00:00J'en supplie, j'en peux plus, ça fait huit mois que ça dure, tous les jours.
00:08Vous allez me sauver Madame ?
00:11Sorry.
00:11Leave me alone !
00:14Évidemment, la première chose qu'on a envie de dire ou de faire
00:18quand on voit quelqu'un se filmer en train de pleurer, c'est rigoler.
00:21C'est pas très gentil, mais il y a quelque chose d'évidemment profondément grotesque
00:26dans tout le spectacle, les images qui sont un peu moches.
00:31Et puis, évidemment, pourquoi est-ce qu'on a besoin de se filmer en train de pleurer ?
00:36Mais derrière ce premier réflexe, qui est un réflexe pas très gentil,
00:40il est possible quand même de réfléchir un petit peu et de se dire
00:45mais qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça sert à afficher cette affaire ?
00:49Et par exemple, on pourrait faire l'hypothèse que ce qu'il s'agit de montrer dans ces vidéos,
00:55c'est en effet une différence, quelque chose qu'on n'est pas,
00:58c'est-à-dire quelqu'un de fort, quelqu'un de puissant, quelqu'un qui maîtrise.
01:04On essaye de montrer ou de démontrer une forme d'effondrement, de distance,
01:09de distinction, de différence par rapport à un ordre du monde
01:12qui est un ordre du monde violent, brutal, etc.
01:15Donc on pleure parce qu'on est capable de pleurer, parce qu'on n'est pas un mec viriliste,
01:19parce qu'on est sensible aux émotions, parce qu'on n'est pas que des êtres rationnels.
01:23Il y a toute une série de choses comme ça qui peuvent être exprimées à travers ces vidéos,
01:30sauf que c'est des vidéos, sauf que c'est des images,
01:33sauf que ça fonctionne sur Internet, c'est-à-dire sur un dispositif qui est un dispositif médiatique
01:39et qui est un dispositif qui, comme tous les dispositifs médiatiques,
01:42comme le livre avant, comme le journal, comme la radio, comme la télévision,
01:45est un dispositif qui cadre les paroles, qui dit ce qu'on peut dire et pas dire,
01:50qui détermine aussi les attentes qu'on peut avoir par rapport à lui, etc.
01:54Et donc, quelque part, ces pleurs, ce sont des pleurs qui sont des pleurs,
01:58c'est pas qu'ils sont malhonnêtes ou inauthentiques,
02:01c'est que ce sont des pleurs qui disent plus que des pleurs,
02:03ils disent l'inscription et l'acceptation qu'on peut avoir par rapport à ce régime médiatique,
02:09par rapport à ce système de parole et par rapport au régime très particulier de force qu'il implique.
02:14Donc, loin de se présenter comme des personnes faibles
02:17ou des personnes qui, justement, ne participent pas à l'ordre général de la force contemporaine,
02:23en réalité, ils le font quand même, ils utilisent la force des médias pour exprimer quelque chose
02:28qui, parce qu'ils sont soustraits à l'ordre de la force, fait quand même de ces gens,
02:34des gens plus forts que les forts, quelque part.
02:36En étant faibles, on joue une espèce de joker qui nous rend supérieurs, d'une certaine manière,
02:44à la manière dont la supériorité est normalement distribuée dans un espace comme Internet.
02:50Qu'est-ce qu'on attend en retour quand on montre ces failles,
02:52quand on les exprime, plutôt que s'en occuper dans son coin ?
02:55Évidemment, on réclame une reconnaissance.
02:59Si j'ai des failles, c'est pas forcément uniquement mes failles, une fois de plus,
03:02c'est des failles qui sont peut-être imputables à un ordre des choses,
03:06peut-être imputables à un système, peut-être imputables à une économie,
03:09à une politique, à une organisation sociale, bon, ok.
03:13Donc, il faut reconnaître ce truc-là et peut-être changer deux, trois trucs
03:17pour que ces failles puissent être guéries.
03:20C'est une manière de le voir, mais on peut aussi le voir d'une manière inverse.
03:26C'est qu'en réalité, la faille, c'est la base.
03:29C'est pas quelque chose qui nous arrive dans notre vie.
03:32On est tous, en fait, fracassés. On est tous déprimés, tristes, brisés par des choses.
03:38Et ça, ça fait la grande différence, je pense, entre deux attitudes.
03:40Une attitude qu'on pourrait appeler vélitaire.
03:42S'il vous plaît, reconnaissez mes blessures, applaudissez-les,
03:47mettez-moi des likes sur mes vidéos, etc.
03:49Et une attitude qui serait une attitude, je vais pas dire stoïque,
03:53parce que ça fait un peu militaire comme ça,
03:55mais une attitude qui est de se dire, bon, ce truc-là qui m'est arrivé,
03:59est-ce que je peux en faire quelque chose ou pas ?
04:02Il y a beaucoup de gens qui pleurent et qui se filment en train de pleurer.
04:05Mais il y a aussi beaucoup de gens qui critiquent les gens qui pleurent et se filment en train de pleurer.
04:09La critique, elle dit malheureusement à peu près la même chose que les vidéos elles-mêmes.
04:17C'est une danse qu'on danse à deux.
04:19D'un certain côté, on essaie de témoigner de sa faiblesse, de son état, de fragilité à un moment donné.
04:26De l'autre côté, il y a des gens qui sont pas d'accord et qui viennent critiquer.
04:31Dans les deux cas, on essaie de créer un espace au fond d'avoir raison sur quelque chose d'autre.
04:41Quand je me filme en train de pleurer, c'est pour avoir raison de montrer comme je suis fragile
04:46dans un monde qui valorise la puissance, la virilité, le courage, que sais-je.
04:51Et de l'autre côté, quand je critique, c'est pour avoir raison sur ceux qui font ça, qui pleurent.
04:59Parce qu'en réalité, ils pleurent pas vraiment pour ça.
05:01Ils pleurent pour se faire mousser, pour avoir des likes, etc.
05:05Il s'agit d'un combat pour avoir raison contre l'autre, pour avoir raison pour quelque chose d'autre encore.
05:11Un combat qui est toujours paramétré par cette idée de
05:15c'est quoi l'argument le plus fort, c'est quoi la vérité la plus forte,
05:20c'est quoi l'intelligence la plus forte, etc.
05:24Ça, c'est une maladie, vraiment une maladie mentale de notre époque.
05:28Une maladie mentale qui porte effectivement le nom de critique,
05:32qui est un nom très vieux, très ancien, qui a une histoire philosophique un peu chic,
05:36qui a un mot qui a l'air très prestigieux.
05:39On n'arrête pas de dire à l'école, développez votre esprit critique,
05:42on a besoin aujourd'hui de penser critique face à la bêtise du monde, etc.
05:47Mais qu'est-ce que ça veut dire ça ?
05:49Ça veut dire chaque fois la même chose, c'est vous, chacun d'entre vous,
05:53vous bénéficiez d'une faculté, d'une capacité, qui est une capacité super héroïque,
05:58qui est la capacité à pouvoir dire sur tout et n'importe quoi,
06:02un film, une ancienne histoire d'amour qui s'est mal terminée,
06:06le dernier discours d'Emmanuel Macron, que sais-je.
06:09Vous avez un avis, et cet avis, personne, quelque part, ne pourra vous l'enlever.
06:13Ce dont on aurait besoin, c'est de véritablement tenter de réfléchir à
06:17une manière de vivre, une manière de réfléchir,
06:19une manière d'établir des relations avec ce qui nous entoure,
06:22ce qu'on aime, ce qu'on n'aime pas, avec les êtres humains,
06:24avec les œuvres d'art, avec la vie en général,
06:27qui ne serait pas une relation basée sur le fait d'avoir raison,
06:30mais peut-être sur le fait d'avoir tort.
06:32Et si en réalité, cette personne que j'ai rencontrée
06:37pouvait me faire découvrir des choses ?
06:39Et si cette idée que j'ai lue quelque part, que j'ai vue dans une vidéo,
06:43et si cette idée, plutôt que de dire « ça me paraît nul son truc »,
06:46si cette idée, c'était quelque chose qui recelait des ressources,
06:51des ressources qu'il s'agissait de pouvoir explorer,
06:54pour pouvoir ensuite explorer autre chose ?
06:55Je ne sais pas. Je ne sais pas.
06:57Moi, c'est un peu ce qui m'anime.
07:00C'est l'idée de ressusciter une forme d'appétit
07:04par rapport à ce que je rencontre dans la vie,
07:07une forme de gourmandise,
07:09en disant « en fait, ce n'est pas moi qui compte,
07:12ce n'est pas moi qui importe tellement,
07:13c'est cette chose que je rencontre parce qu'elle,
07:15elle peut m'amener à nouveau ailleurs. »
07:21Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires