00:00J'étais un très mauvais élève, j'étais prisonnier dans mon parcours scolaire
00:05par l'idée que faire ce qu'on me disait de faire, réussir année après année,
00:11allait m'apporter le succès et la réussite.
00:14Je pensais que ce qu'on raconte partout,
00:17il faut se battre, il faut s'entêter, il faut travailler davantage,
00:22était l'approche juste.
00:24Donc je ne voyais au fond que cet objectif.
00:27Je vivais avec des ornières, il faut que je réussisse, il faut que je réussisse.
00:31Ce qui me passionnait, c'était la philosophie.
00:32Donc j'essayais d'entrer parfaitement dans le moule.
00:36En philosophie, vous devez faire des dissertations,
00:38qui est un exercice tout à fait précis, scolaire, avec toute une logique.
00:42J'essayais désespérément de faire ces dissertations et j'échouais tout le temps.
00:48Quoi que je fasse, j'échouais.
00:50J'ai passé les concours cinq fois.
00:53Cinq fois, j'ai échoué, lamentablement.
00:56Et j'essayais inlassablement de rentrer dans le moule.
01:00Comme j'étais dans mon tunnel,
01:02les milliers d'autres chemins qui existaient, je n'en avais même pas l'idée.
01:06Et c'est en acceptant d'arrêter cette obsession de rentrer dans le moule
01:10que d'un seul coup, j'ai vu plein d'autres chemins,
01:12que j'ai commencé à écrire des livres, que je suis devenu éditeur,
01:15que je suis devenu youtubeur,
01:16des tas de choses que je n'aurais jamais pu voir dans ma petite autoroute
01:22et qui sont apparues comme étant des occasions de devenir plus vivant.
01:27Dans votre dernier livre, La théorie du bourgeon,
01:29vous parlez d'élan vital.
01:31C'est quoi l'élan vital ?
01:34Alors le cœur de mon livre, c'est d'essayer de partir de la vie.
01:36D'essayer de partir, mais qu'est-ce que c'est que le fait d'être vivant ?
01:40Il y a un malentendu philosophique aujourd'hui.
01:43On a l'impression qu'être un être humain,
01:45c'est d'arriver à contrôler parfaitement tout.
01:48Et ça, c'est inhumain.
01:50C'est vraiment une des clés de la barbarie de notre monde.
01:53Il faut tout gérer.
01:54Gérer son stress, gérer ses émotions, gérer ses affects,
01:58potentialiser notre capital santé.
02:01Tout est pris entièrement dans cette perspective,
02:04on pourrait dire, d'un capitalisme fou.
02:06La plupart des grands philosophes, depuis la fin du XIXe siècle,
02:11Bergson, Nietzsche, Kierkegaard, nous disent,
02:15attention, nous allons droit dans le mur collectivement.
02:19Nous sommes en train d'être pris par un aveuglement,
02:22en oubliant la vie.
02:25Nous avons comme horizon,
02:27une sorte de modèle d'une rationalité irrationnelle,
02:30d'un contrôle sur l'ensemble de la réalité,
02:33qui va nous emmener droit dans le mur.
02:34Et Nietzsche, Bergson, Kierkegaard, très différents,
02:38dans des pays différents, sans s'être lus,
02:40disent exactement ce même point.
02:42Qu'est-ce que ça veut dire qu'être vivant ?
02:44Que prendre le risque de la liberté ?
02:46De sortir des routes entièrement, des autoroutes de la pensée ?
02:51Et que c'est ça qui serait la perspective pour nous d'être vivant ?
02:56On voit un siècle après leur engagement et leur livre de philosophie,
03:02à quel point ils ont été prophètes.
03:05Il y a quelque chose de prophétique dans leur pensée.
03:07Parce qu'aujourd'hui, c'est le monde tout entier qui est en train d'être en burn-out.
03:11Ce n'est pas seulement les individus, c'est la Terre.
03:14Alors qu'est-ce que c'est le burn-out ?
03:15C'est l'instrumentalisation de soi-même jusqu'au moment où on éclate,
03:20c'est-à-dire le non-respect de la vie, la non-écoute de la vie en nous.
03:24On s'instrumentalise et on explose.
03:26Aujourd'hui, c'est la Terre entière qui est en train de faire un burn-out,
03:29tellement nous sommes dans un rapport obsessionnel de rentabilité envers elle.
03:34Et c'est ça que nous permet de comprendre la philosophie.
03:37Moi, il y a un truc qui m'a frappé, c'est quand vous faites référence à quelque chose
03:40qui, à priori, m'est paru un peu ésotérique, mais vous allez me dire si c'est le cas ou pas.
03:44C'est la notion de 7e sens. On aurait un 7e sens.
03:47Alors c'est très très ordinaire.
03:49Rien de plus ordinaire que le 7e sens.
03:51Juste, on ne fait pas attention.
03:54Les 5 sens, tout le monde sait ce que c'est, c'est notre manière d'entrer en rapport avec le monde.
03:57Le 6e sens, on dit que c'est l'intuition, donc j'ai appelé ça le 7e sens
04:00parce que c'est la capacité d'entrer en résonance avec les situations et avec les choses.
04:05En venant ici, quelqu'un s'est arrêté dans la rue que je ne connaissais pas,
04:10qui avait lu un de mes livres, elle voulait juste me remercier.
04:13Si j'écoutais uniquement ses mots, c'était purement informatif,
04:16« Bonjour, j'ai lu votre livre, ça m'a aidé. »
04:19Mais j'ai senti dans sa présence, en ouvrant mon 7e sens, quelque chose de très profond,
04:26que j'aurais du mal à dire, mais qui était vraiment extrêmement émouvant.
04:32Le livre a dû toucher des choses en elle,
04:34et d'un seul coup, elle s'ouvrait à moi avec une très profonde intimité.
04:40Même si les mots restaient absolument simples,
04:43j'ai senti, en m'ouvrant à ça, une profonde intimité.
04:46Puis après, elle est partie, cet échange a duré une minute,
04:50mais ça a complètement changé ma manière d'être encore maintenant.
04:55On a tous cette capacité-là.
04:57Alors après, évidemment, on veut tellement être efficace, tellement rentrer dans le moule,
05:01on se coupe tellement de notre corps, on veut tellement être dans la tête,
05:04on veut tellement tout comprendre qu'on le perd, on l'oublie, on l'abandonne.
05:10Il reste là, mais il est comme un peu nécrosé.
05:12Et c'est ça aussi l'image du bourgeon, c'est comment on peut redonner droit à cette vie.
05:17Et c'est vraiment très simple.
05:18On peut s'entraîner par des petits exercices à entrer en rapport, à entrer en relation
05:23avec un arbre, une forêt, le ciel, voilà.
05:26Et c'est des petits gestes tout simples qui nous réapprennent.
05:29Moi, par exemple, tous les matins, quand je me lève, avant de faire quoi que ce soit,
05:33je regarde, même 30 secondes, le ciel ou la nuit,
05:37et j'essaie juste de sentir comment je me sens devant le spectacle du monde par ma fenêtre.
05:43Et j'essaie d'ouvrir mon septième sens.
05:44Vous voyez, c'est d'une banalité complète, mais c'est une banalité absolument merveilleuse
05:51parce que ça nous aide à redevenir vivants et que c'est la clé pour sortir du découragement.
05:56Le problème, c'est que quand on parle du découragement,
05:58on n'en parle que d'un point de vue psychologique,
06:00en pensant si je suis découragé, c'est un peu de ma faute,
06:03je devrais me remuer, je devrais faire plus d'efforts.
06:06Moi, je crois important d'avoir une lecture philosophique du découragement
06:10et comprendre que c'est un problème structurel.
06:12Nous sommes découragés parce que l'univers dans lequel nous sommes
06:16nous donne le sentiment d'être complètement impuissants
06:19par cette domination de la gestion et du contrôle,
06:22qui fait que par rapport à ça, on a l'impression qu'on n'arrivera jamais,
06:26on a l'impression qu'on ne sera jamais assez fort, assez efficace, assez performant,
06:31qu'on n'aura pas assez bien géré son stress, ses émotions.
06:34On se sent honteux d'être un être humain,
06:37donc on est découragé parce qu'on a honte d'être humain.
06:39Puis, deuxième axe du découragement,
06:42cette nouvelle société dans laquelle nous sommes,
06:46qui est entièrement construite sur le vol de notre attention,
06:50les réseaux sociaux, l'ensemble de nos téléphones, etc.
06:53Notre capacité à faire attention a énormément diminué.
06:58Les études sur le cerveau humain montrent de manière absolument indiscutable
07:03et stupéfiante que nous perdons chaque année la capacité à être attentif à ce qui se passe,
07:08on est de plus en plus impatients,
07:10on a de moins en moins de capacité à être attentif, à savoir attendre,
07:15et cela nous ronge de l'intérieur et participe de notre découragement.
07:21Choisir quand on a cinq choix, c'est possible.
07:25Quand on a dix chaînes, par exemple, de télévision, on peut encore choisir.
07:28Quand on en a cent, on n'arrive plus à choisir, on est obligé de déléguer la capacité de choisir.
07:33Or, on voit aujourd'hui que la multiplicité des choix partout
07:37nous entraîne à perdre la capacité de pouvoir être libre et de pouvoir choisir.
07:45Donc, l'analyse philosophique de la situation dans laquelle nous sommes dans notre monde
07:51nous permet de comprendre pourquoi le découragement est structurel
07:54et nous permet de comprendre que la réponse au découragement,
07:58c'est d'apprendre à redevenir humain,
08:01à retrouver une capacité de savoir ce qu'on aime, ce qu'on veut, ce qu'on sent, ce qu'on désire,
08:07de revenir à quelque chose qui nous habite, de refaire alliance avec la vie,
08:11qui est là justement instrumentalisée, et la vie instrumentalisée, ce n'est plus la vie.
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