00:00Je pense que tous les livres ne sont pas faits pour tout le monde.
00:02Si on faisait des livres pour tout le monde, ça serait « Oui, oui, la voiture jaune »
00:06et « J'ai passé l'âge ».
00:08Une légende scandinave raconte que Noël prendra fin le jour où le Père Noël,
00:14ayant grandi, cessera enfin de croire aux enfants.
00:17L'organisation d'entraide des Alcooliques Anonymes s'inquiète depuis 2001
00:23de la concurrence grandissante d'un groupe, les Anonymes Alcooliques,
00:27qui réunit des individus tombés dans ce fléau qu'est l'alcoolisme
00:30parce que personne ne les connaît.
00:32Je comprends très bien que ça puisse passer à côté de pas mal de gens.
00:36Un livre comme ça, qui est un livre joueur,
00:39qui est un livre qui est censé se retrouver finalement aux toilettes,
00:43c'est ça mon projet, que le lecteur le mette dans ses toilettes,
00:47et que de temps en temps, à des occasions diverses et variées,
00:49il puisse l'ouvrir et en lire de nouveau.
00:52Et que parfois, on a eu plusieurs fois le compte, il découvre une couche nouvelle,
00:56à l'occasion d'une autre lecture.
00:58Donc c'est ça mon projet.
00:59– C'est un projet réussi, parce que j'ai lu plusieurs fois aux toilettes.
01:01– Ah ben vous voyez, c'était une grande victoire.
01:05Je m'appelle Hervé Letellier, je suis écrivain,
01:08et mon dernier livre publié s'appelle
01:10« Les comptes liquides » de Jaime Montestrela.
01:13– Le grand public vous connaît surtout pour votre livre « L'anomalie »,
01:17prix concours 2020, vendu à plus d'un million d'exemplaires,
01:20je ne compte même plus le nombre d'exemplaires maintenant.
01:23Mais on ne sait moins, vous êtes aussi président de l'Oulipo depuis 2019,
01:29si je ne me trompe pas.
01:31Petite question, c'est quoi l'Oulipo ?
01:34– L'Oulipo, c'est l'ouvrage de littérature potentielle.
01:36C'est un groupe de travail qui réunit des écrivains, des mathématiciens,
01:41et qui s'intéresse à ce qu'on appelle la littérature sous-contrainte.
01:45Alors, qu'est-ce que c'est que la littérature sous-contrainte ?
01:47On peut dire que c'est quasiment toute la littérature,
01:49jusqu'à l'arrivée de ce qu'on peut appeler en poésie le ver libre,
01:53et le roman non-contraint.
01:56– Il y a quelque chose qui peut être, pour certains, contre-intuitif.
02:00C'est-à-dire que souvent, l'image de l'artiste, de l'écrivain,
02:03c'est justement un être libre.
02:06Or là, dans la contrainte, c'est l'artiste se contraint lui-même.
02:11– Oui, je comprends l'ambiguïté, mais en fait, si vous regardez les sculpteurs,
02:18ils sont déjà pris par une notion très forte qui est celle de la gravité.
02:21Quand Michel-Ange sculpte un cheval, si son cheval se casse la gueule,
02:26ça n'est plus un cheval, c'est une sorte de morceau de ruine.
02:30Et l'air de rien, ça signifie un équilibre dans le mouvement du cavalier,
02:36dans la position des jambes du cheval,
02:41qui exige énormément en termes de réflexion.
02:44Donc la contrainte n'a jamais été un handicap pour la création.
02:47Au contraire, c'est à la fois un outil, c'est à la fois un levier,
02:51c'est à la fois une façon de travailler qui jamais ne vient handicaper le résultat final.
02:57Ce qui est vrai, et ce qui est évidemment une conséquence de l'usage d'une contrainte,
03:03c'est qu'on n'écrit pas un premier jet quand on est écrivain sous contrainte.
03:07On va écrire un premier jet peut-être, on va avoir une première phrase,
03:10et cette première phrase va être retravaillée indéfiniment.
03:13Mais c'est le cas de tous les écrivains qui vont tout le temps penser
03:17que pour un paragraphe, il faut consacrer une demi-heure, trois quarts d'heure.
03:20La grande erreur, c'est de penser que les livres se produisent en très peu de temps.
03:23Stendhal disait 20 lignes par jour. 20 lignes par jour, c'est très peu en fait.
03:27Ça veut dire qu'il faut du temps.
03:28L'une des œuvres les plus connues écrites par un membre de l'Oulipo,
03:32c'est sans doute La Disparition, le livre de Georges Pérec.
03:35Je veux bien qu'on en parle un peu ensemble, et peut-être d'abord on peut rappeler de quoi il s'agit.
03:38Alors en 1967 ou 68, Georges Pérec s'interroge sur ce que peut donner un texte
03:45lorsqu'on se prive dans l'alphabet de la lettre la plus courante, c'est-à-dire en français le E.
03:52Et il va commencer à écrire avec un autre auteur qui est Marcel Bénabou,
03:57le début de ce qui va devenir La Disparition, qui est le récit finalement,
04:02non seulement il y a une histoire à l'intérieur,
04:04mais c'est aussi le récit de la disparition de la lettre E.
04:08Et ce dont on va se rendre compte au fur et à mesure qu'on avance dans la lecture de La Disparition,
04:14c'est que ce que fait Pérec, c'est proposer au lecteur quelque chose de très inattendu,
04:18c'est-à-dire de regarder quel est le texte avec des E qui est caché derrière le texte sans E.
04:23Par exemple, il va décrire une recette, qui n'est pas une recette, mais une concoction,
04:29enfin la concoction, d'une glace, qui est une glace au café.
04:36Mais ce glace au café est impossible, parce qu'il n'est pas possible de faire une glace au café,
04:40donc on propose un parfait au chocolat.
04:42Parfait au chocolat, parce que le chocolat n'a pas d'E et que le café en aurait un.
04:45Donc quand on lit le texte La Disparition de Pérec,
04:50La Disparition de Georges Pérec,
04:52on se rend compte que Georges Pérec a proposé un jeu au lecteur,
04:56qui est de regarder le sous-texte en permanence et de regarder une aventure.
05:01Et finalement, le livre La Disparition de Pérec contient plus de mots différents,
05:08bien qu'ils se privent de la lettre E,
05:11qu'un roman extrêmement long comme Les Rougos Macards d'Émile Zola.
05:15C'est étonnant, c'est-à-dire que les choix, qui sont des choix extrêmement radicaux de privation,
05:21donnent naissance à un texte qui va prendre dans le dictionnaire tous les mots qui n'aient pas d'E.
05:27Et finalement, il y a énormément de mots qui n'ont pas d'E
05:30et auxquels on ne penserait pas faire usage.
05:35Par exemple, Casohar, franchement, je n'ai jamais écrit un texte avec Casohar ou Okapi.
05:42– C'est des animaux.
05:43– Des animaux.
05:44Les nombres, il n'a pas le droit à 2, mais il a le droit à 3.
05:47Il n'a pas le droit à 4, mais il a le droit à 5.
05:506, mais pas 7, etc.
05:51Et donc, il va faire des choix, y compris dans le nombre de personnages
05:55qui sont dictés par la contrainte.
05:57Et dans la traduction, parce que ce livre est traduit,
05:59évidemment, ça devient tout à fait autre chose.
06:01Par exemple, les Français n'ont pas de problème avec le nombre 8,
06:06mais les Anglais, c'est 8.
06:078, il y a un E.
06:08Donc, il faut un autre nombre que 8.
06:11Et tout est comme ça.
06:12On n'a pas le droit à fenêtre, mais les Anglais ont le droit à window.
06:16Donc, le livre va changer.
06:18La traduction de la disparition, c'est réécrire intégralement la disparition.
06:22Et ça a été fait dans une bonne dizaine de langues,
06:24ce qui prouve que ça donne des idées aux traducteurs.
06:28– L'oulipo, je comprends le plaisir intellectuel de l'exercice,
06:32mais est-ce qu'on ne perd pas un peu quelque chose qui relève du cœur ?
06:36– Non. Alors ça, je réponds tout de suite non.
06:39Parce que, vraiment, si c'était le cas, il faudrait jeter à la poubelle
06:46les contemplations de Victor Hugo, qu'il écrit pour la mort de sa fille.
06:49Il faudrait jeter à la poubelle aussi Virgile,
06:53il faudrait jeter Ronsard, Dubélé,
06:56qui ont donné avec la contrainte des textes extraordinaires.
07:00Et je ne crois absolument pas que le fait d'utiliser une contrainte dans un texte
07:05nous éloigne de l'émotion.
07:06Au contraire, si c'était le cas, il faudrait aussi jeter le rap,
07:09il faudrait aussi jeter tout ce qui rime, tout ce qui, à un moment donné, est rythmé.
07:13En fait, non.
07:14En fait, ce qui se passe, c'est qu'on sait le sentiment qu'on veut transmettre.
07:19On ne sait pas exactement les mots qu'on veut transmettre,
07:21mais on sait le sentiment qu'on veut transmettre.
07:23Et peu importe si c'est rythmé, si c'est rimé, etc.
07:26Si c'est rimé et rythmé, il va y avoir un effet supplémentaire
07:29qui est peut-être la musicalité en plus.
07:35Et cette musicalité en plus, ça permet de s'en souvenir,
07:37ça permet de la mémorisation, ça permet des choses
07:40qui ne sont pas forcément contenues dans la prose.
07:42Si je vous demande de vous souvenir de La cigale et la fourmi, vous y arriverez.
07:45Si je vous demande de vous souvenir du début d'un roman, vous n'y arriverez pas.
07:48Donc, la musicalité, elle est présente,
07:51elle ne coupe absolument pas de l'émotion.
07:54Et au contraire, parfois et souvent, elle la soutient.
07:58– Quand on est écrivain, on est derrière sa feuille ou son ordinateur et on écrit.
08:03L'oulipo, ça permet d'appartenir à une famille, à une sorte de collectif.
08:07Est-ce que pour vous, c'est important, ça ?
08:10– Je crois que c'est ce qu'il y a de plus important, en fait.
08:12D'une certaine manière.
08:14Parce que l'oulipo fait deux choses.
08:18D'abord, beaucoup plus que ça, mais au moins deux.
08:22La première, c'est que ça amène de la confrontation, de l'émulation.
08:34Et ça, c'est quelque chose qu'on ne trouve pas forcément dans la solitude.
08:39Donc, on va trouver peut-être de l'encouragement également.
08:43Et puis, ça fait une deuxième chose, ça autorise.
08:46C'est-à-dire qu'on a des gens autour de nous, à l'oulipo,
08:49qui vont nous dire, maintenant, ce que tu fais n'est pas totalement idiot.
08:52Ça a du sens et tu peux le faire.
08:55Et même si ça te semble absolument absurde, tu peux continuer dans cette voie.
09:01Donc, il y a quelque chose de l'ordre de l'encouragement,
09:04de l'ordre de l'autorisation qui nous est donnée,
09:07qui fait qu'on va peut-être plus loin que nous n'irions tout seuls.
09:11Donc oui, collectif, ça, il n'y a aucun doute.
09:14Et famille aussi, parce que le métier d'écrivain est assez solitaire,
09:18même très solitaire.
09:21Donc, ça peut pousser, par exemple, au tout-à-l'égo,
09:25à une sorte de mégalomanie ou à une sorte de dépression, selon les cas.
09:28C'est la même chose, en fait.
09:31Et le caractère, disons, familial, tout simplement,
09:36fait qu'on est protégé de ce qui menace quand même pas mal l'écriture,
09:41c'est de se prendre pour plus sérieux qu'on ne doit l'être.
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