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  • il y a 3 ans
BRUT PHILO. Ce qu'il se passe en nous quand on prend vraiment le temps de regarder la mer, par la philosophe Laurence Devillairs.
Transcription
00:00Je suis sûre que tout le monde devient philosophe au moins deux minutes
00:04s'il prend le temps de regarder la mer.
00:06En fait, ce n'est pas un paysage, c'est la fin de tout paysage.
00:09C'est une surface, alors qui peut être agitée,
00:12mais ça reste en surface, on ne voit pas le fond.
00:14Et l'horizon, en fait, c'est un infini horizontal.
00:18Le fait que ce soit si difficile de se dire
00:21mais qu'est-ce qui se passe ? C'est quoi la mer au juste ?
00:24Ça nous fait penser, ça nous fait changer d'état.
00:27Nager, ça me fait changer d'état.
00:29Mon corps ne pèse plus, je flotte.
00:32Je suis à l'horizontale et pas du tout à la verticale.
00:35Je n'arpente plus du terrain.
00:37Donc, c'est un changement d'état absolument unique
00:39et je ne vois pas d'équivalent.
00:41Ne me dites pas la montagne, parce qu'il faut toute une technologie.
00:44Il faut être arnaché, il faut monter, il faut grimper.
00:46La mer, non, je vais dedans et je ne suis plus le même.
00:49Et parce qu'il y a la vision de l'horizon
00:52et parce qu'il y a l'infini et l'infini redoublé.
00:56L'infini redoublé par le ciel.
00:58C'est quand même rare d'être au contact avec l'infini.
01:02Et puis, c'est le seul paysage qui fasse du bruit par elle-même.
01:06On entend la mer avant de la voir.
01:08Vous allez me dire, oui, les forêts aussi.
01:10Non, les forêts font du bruit s'il y a des oiseaux, s'il y a du vent.
01:14Mais la mer, elle fait du bruit, elle parle constamment.
01:17La mer me dit, tais-toi.
01:20Et moi qui suis philosophe et qui suis sans arrêt
01:22en train d'essayer d'avoir des réponses à tout,
01:24elle me dit, tais-toi.
01:26Donc d'abord, il faut se taire.
01:27C'est la mer qui vous guide, le vrai capitaine, c'est la mer.
01:31Donc, je pense que c'est une inversion totale
01:37de nos repères, de nos habitudes,
01:38parce que je pense qu'on a fait de l'espace le lieu de notre pouvoir.
01:43Et la mer, c'est le seul lieu sur Terre qui n'est pas un espace.
01:47J'y marche pas et donc je n'ai pas d'emprise.
01:50Je pense que tout ce qu'on essaie de faire sur l'eau
01:54est un moyen de réaffirmer ce qu'on pense être notre pouvoir.
01:59Et même, je vais peut-être vous choquer,
02:01mais même les sports nautiques pour moi,
02:03c'est déjà le début de la fin.
02:04Pourtant, j'aime partir en mer.
02:06Mais c'est le début de la fin parce qu'on transforme la mer en terre.
02:10Et sur la terre, l'espace, c'est le lieu de ma puissance.
02:13C'est ce que je peux m'approprier.
02:15Rien qu'en marchant, j'ai coché, j'ai fait tant de kilomètres,
02:18j'ai avalé des kilomètres.
02:20La mer, vous pouvez pas.
02:22Et je pense que même faire de la planche
02:24et même faire du surf que j'adore,
02:28on est sur le fil du rasoir
02:30parce que c'est une manière de se réapproprier
02:32ce qu'on peut pas s'approprier.
02:34Moi, je pense que s'il y a une écologie,
02:35elle doit commencer dans la mer.
02:37D'abord parce que c'est la prochaine qui va être saccagée et menacée,
02:40elle l'est déjà.
02:41Et ensuite parce qu'elle me donne la bonne manière de me comporter.
02:45Elle me montre que d'abord, il n'y aura pas de défense de la nature
02:50sans rapport esthétique à la nature.
02:53D'abord, il faut se dire c'est beau.
02:56Et quand on dit c'est beau,
02:58il y a quelque chose d'éthique, de moral, d'existentiel
03:02et d'écologique qui se passe.
03:04Donc pour moi, l'écologie, elle devra être esthétique ou elle ne sera pas.
03:07Et ensuite parce que la mer nous donne le comportement que nous devons avoir,
03:11qui passe par une humilité, qui passe par ne rien faire.
03:15Est-ce qu'il n'y a pas une analogie à faire
03:16entre la mer qui est en bas et l'espace qui est en haut ?
03:20Je pense que l'espace et la mer, l'analogie est bonne, elle est pertinente.
03:24Déjà parce qu'il y a ce même infini.
03:27La mer ne finit jamais.
03:29On voit l'horizon, mais ce n'est pas l'horizon en réalité
03:31parce qu'il ne cesse de nous échapper.
03:33De la même façon que l'espace, on le sait, il est infini.
03:37L'espace sur Terre sont des intervalles.
03:39C'est des kilomètres ou des mètres ou de la hauteur,
03:43mais ce sont toujours des tronçons, des segments, des espaces.
03:47Dans la mer et dans l'espace, ce ne sont pas des intervalles.
03:52Dans la mer, de quoi vous faites l'expérience ?
03:55Pas vraiment de l'espace, mais de la durée, en réalité du temps.
03:58Mais du temps devenu espace, puisque c'est dans la mer.
04:01C'est très troublant.
04:02C'est le temps qui est devenu de l'espace.
04:05Vous voyez, c'est combien de temps j'ai passé en mer.
04:08Donc ce n'est pas du tout le même rapport.
04:10Et dans l'espace, je ne l'ai jamais fait,
04:12mais je pense qu'on a la même sensation.
04:15Ce qui reste plus palpable, en réalité,
04:17ce n'est pas l'espace parce qu'il nous échappe de toutes parts,
04:19et puis on ne peut pas le posséder, on ne peut pas le tenir,
04:22c'est le temps.
04:23En mer, je pense que si on prend le temps
04:28et si on fait cet effort douloureux de ne rien faire,
04:32on va à un moment donné, et même très vite, se demander
04:37« C'est quoi mon année là que je viens de passer ? »
04:39puisqu'on va être en vacances face à la mer.
04:42« C'est quoi l'année que je viens de passer ? »
04:44On va avoir déjà le sentiment qu'il y a quelque chose qui se dépose.
04:47Mais c'est quoi ces poids, ces fardeaux qui se déposent ?
04:50On va s'interroger.
04:51Donc on va s'interroger sur le sens de nous-mêmes,
04:54de la vie et de l'existence.
04:55Si on ne fait rien, au bout de 2-3 minutes,
05:005 minutes, c'est très difficile,
05:03et bien il se passe quelque chose,
05:04il y a quelque chose qui se lève en moi,
05:07et c'est le sens de la vie.
05:09Oui.
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