00:00Pourquoi certains instants passent plus rapidement que d'autres alors qu'ils durent une même quantité,
00:07voire parfois durent moins longtemps ?
00:09Une heure dans une salle d'attente, ça passe évidemment beaucoup plus lentement que trois heures dans une bonne soirée.
00:13La question de la perception du temps est avant tout liée à la question de l'activité.
00:20Si vous êtes dans une activité, par exemple dans une soirée, vous allez être en quelque sorte extérieur à vous-même,
00:26vous allez être absorbé dans ce que vous faites.
00:28C'est-à-dire que votre conscience réflexive, la conscience que vous avez de vous-même,
00:34elle va être diminuée, elle va être entièrement prise dans votre conscience objective,
00:38c'est-à-dire des objets qui sont extérieurs de vous.
00:40Et donc, par cette perte de conscience de soi, il y a aussi une perte de conscience du temps.
00:45Ça, c'est quelque chose de très important à remarquer.
00:47C'est que moins on a conscience de soi, plus notre conscience est occupée par autre chose,
00:51plus le temps semble passer rapidement.
00:54Inversement, quand vous n'avez rien à faire, là vous prenez conscience de vous-même.
00:59Et à ce moment-là, le temps va passer beaucoup plus lentement.
01:03Ce qui fait qu'on perçoit une durée, ce qui fait qu'un temps s'allonge pour nous,
01:07et que ce n'est pas simplement un instant, c'est que non seulement vous avez la perception du présent,
01:11là par exemple vous percevez la syllabe que je suis en train de dire,
01:15mais vous retenez aussi en même temps avec votre mémoire ce que j'ai dit avant, le début de ma phrase.
01:20Et en même temps, vous attendez ce qui va arriver.
01:23Et vous voyez, il y a une sorte de dilatation du présent grâce à la mémoire, grâce à l'attente,
01:28qui fait que vous percevez une durée qui s'allonge, et pas simplement un instant.
01:33Et donc c'est cet acte complexe de la conscience qui fait que le temps se transforme en durée.
01:39On va prendre un exemple.
01:41Vous attendez un ami qui doit arriver dans deux heures.
01:50Et ça fait déjà deux heures que vous l'attendez.
01:53Le temps vous semble passer terriblement lentement.
01:56Pourquoi ? Parce que votre perception du temps, elle est élargie.
02:01Non seulement vous êtes focalisé sur les deux heures qui vont arriver,
02:04et vous voyez les différentes étapes, vous savez qu'il y aura d'abord dix minutes, dix minutes, dix minutes, etc.
02:09Vous voyez devant vous s'étaler deux heures à attendre, et ça fait long,
02:12et vous avez en plus dans votre mémoire les deux heures qui sont déjà passées.
02:15Vous voyez, vous avez une conscience du temps qui est étendue.
02:17Ce qui fait que le temps passe très lentement à ce moment-là.
02:20Au contraire, vous êtes dans une soirée.
02:22Reprenons l'exemple de la soirée.
02:24C'est génial, vous vous dansez, vous allez boire un verre, vous sortez dehors prendre l'air,
02:28vous rencontrez quelqu'un, etc.
02:30Vous êtes dans une succession d'actions où vous êtes plongé dans l'instant.
02:34Au moment où vous buvez le verre, vous ne pensez déjà plus à la danse que vous avez faite il y a dix minutes.
02:38Au moment où vous sortez dehors prendre l'air et que vous parlez à quelqu'un,
02:41vous ne pensez déjà plus au verre que vous avez pris.
02:44De la même façon, vous ne pensez pas à ce qui va arriver après.
02:47Vous êtes pleinement plongé dans l'instant.
02:49Et donc là, évidemment, le temps va passer très rapidement.
02:52On dit souvent, et notamment avec le numérique, les réseaux sociaux, Internet, tout ça,
02:56on dit que tout va plus vite, que le temps s'accélère.
03:00Qu'est-ce que vous en pensez de cette phrase ?
03:02Alors, est-ce que c'est vrai que le temps s'accélère ?
03:05Non, parce que de nos jours, une seconde de nos jours,
03:09ça équivaut à une seconde il y a mille ans, voire même il y a dix mille ans.
03:12Une journée de nos jours ne passe pas plus rapidement qu'il y a mille ans ou dix mille ans.
03:17Vous parliez des réseaux sociaux. En effet, qu'est-ce que c'est les réseaux sociaux ?
03:20C'est la capacité à obtenir, échanger des informations à une vitesse qui est celle, grosso modo, de la lumière.
03:27Alors qu'avant, pour pouvoir communiquer avec des personnes,
03:30il fallait au minimum des jours, des semaines, voire des mois si c'est à l'autre bout de la Terre.
03:34Donc là, on peut voir qu'ici, en effet, il y a une forme d'accélération de notre expérience,
03:38mais qui n'est pas une accélération du temps en tant que telle.
03:41Évidemment, c'est facile de suivre. Par exemple, quand on est jeune, c'est peut-être beaucoup plus facile
03:47parce qu'on a l'énergie, parce qu'on a la motivation pour rester dans le mouvement,
03:53mais à partir d'un certain âge, c'est beaucoup plus difficile de rester dans ce rythme.
03:57Donc je pense que tout va trop vite si ça exprime ce problème de la désynchronisation,
04:02c'est-à-dire ces gens qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas, pour des bonnes raisons parfois,
04:07même souvent, suivre cette accélération permanente du temps dans la modernité.
04:11C'est un problème de société, et pourtant, c'est une question qu'on entend rarement abordée dans le champ politique.
04:17Je n'entends pas les hommes politiques questionner cette notion du temps.
04:21On pourrait même dire que c'est l'inverse, parce que l'idéologie de la modernité, c'est précisément celle de l'accélération.
04:29Toutes les pensées politiques modernes sont fondées sur l'idée de la transformation d'une façon ou d'une autre.
04:34Que vous preniez à gauche ou à droite.
04:36A gauche, par exemple, c'est l'idée du progrès social,
04:39avec une sorte de méfiance envers toutes les structures qui pourraient freiner ce progrès social,
04:44qui sont vues comme des forces réactionnaires.
04:46Mais à droite, avec le libéralisme, c'est pareil.
04:48Qu'est-ce que c'est le libéralisme ?
04:49C'est l'accélération, la fluidification des échanges économiques,
04:53avec une méfiance envers les structures sociales qui ralentiraient ces échanges.
04:59La politique moderne, qu'elle soit de gauche ou de droite au sens moderne du terme,
05:05est fondée sur l'idée de la transformation et d'une forme de changement.
05:11On voit bien ici que les politiques n'en parlent pas, parce que notre système est fondé dessus.
05:16Critiquer l'accélération, ce serait critiquer radicalement tout notre mode de production,
05:23mais aussi toute la vision moderne de la politique.
05:25Le verbe principal qui définit l'homme moderne, ce n'est pas être.
05:28C'est faire.
05:29C'est l'idée de l'homme qui à la fois transforme le monde et se transforme lui-même.
05:34Le temps s'accélère à la modernité, mais l'homme aussi lui-même cherche cette accélération du temps.
05:38Il y trouve un intérêt.
05:39En l'occurrence, on le voit, c'est une sorte de fuite hors de lui-même.
05:43Oui, c'est ce que j'allais vous dire.
05:45Moi, je prends mon cas personnel, j'aime bien faire plein de trucs,
05:47être débordé, être stressé quelque part.
05:50Sinon, je m'ennuie.
05:51Et en fait, pourquoi je devrais m'ennuyer ?
05:53Oui, en effet, c'est une bonne question.
05:55Parce que le temps de l'ennui, c'est un temps fécond.
05:58C'est bien de s'agiter dans l'activité extérieure,
06:01mais la méditation sur soi, sur le sens de son existence,
06:04doit être le fondement de notre existence.
06:07Or, ce temps d'ennui, c'est précisément ce temps que l'on peut passer à l'introspection,
06:10à la réflexion sur soi-même.
06:12Évidemment, il ne s'agit pas de valoriser, de dire qu'il ne faut absolument avoir que de l'ennui,
06:16mais l'ennui est quand même un temps fondamental d'un point de vue existentiel
06:19parce que c'est un temps où on n'est pas dispersé dans l'extérieur,
06:22mais au contraire, on se ramasse en soi-même pour se poser les questions existentielles.
06:26Qu'est-ce que c'est la crise de la quarantaine ?
06:28Ou la crise de la cinquantaine, je ne sais pas à quelle décennie ça a lieu.
06:31Oui, la crise de la trentaine aussi.
06:32La crise de la trentaine, c'est le moment où on s'est dit,
06:34bon, ben voilà, j'ai passé, alors mettons la crise de la quarantaine,
06:37ou même la crise de la trentaine, ça suffit.
06:39J'ai passé dix ans à faire plein de trucs,
06:41j'ai fait la fête, j'ai rencontré plein de monde, j'ai construit ma carrière,
06:44mais qu'est-ce que j'ai vraiment fait pour moi-même ?
06:47Qu'est-ce que j'ai réellement accompli ?
06:49Alors oui, je me suis dispersé dans plein d'activités, mais qu'est-ce que je fais ?
06:52L'artisan qui fait une œuvre qui va lui prendre du temps
06:55va se sentir plus satisfait une fois son œuvre finie
06:58que s'il va faire, je ne sais pas, s'il travaillait à la chaîne
07:01en faisant une centaine d'actions dans la journée.
07:05Donc peut-être, au même titre que l'artisanat est peut-être plus satisfaisant
07:08qu'à travailler à la chaîne,
07:10peut-être qu'une vie dans laquelle on a réussi à construire un fil directeur
07:13est plus satisfaisante qu'une vie où on accélère tout le temps et on se disperse.
07:16Mais en effet, c'est discutable et il y a en effet des pensants qui discutent,
07:19qui ne sont pas d'accord avec ça.
07:21Donc je prends contrepied de ce que vous dites,
07:23mais vous pouvez tout à fait avoir raison de votre façon.
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