00:00L'inceste, c'est tout un mécanisme
00:03pour écraser la personne. C'est un acte sexuel, c'est un acte de domination
00:09qui passe par le sexe et
00:11c'est quelque chose qui vous
00:14qui vous détruit.
00:23J'ai 11 ans.
00:25C'est la nuit, j'en suis sûre.
00:28Tu déchires mon sommeil comme tu déchires sans bruit aucun ma chemise de nuit.
00:33Comme si cet arrêt dans le temps,
00:35ce silence polaire te laissait tout l'espace.
00:39Et comme si déjà il était inscrit que personne ne témoignerait jamais.
00:42Moi, quand ça m'est arrivé,
00:44le mot inceste n'existait pas,
00:47plainte n'existait pas. Pourquoi c'est important que les adultes qui ont
00:51traversé ça prennent la parole ? Parce que
00:53parce qu'ils ont
00:56ça fait de tels dégâts chez eux
00:58que dans le fond, ça peut faire des dégâts sur leurs descendants aussi.
01:01C'est important que les adultes puissent
01:04donner quelque chose de sain à leurs enfants.
01:14C'est la première fois que tu rencontres une adulte qui
01:18qui l'a vécu aussi ?
01:20Je ne sais plus. Peut-être, ouais.
01:22On ne la rencontre pas tous les jours non plus, heureusement.
01:24Oui, oui, heureusement.
01:26Moi, peut-être. Je ne sais plus, en fait.
01:29En tout cas, moi, c'est la première fois que
01:32que je rencontre
01:35une enfant qui a à peu près le même âge que j'avais moi
01:39quand ça a commencé.
01:40Oui.
01:41Et c'est vrai que ça me...
01:45ça m'émeut.
01:46Tu sais, en voyant notre film,
01:48il y a des gens, peut-être, qui sont encore dans le déni
01:52parce qu'on peut vivre toute une vie dans le déni.
01:54Peut-être que s'il y a des gens qui s'autorisent déjà
01:57à se l'avouer à eux-mêmes avant même de parler aux autres,
02:01ça serait déjà formidable, ça serait déjà très fort.
02:03Dans notre documentaire,
02:05on a un témoin, un de nos témoins, qui dit
02:09« Mais moi, si on m'avait dit, si le docteur m'avait dit
02:13« Mais pourquoi autant de cystites ? », j'aurais tout lâché.
02:15Si le directeur m'avait dit « Pourquoi une telle violence ? »,
02:18j'aurais tout dit.
02:19Parce qu'aujourd'hui, on ne repère pas assez tôt les enfants.
02:24On n'empêche pas que ça arrive.
02:25Donc on se retrouve effectivement avec 160 000 enfants
02:29abusés chaque année.
02:30Un enfant, toutes les trois minutes,
02:34violé.
02:36Donc 80 % dans le cercle familial.
02:40Voilà, les chiffres sont hallucinants.
02:43Quand il fait jour à nouveau, tout semble intact.
02:46Comme si de rien n'était.
02:49Et si mon père, ma mère, mon école, mes amis ne voient rien,
02:54c'est que tout peut recommencer.
02:57Et tu recommenceras pendant quatre ans.
03:02Aujourd'hui, les séquelles restent plantées là, dans mon ADN.
03:06Mes nuits sont blanches, les unes après les autres.
03:10Je hurle dans le silence comme des milliers d'autres
03:12que personne n'entend.
03:14Ce qui se passe, et c'est ce qu'on a compris aussi
03:16en parlant avec des spécialistes,
03:18c'est que le cerveau, pour te protéger de cette horreur
03:21que tu vis dans l'enfance, pour que tu continues à vivre,
03:23il disjoncte.
03:25Il disjoncte et ça crée une sorte de vide.
03:28Il y a quelque chose qui est comme...
03:30anesthésié.
03:31Voilà, c'est anesthésié.
03:32Il y a une sorte d'anesthésie émotionnelle
03:35et qu'on retrouve chez beaucoup de nos témoins
03:38et dans lequel je me reconnais totalement.
03:41On oscille entre une volonté profonde d'oublier
03:46et en même temps, quelque chose qui ne vous lâche pas.
03:48Qui ne vous lâche pas avec des flashs,
03:51avec des choses très incisives et très profondes
03:55et très ancrées dans le corps et dans l'esprit.
03:58Donc, c'est toujours tout ce dialogue avec soi-même déjà
04:01qui, dans un premier temps, avant même qu'on prenne la parole
04:04et qu'on dise aux autres,
04:06déjà se dire à soi-même, se dire mentalement.
04:09Donc, se dire mentalement, ça veut dire le penser.
04:11Ça veut dire l'accepter.
04:16L'idée pour nous, c'est évidemment de s'adresser
04:18aux 10% de la population qui l'ont vécu
04:21et on espère qu'ils vont aussi peut-être se dire
04:24si elle, elle a pu parler.
04:26Si Pascal, si Norma, si Joachim,
04:28si Sarah et sa fille dans le film ont réussi à parler,
04:30c'est que peut-être moi aussi, je peux m'autoriser à parler.
04:33Mais c'est aussi s'adresser aux 90 autres pour cent de la société,
04:37de la population, donc à nous tous
04:39et de se dire, mais voilà, ces gens-là,
04:41ils sont dingues, ils sont dingues.
04:43Et de se dire, mais voilà, ces gens-là,
04:45ils sont dans nos familles,
04:46ils sont pas quelque part loin de nous,
04:48ils sont parmi nous.
04:49Qu'est-ce qu'on fait avec ça ?
04:51Pour arriver à ce procès,
04:52il a fallu qu'on me fasse des analyses psychiatriques
04:54pour savoir si je mentais pas.
04:56On vous demande d'avoir des preuves.
04:59Alors ça, quand on m'a demandé si j'avais des preuves,
05:05j'ai vraiment eu envie de leur répondre.
05:06Quatre, trois ans, j'ai pas pensé à récupérer ma culotte
05:08pour leur montrer qu'on avait percé l'hymen.
05:12Mon grand-père a eu une peine moins lourde
05:14que quelqu'un qui aurait volé une voiture.
05:17Donc il a pris six mois avec sursis
05:19et des dommages à intérêt.
05:21Cette injonction à parler,
05:24elle est très bien, mais si tout le système autour
05:27est prêt à recevoir cette parole,
05:29si le système judiciaire, si l'école,
05:31l'éducation nationale,
05:32enfin c'est toutes les forces vives
05:34qu'on doit engager pour entendre cette parole.
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