00:00J'ai été une adolescente en France où on m'a prescrite du Spason,
00:04puis on a continué toute ma vie à m'en prescrire pour tout et n'importe quoi,
00:08règles douloureuses, cystites, etc.
00:10J'ai réalisé que ce n'était pas juste moi qui pensais depuis toutes ces années
00:15que ça ne fonctionnait pas, il y avait plein d'autres femmes dans ce cas-là.
00:18J'ai réalisé très vite en regardant la littérature scientifique
00:20que le médicament n'existait qu'en France, donc c'était une exception française.
00:24En 2021, il a été prescrit 25,3 millions de boîtes de fluoroglucinol,
00:31donc c'est la molécule du Spason, donc pas juste le Spason,
00:33mais tous ses génériques, toutes ses formes, etc.
00:35Quand on regarde les données accessibles de l'assurance-maladie,
00:40en 2021, 72% des prescriptions de fluoroglucinol concernent les femmes.
00:45C'est totalement une affaire franco-française,
00:47il y a quelques pays qui le commercialisent,
00:51notamment des pays qui ont des anciens liens coloniaux avec la France.
00:55Il y a aussi l'Italie, la Belgique, mais dans vraiment une moindre mesure,
00:58en Corée du Sud, étonnamment, le médicament aussi est sur le marché,
01:02mais pas du tout avec le succès qu'il a en France.
01:05Tout l'enjeu de mon livre, ça a été d'expliquer cette situation,
01:08pourquoi il y a ce succès de prescriptions et de ventes en pharmacie,
01:12et pourquoi on a si peu de données scientifiques.
01:14En fait, il y a très très peu d'essais contrôlés randomisés sur le Spason,
01:18sur le fluoroglucinol,
01:19et par exemple, il n'y en a même pas du tout dans le cas des règles douloureuses,
01:23et donc il y avait forcément une démarche historique à avoir.
01:25Il faut répondre à cette question.
01:26Le Spason, ce n'est pas étonnant que ce soit une spécificité française toujours aujourd'hui,
01:31parce qu'il est né en France.
01:33En 1961, le laboratoire Lafond fait des recherches en collaboration avec l'hôpital Béchat.
01:40Il y a d'abord un essai, ce qu'ils appellent un essai clinique,
01:43en 1961, donc c'est la première publication scientifique
01:47où on teste l'effet thérapeutique du fluoroglucinol sur les patients.
01:51Et cet essai de 1961, il a été très difficile à trouver,
01:54mais quand je l'ai trouvé, c'est ça qui m'a décidé d'écrire tout un livre sur le Spason,
02:00parce qu'il est très révélateur du fait que le Spason est né dans une sorte d'ignorance
02:05à la fois des règles éthiques, à la fois des règles scientifiques,
02:08même pour l'époque, j'ai envie de dire.
02:10Ce qu'ils ont fait dans cet essai, qui n'est pas un essai clinique,
02:14ils rapportent 14 cas cliniques, 14 malades, 10 femmes, 4 hommes.
02:19Au tout départ, en 1961, le Spason n'était pas un antispasmodique.
02:23Les chercheurs pensaient qu'il ressemblait à un remède phytothérapique,
02:27un remède de grand-mère qui était l'aubier du tilleul,
02:30la sorte de tisane de tilleul.
02:33Et on donnait ça aux femmes qu'on considérait comme biliaires,
02:36donc elles avaient des maux de tête, elles avaient des syndromes digestifs.
02:39On est passé ensuite au Spasme,
02:41et ça c'est dans les études animales qui ont été publiées ensuite.
02:44Et c'est à partir de là qu'il y a un glissement vers d'autres indications.
02:47J'ai pu consulter les archives de la NSM,
02:51qui montrent que juste avant la mise sur le marché du Spasme, en 1963,
02:56le laboratoire Lafon soumet deux expertises, le résultat de deux expertises,
03:04l'une pour les douleurs biliaires, l'autre pour les douleurs urinaires.
03:07Et en passant, on apprend que ça a aussi été testé sur dix femmes
03:11pour les règles douloureuses.
03:13Et il a suffi de ça pour que l'indication des règles douloureuses
03:17apparaisse en premier sur la première ligne des indications,
03:20donc dans le visa administratif du médicament.
03:22Et en 1964, le médicament est introduit sur le marché français.
03:27Et c'est un succès immédiat, ça fera la richesse du laboratoire Lafon.
03:32En 1974, le visa est changé en AMM,
03:36puisque l'AMM est créée en 1974, donc l'autorisation mise sur le marché,
03:41en étant ça à l'obstétrique.
03:43Et ensuite, dans mon livre, ce que je fais,
03:45c'est que je déroule ce que j'appelle l'inertie,
03:48on pourrait même dire l'apathie des autorités sanitaires,
03:51qui finalement sont restées un peu dans ce statu quos,
03:54en remettant relativement en question leurs remboursements au fil des années,
03:59mais sans jamais prendre de position ferme sur le manque de données scientifiques.
04:03Cette situation de prescription massive d'un médicament
04:06pour lequel on manque de données pour défendre le fait qu'il est efficace,
04:11ça crée plusieurs problèmes.
04:12D'abord, le fait qu'au niveau thérapeutique,
04:15on peut potentiellement être dans une situation de perte de chance.
04:18Typiquement, l'exemple des règles douloureuses,
04:20on vous prescrit du Spason et vous ne prenez pas d'ibuprofène.
04:23Alors même que c'est le médicament recommandé,
04:25vous allez souffrir inutilement, potentiellement,
04:29alors que vous auriez pu avoir accès à un médicament plus efficace.
04:33Maintenant, ça peut être la situation de prescription,
04:35mais ça va se généraliser ensuite dans l'auto-médication,
04:38où vous n'allez pas forcément avoir le réflexe de prendre un médicament plus efficace.
04:42Ça nous maintient, nous, en tant que patientes de patients,
04:46cette situation de surprescription d'un médicament
04:48qui n'a pas fait ses preuves au niveau scientifique,
04:51dans une situation où, potentiellement,
04:52on ne comprend plus, finalement, ce que c'est la médecine.
04:55On ne sait plus, on ne se pose pas la question
04:57« Ah, mais est-ce qu'il y a des données scientifiques ? »
04:59On ne sait pas et puis on ne donne pas l'occasion de le savoir
05:02puisqu'on nous dit « Fais-moi confiance et prends ça. »
05:05Tu n'es pas médecin, tu es philosophe spécialisé sur les questions de médecine.
05:08Pourquoi c'est intéressant d'avoir cette approche philosophique, historique,
05:10finalement, d'un sujet qui est éminemment scientifique ?
05:13Le but de mon livre, c'était d'étudier le space-fond comme un espace d'ignorance,
05:19c'est-à-dire un espace où la connaissance médicale
05:22et connaissance scientifique ont été injustement retardées.
05:25Et du coup, pour faire ça, forcément,
05:27j'avais besoin d'expliquer ce que c'était la connaissance en médecine.
05:30Et donc, toute la première partie du livre, c'est ça.
05:33Et c'est pour ça que je pense que c'est une bonne introduction à la philosophie de la médecine.
05:37Et la dernière partie du livre, qui est surtout sur l'éthique
05:40et sur la question des placebos, de l'effet placebo, etc.,
05:45qui est aussi une bonne introduction à ces questions,
05:47indépendamment de la question de savoir si le space-fond est un placebo.
05:51Est-ce que tu as contacté ce labo ?
05:53Au tout début de mes recherches,
05:56j'avais écrit via le formulaire de contact des journalistes.
06:01Et c'était un peu naïf.
06:02Je me disais peut-être qu'ils vont me donner accès à leurs vieilles archives.
06:05Parce qu'au début, j'avais vraiment du mal à trouver
06:07les vieux papiers, les vieilles archives sur le sujet.
06:10Donc, je n'ai évidemment pas eu de réponse.
06:13Et puis, plus récemment, une fois que le manuscrit était bien avancé,
06:16j'ai envoyé une liste de questions, bien évidemment,
06:19mais je n'ai pas eu de réponse.
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