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  • il y a 2 ans
"On arrive à nous vendre quelque chose qui n’existe pas !"

BRUT PHILO - Sans sucre, sans gluten, sans huile de palme... Le marketing du “sans” permet de vendre plus cher un produit qui compte pourtant un ingrédient en moins. Dans son livre "Vivre sans : une philosophie du manque", Mazarine Pingeot s’intéresse à ce que cela dit de notre société.
Transcription
00:00Sans gluten, sans sulfate, sans sucre.
00:03Comment ça se fait qu'aujourd'hui, on nous vende des produits sans quelque chose ?
00:07Comment on a réussi, dans un tour de passe-passe absolument génial et admirable,
00:13à nous vendre de l'absence ?
00:14Parce qu'en réalité, tous ces produits sans, donc sans alcool maintenant,
00:19on fait de l'alcool sans alcool,
00:21sans des ingrédients qui sans doute étaient nocifs
00:25et ce sans s'explique d'abord par un excès évident
00:29et va vers une forme de production plus éthique.
00:32Donc il y a évidemment un aspect tout à fait positif à l'idée du sans.
00:35Mais néanmoins, il y a quand même cette idée que forcément,
00:39un produit sans huile de palme coûte beaucoup plus cher
00:42qu'un produit avec huile de palme.
00:43Alors c'est un produit plus éthique, c'est un produit meilleur pour la santé,
00:47mais ce qui est entendu, c'est d'abord l'absence de quelque chose.
00:51Tout à coup, sur les étiquettes, donc avec ce sans,
00:55on a découvert un nombre d'ingrédients faramineux
00:58dont on ignorait totalement l'existence,
01:00qui masquent l'existence des autres aujourd'hui,
01:03puisque lorsqu'on a un produit sans huile de palme,
01:05on ne va pas regarder ce qu'il y a derrière.
01:08Ce qui nous intéresse, c'est l'absence, ce n'est pas la présence.
01:11Et donc c'est aussi, je pense, une manière de masquer
01:16ou en tout cas de minorer la composition des produits.
01:21Alors c'est encore une fois, et évidemment je le répète,
01:24parce qu'il faut quand même revenir au bon sens,
01:26c'est quand même la garantie d'un produit qui est meilleur pour la santé.
01:30Mais ce qui me dérange, c'est qu'on a l'impression aujourd'hui
01:36que la question éthique est soluble dans le capitalisme.
01:42On arrive à nous vendre quelque chose qui n'existe pas.
01:46Alors soit c'est quelque chose qui n'existe pas,
01:49à savoir ces ingrédients qu'on peut juger nocifs pour la santé,
01:53soit c'est carrément ce pourquoi on achète un produit,
01:56c'est-à-dire un savon sans savon, une pâtisserie sans sucre, sans beurre,
02:00une bière sans alcool.
02:03En général, si on aime la bière, c'est parce qu'on aime bien l'alcool
02:07et que ce qu'il y a de bon dans la bière, c'est l'alcool.
02:09Et donc on arrive quand même à nous vendre quelque chose
02:13qui est un ersatz, bien sûr,
02:16qui nous promet l'absence de dangerosité,
02:19tout en gardant néanmoins le goût.
02:21Et donc, d'une certaine manière,
02:23ce qui marche dans cette espèce d'alchimie,
02:27c'est qu'on continue à nous pousser à consommer,
02:30avec en plus, en prime, une forme de bonne conscience,
02:34une bonne conscience éthique, une bonne conscience écologique.
02:37Ce qui fait que la bonne conscience, la morale, l'éthique,
02:41voire l'engagement écologique a été récupérée par le marché.
02:44Et donc le tour est joué.
02:46Est-ce que c'est la preuve finalement que le capitalisme,
02:49le consumérisme récupère tout ?
02:53Oui, il récupère tout.
02:55Il récupère tout, y compris le rien.
02:58Moi, ce n'est pas le capitalisme en soi qui me pose un problème,
03:02dans la mesure où, pour l'instant et jusqu'à preuve du contraire,
03:05on n'a pas encore trouvé mieux.
03:07Bon, ce n'est pas génial,
03:09mais ce n'est pas comme s'il y avait des milliards d'alternatives.
03:12En revanche, ce qui m'inquiète,
03:14c'est sa prétention quasiment totalitaire
03:16de s'immiscer dans tous les domaines de la vie,
03:19dans le domaine de l'amour, dans le domaine de la politique.
03:22Maintenant, on consomme de la politique.
03:24Dans le domaine de la culture, on consomme de la culture.
03:27Et j'ai l'impression qu'il faudrait à minima
03:30essayer de trouver ou de sauvegarder des bulles,
03:33des espaces, de les sanctuariser
03:35pour qu'ils ne soient pas envahis par cette logique capitaliste.
03:38La satisfaction des désirs par la consommation
03:42ou la satisfaction de la pensée par les biens culturels,
03:46il me semble que ça ne suffit pas.
03:49Et que si on n'est pas satisfait,
03:51c'est précisément qu'il y a quelque chose d'autre,
03:53qu'il y a quelque chose de plus important.
03:55Et peut-être qu'il y a même quelque chose de plus important que le bonheur.
03:58Alors si en plus on est heureux, tant mieux.
04:00Mais il y a autre chose à chercher.
04:02– Dans la discussion qu'on a,
04:04il y a un terme qui revient dans votre bouche,
04:06c'est le terme santé.
04:08Effectivement, c'est-à-dire qu'en fait on a l'impression que le sang,
04:11S-A-N-S, on l'accepte parce qu'on pense que c'est bon pour notre santé.
04:16Qu'est-ce que ça veut dire de nous cette obsession pour la santé ?
04:19– Alors l'obsession pour la santé qui est sous-jacente
04:22à la mise en valeur de l'absence de produits ou d'ingrédients dits toxiques,
04:32elle est assez inquiétante cette obsession, il me semble.
04:35D'abord, elle peut expliquer par exemple la politique du confinement,
04:39qui peut-être était inévitable,
04:42je ne suis pas en train de remettre en cause forcément ce choix.
04:45Ce que je remets en cause, c'est le fait que le choix lui-même
04:47n'ait jamais été discuté, n'ait jamais été débattu au sein de la société.
04:52Or, il me semble discutable que la santé, au sens de la santé biologique,
04:57prime toutes les autres considérations.
04:59Par exemple, au premier chef, la santé psychique.
05:02On voit aujourd'hui les dégâts psychiques qui ont été faits,
05:06notamment chez les jeunes après ce confinement.
05:09Bon, il n'y avait peut-être pas de bonne solution,
05:11mais il n'empêche que cette espèce d'évidence que la grande santé,
05:15la bonne santé est la valeur absolue,
05:17que la vie au sens, à nouveau, biologique du terme, soit la valeur évidente,
05:23il me semble qu'il y a comme ça une sorte de relanc d'eugénisme un peu inquiétant
05:28et qu'en réalité, bon, évidemment, on a tous envie d'être en bonne santé,
05:33on a tous envie d'être en vie,
05:35mais la valeur qu'on donne à sa vie n'est pas inhérente à la vie elle-même.
05:40C'est quelque chose qui se produit, c'est quelque chose qui se travaille,
05:43qui se construit, qui se crée.
05:45Dans votre livre « Vivre sans », vous mentionnez donc le sans-glutène,
05:49le sans-sucre, sans-graisse ajoutée,
05:52mais également, vous mentionnez ce qui est plus proche de l'humain,
05:56c'est-à-dire les sans-abris, les sans-domiciles fixes,
05:59et là, pour le coup, le terme « sans » a un sens tout autre.
06:04Là, le terme « sans », c'est un arrêt de mort.
06:07C'est-à-dire que d'un côté, on a le marketing qui utilise cette absence de produit
06:12pour le transformer en valeur,
06:14et de l'autre côté, on a un « sans »,
06:17donc devant sans-abri, devant sans-papier,
06:21qui condamne l'homme à ne plus faire partie en quelque sorte de l'humanité.
06:26Ne pas avoir de papier, c'est juste ne pas pouvoir vivre.
06:29Il y a quelque chose de très déstabilisant à voir comment ce « sans »
06:34qui désigne très précisément finalement ceux qui sont en marge
06:38est utilisé avec la même profusion,
06:43la même facilité face à des ingrédients,
06:47de manière améliorative, au contraire,
06:50de manière à valoriser cette absence.
06:53Je ne sais pas si on peut en tirer une conclusion définitive,
06:58mais il y a quand même un traitement des hommes
07:01et un traitement des choses qui est radicalement opposé
07:05et dont on voit justement que le « sans »
07:08peut exclure définitivement d'une société de consommation
07:11qui va faire en revanche du « sans » un produit d'appel.
07:17Sous-titrage Société Radio-Canada
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