00:00Sans gluten, sans sulfate, sans sucre.
00:03Comment ça se fait qu'aujourd'hui, on nous vende des produits sans quelque chose ?
00:07Comment on a réussi, dans un tour de passe-passe absolument génial et admirable,
00:13à nous vendre de l'absence ?
00:14Parce qu'en réalité, tous ces produits sans, donc sans alcool maintenant,
00:19on fait de l'alcool sans alcool,
00:21sans des ingrédients qui sans doute étaient nocifs
00:25et ce sans s'explique d'abord par un excès évident
00:29et va vers une forme de production plus éthique.
00:32Donc il y a évidemment un aspect tout à fait positif à l'idée du sans.
00:35Mais néanmoins, il y a quand même cette idée que forcément,
00:39un produit sans huile de palme coûte beaucoup plus cher
00:42qu'un produit avec huile de palme.
00:43Alors c'est un produit plus éthique, c'est un produit meilleur pour la santé,
00:47mais ce qui est entendu, c'est d'abord l'absence de quelque chose.
00:51Tout à coup, sur les étiquettes, donc avec ce sans,
00:55on a découvert un nombre d'ingrédients faramineux
00:58dont on ignorait totalement l'existence,
01:00qui masquent l'existence des autres aujourd'hui,
01:03puisque lorsqu'on a un produit sans huile de palme,
01:05on ne va pas regarder ce qu'il y a derrière.
01:08Ce qui nous intéresse, c'est l'absence, ce n'est pas la présence.
01:11Et donc c'est aussi, je pense, une manière de masquer
01:16ou en tout cas de minorer la composition des produits.
01:21Alors c'est encore une fois, et évidemment je le répète,
01:24parce qu'il faut quand même revenir au bon sens,
01:26c'est quand même la garantie d'un produit qui est meilleur pour la santé.
01:30Mais ce qui me dérange, c'est qu'on a l'impression aujourd'hui
01:36que la question éthique est soluble dans le capitalisme.
01:42On arrive à nous vendre quelque chose qui n'existe pas.
01:46Alors soit c'est quelque chose qui n'existe pas,
01:49à savoir ces ingrédients qu'on peut juger nocifs pour la santé,
01:53soit c'est carrément ce pourquoi on achète un produit,
01:56c'est-à-dire un savon sans savon, une pâtisserie sans sucre, sans beurre,
02:00une bière sans alcool.
02:03En général, si on aime la bière, c'est parce qu'on aime bien l'alcool
02:07et que ce qu'il y a de bon dans la bière, c'est l'alcool.
02:09Et donc on arrive quand même à nous vendre quelque chose
02:13qui est un ersatz, bien sûr,
02:16qui nous promet l'absence de dangerosité,
02:19tout en gardant néanmoins le goût.
02:21Et donc, d'une certaine manière,
02:23ce qui marche dans cette espèce d'alchimie,
02:27c'est qu'on continue à nous pousser à consommer,
02:30avec en plus, en prime, une forme de bonne conscience,
02:34une bonne conscience éthique, une bonne conscience écologique.
02:37Ce qui fait que la bonne conscience, la morale, l'éthique,
02:41voire l'engagement écologique a été récupérée par le marché.
02:44Et donc le tour est joué.
02:46Est-ce que c'est la preuve finalement que le capitalisme,
02:49le consumérisme récupère tout ?
02:53Oui, il récupère tout.
02:55Il récupère tout, y compris le rien.
02:58Moi, ce n'est pas le capitalisme en soi qui me pose un problème,
03:02dans la mesure où, pour l'instant et jusqu'à preuve du contraire,
03:05on n'a pas encore trouvé mieux.
03:07Bon, ce n'est pas génial,
03:09mais ce n'est pas comme s'il y avait des milliards d'alternatives.
03:12En revanche, ce qui m'inquiète,
03:14c'est sa prétention quasiment totalitaire
03:16de s'immiscer dans tous les domaines de la vie,
03:19dans le domaine de l'amour, dans le domaine de la politique.
03:22Maintenant, on consomme de la politique.
03:24Dans le domaine de la culture, on consomme de la culture.
03:27Et j'ai l'impression qu'il faudrait à minima
03:30essayer de trouver ou de sauvegarder des bulles,
03:33des espaces, de les sanctuariser
03:35pour qu'ils ne soient pas envahis par cette logique capitaliste.
03:38La satisfaction des désirs par la consommation
03:42ou la satisfaction de la pensée par les biens culturels,
03:46il me semble que ça ne suffit pas.
03:49Et que si on n'est pas satisfait,
03:51c'est précisément qu'il y a quelque chose d'autre,
03:53qu'il y a quelque chose de plus important.
03:55Et peut-être qu'il y a même quelque chose de plus important que le bonheur.
03:58Alors si en plus on est heureux, tant mieux.
04:00Mais il y a autre chose à chercher.
04:02– Dans la discussion qu'on a,
04:04il y a un terme qui revient dans votre bouche,
04:06c'est le terme santé.
04:08Effectivement, c'est-à-dire qu'en fait on a l'impression que le sang,
04:11S-A-N-S, on l'accepte parce qu'on pense que c'est bon pour notre santé.
04:16Qu'est-ce que ça veut dire de nous cette obsession pour la santé ?
04:19– Alors l'obsession pour la santé qui est sous-jacente
04:22à la mise en valeur de l'absence de produits ou d'ingrédients dits toxiques,
04:32elle est assez inquiétante cette obsession, il me semble.
04:35D'abord, elle peut expliquer par exemple la politique du confinement,
04:39qui peut-être était inévitable,
04:42je ne suis pas en train de remettre en cause forcément ce choix.
04:45Ce que je remets en cause, c'est le fait que le choix lui-même
04:47n'ait jamais été discuté, n'ait jamais été débattu au sein de la société.
04:52Or, il me semble discutable que la santé, au sens de la santé biologique,
04:57prime toutes les autres considérations.
04:59Par exemple, au premier chef, la santé psychique.
05:02On voit aujourd'hui les dégâts psychiques qui ont été faits,
05:06notamment chez les jeunes après ce confinement.
05:09Bon, il n'y avait peut-être pas de bonne solution,
05:11mais il n'empêche que cette espèce d'évidence que la grande santé,
05:15la bonne santé est la valeur absolue,
05:17que la vie au sens, à nouveau, biologique du terme, soit la valeur évidente,
05:23il me semble qu'il y a comme ça une sorte de relanc d'eugénisme un peu inquiétant
05:28et qu'en réalité, bon, évidemment, on a tous envie d'être en bonne santé,
05:33on a tous envie d'être en vie,
05:35mais la valeur qu'on donne à sa vie n'est pas inhérente à la vie elle-même.
05:40C'est quelque chose qui se produit, c'est quelque chose qui se travaille,
05:43qui se construit, qui se crée.
05:45Dans votre livre « Vivre sans », vous mentionnez donc le sans-glutène,
05:49le sans-sucre, sans-graisse ajoutée,
05:52mais également, vous mentionnez ce qui est plus proche de l'humain,
05:56c'est-à-dire les sans-abris, les sans-domiciles fixes,
05:59et là, pour le coup, le terme « sans » a un sens tout autre.
06:04Là, le terme « sans », c'est un arrêt de mort.
06:07C'est-à-dire que d'un côté, on a le marketing qui utilise cette absence de produit
06:12pour le transformer en valeur,
06:14et de l'autre côté, on a un « sans »,
06:17donc devant sans-abri, devant sans-papier,
06:21qui condamne l'homme à ne plus faire partie en quelque sorte de l'humanité.
06:26Ne pas avoir de papier, c'est juste ne pas pouvoir vivre.
06:29Il y a quelque chose de très déstabilisant à voir comment ce « sans »
06:34qui désigne très précisément finalement ceux qui sont en marge
06:38est utilisé avec la même profusion,
06:43la même facilité face à des ingrédients,
06:47de manière améliorative, au contraire,
06:50de manière à valoriser cette absence.
06:53Je ne sais pas si on peut en tirer une conclusion définitive,
06:58mais il y a quand même un traitement des hommes
07:01et un traitement des choses qui est radicalement opposé
07:05et dont on voit justement que le « sans »
07:08peut exclure définitivement d'une société de consommation
07:11qui va faire en revanche du « sans » un produit d'appel.
07:17Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires