathy. »
09:13Je crois que c'est vraiment à ce moment-là que je me suis dit
09:16« Pourquoi je refuse encore une fois ? »
09:19« Pourquoi je refuse d'aller parler de ce truc, de ce slogan, etc. ? »
09:25Et c'est là où je me suis dit « Putain, il faut que j'en parle. »
09:29Il faut que j'en parle, il faut que je dise que
09:33je suis tellement content que cette chose ait existé,
09:36mais que ça a été un fardeau.
09:38Que c'est quelque chose qui m'a pesé beaucoup,
09:41et que j'ai eu beaucoup de mal à vivre avec, finalement.
09:46Énormément de mal.
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