00:00Hervé, les débuts de Didier à l'OM,
00:04il y a un truc physique qui se passe, vous avez noté ça ?
00:07Oui, il y a un petit surnom, parce que tu parlais de la difficulté que tu avais.
00:12Oui, je crois qu'il est au courant.
00:13Alors racontez, c'est quoi le surnom ?
00:15Drogba Kayoko.
00:17Drogba Kayoko.
00:19En fait, j'avais du mal,
00:24j'étais tellement ému de jouer pour Marseille et de jouer au Vélodrome
00:28que j'avais du mal à finir les matchs.
00:33La charge émotionnelle, pour moi, était tellement forte
00:36parce que j'étais sur le terrain,
00:38concentré, mais en même temps à l'écoute de tout ce qui se passait.
00:41Donc, au bout de 60 minutes, je suis allé au coach,
00:44rincé, je lui ai demandé de sortir parce que je n'y pouvais plus.
00:49Et il y a eu ce match contre le Rapid de Vienne, je crois,
00:52ou l'Austria de Vienne, taux préliminaire de Champions League,
00:56on fait 1-0 là-bas, et 0-0, je suis titulaire au Vélodrome,
01:00ma première titularisation au Vélodrome,
01:02et je rate un nombre incalculable d'actions, d'occasions.
01:10Et ma sœur était venue me voir jouer ce match,
01:12et en rentrant, je conduis, elle ne parle plus.
01:15Je dis, mais qu'est-ce qui se passe ?
01:16« T'as signé combien de temps, là ? »
01:17« J'ai joué à 4 ans. »
01:19Elle me dit, « Ah, fais, tu vas partir. »
01:21Je dis, « Pourquoi ? »
01:21Elle me dit, « Ah, j'étais derrière, ils ne m'ont pas reconnu,
01:24j'entendais les gens converser, et il y en a un qui dit,
01:27« Mais c'est qui, lui, là ? »
01:28« Il vient d'où ? »
01:29« Ah, des gangangs, un paysan. »
01:34« C'est un Ivoirien, comme Bakayoko. »
01:37« Deux pour le prix d'un, ils en donnaient trois Bakayoko. »
01:43Et je pense que ça a été le déclic, parce qu'à partir de là,
01:46je me suis dit, « Ah bon, c'est comme ça que ces supporters que j'aime,
01:52ce club que j'aime, me perçoivent.
01:54Ok, il faut que je change ça. »
01:55Et là, j'ai enchaîné.
01:58Là, on est au mois d'août, face à ce tour préliminaire de Ligue des Champions,
02:01mais le moment où tout bascule, pour vous,
02:03alors ce n'est pas sur un match, c'est sur une série de trois matchs.
02:06Racontez-nous, on est le 27 septembre, le premier match, il me semble,
02:10c'est Nice, un doublé, triplé le mercredi suivant
02:14contre le Partisan Belgrade en Ligue des Champions,
02:16plus un but à Bastia.
02:18Et là, c'est le basculement.
02:19Là, c'est le moment où…
02:21Mais c'est un vrai basculement.
02:22C'est un vrai basculement, parce que dans le vestiaire,
02:28moi qui suis arrivé sur la pointe des pieds,
02:31je suis mis sur le devant de la scène par mes coéquipiers,
02:36Philippe Christanval, Fabio Celestini, Manu Dos Santos,
02:40tous les gars me disent, mais Didier en fait,
02:43« Si t'es bon, si t'es bien, on est bien. »
02:47Et je leur dis, « Non, non, attendez, moi je viens de Guingamp.
02:49Si vous êtes bien, je suis bien. »
02:51Ils me disent, « Non, c'est pas comme ça, regarde ce qui se passe. »
02:53Et je pense que mes performances m'ont permis d'avoir une place
03:02et d'avoir mon mot à dire dans le vestiaire.
03:05Et là, en fait, tu gagnes au respect par tes performances
03:09et pas par tout ce qui sera.
03:12Il y a quelque chose d'inconséquent, parce qu'il y a un basculement aussi.
03:14Il y a un basculement, alors les gens disaient « Drogba qui est le coach »,
03:17chose comme ça.
03:18Mais après, il y a une sorte de Drogba mania qui monte assez rapidement
03:23et qui vous a parfois embarrassé.
03:25Racontez-nous là encore.
03:27Oui, c'est ce rapport à la célébrité.
03:33En fait, on veut tous être connus, on veut tous être les meilleurs,
03:36on veut tous être les plus forts.
03:37Mais le jour où ça arrive, il faut être capable de le vivre,
03:41de l'encaisser et de le digérer.
03:45Et j'ai eu du mal à comprendre pourquoi des gens pleuraient en me voyant.
03:51Je me disais « Mais attendez, vous savez de qui vous parlez ? »
03:54Ou alors qu'il y a des accidents de la route.
04:00Oui, c'est fou, mais ça n'arrive qu'à Marseille.
04:06OK, pire en Côte d'Ivoire encore.
04:10Premier match en Ligue des Champions, c'est avant le parti en Belgrade.
04:15Vous vous retrouvez au Bernabéau, vous aurez le score.
04:18Et je crois qu'il y a un truc avec Zizou, un maillot.
04:20J'ai entendu ça, quelque chose.
04:22Oui, j'en parle l'année dernière.
04:23Oui, c'est quoi ça ?
04:24Je change de maillot, j'ai changé de maillot avec Bravo,
04:31qui était en défense.
04:34Et en rentrant au vestiaire, il y a quelqu'un qui me tape à l'épaule,
04:39je me retourne, c'est Zidane, il me demande « J'espère que tu peux me passer ton maillot ? »
04:43Je lui dis « Pardon ? »
04:45Donc, le responsable des équipements, je lui crie dessus,
04:50je dis « Michou, où est mon maillot ? Mon deuxième maillot ? »
04:52Il me dit « Ah, il est rangé, mais tu es malade. »
04:55Et il me dit « Non, t'inquiète, au match retour, ne m'oublie pas. »
04:57Et deux mois plus tard, dans le couloir, on est concentrés,
05:02puisque le coach nous a mis une pression pas possible pour remporter ce match.
05:06Et pareil, on me tape à l'épaule comme ça,
05:09et je me retourne « J'espère que tu ne m'auras pas oublié cette fois-ci. »
05:11Et tellement pris par la discussion, et puis bien sûr, l'aura de Zidane,
05:18je commence à enlever mon maillot après le match.
05:21« Ah, j'ai un maillot, je te le remets dans le trou. »
05:24C'était Zidane, je veux dire.
05:27Il y a un moment également dans cette saison marseillaise qui me renvoie comme ça,
05:30quand je dis « Drogba, Marseille, il y a un but, c'est contre Newcastle,
05:34on est en mi-finale allée, je vous ai croisés hier,
05:36le plus important, le moment de basculement, c'est les trois matchs qu'on a évoqués.
05:40Mais sur ce but-là…
05:43– Le drift derrière le pied d'Ophir.
05:44– Oui, voilà, ce truc-là, pour moi, sur la situation de jeu,
05:48ça demandait la spéciale Drogba, c'est-à-dire, le plus direct, on tire.
05:53Là, finalement, ça marche, c'est génial, ce petit pas où vous effacez Aaron Hughes
05:57pour battre après du gauche, je ne me souviens plus le gardien de Newcastle.
06:01– Che Guevane, ça vient d'où, une inspiration, un truc, vous êtes dans une zone…
06:08– En fait, j'ai vu, pendant toute la saison, j'ai vu Roberto Carlos faire ça,
06:14lorsqu'il monte comme ça, il passe le ballon derrière sa jambe gauche,
06:17et je me dis « tiens, c'est un contre-pied mais extraordinaire ».
06:21Et toute la saison, je m'entraîne à le faire, pied droit, pied gauche.
06:27D'abord pied droit, je continue mon dribble,
06:29ensuite je fais pied droit, pied gauche, et je reprends mon dribble.
06:33Et là, le matin du match, j'étais blessé, en fait.
06:41Je suis blessé, et je fais une séance avec Albert Aymond, en mise au vert,
06:47et là, je fais la même chose, je mets trois plots, inter, exter,
06:53passe le ballon derrière le pied gauche, et je frappe.
06:57Et ça rentre, je le fais deux ou trois fois pied gauche,
07:01deux ou trois fois pied droit, et je me dis « tiens, allez, ce soir, j'essaye ».
07:06Voilà, et donc, quand on regarde bien le ralenti, j'ai passé à Onyoux,
07:13mais je l'attends pour pouvoir tenter ce geste.
07:16– Oui, c'est pour ça, je trouve que c'est pas mal.
07:19– Parce que j'ai envie de faire mon geste, et en fait, j'avais tout calculé,
07:22c'est-à-dire que je vais faire le geste, mais après le geste,
07:26je sais que Che Guevane est plus à l'aise lorsqu'il plonge sur son côté droit,
07:32donc il faut mettre le ballon forcément côté gauche.
07:34Donc, j'avais étudié toutes ces situations pour me faciliter la tâche, justement.
07:40– Facile, ça demande du travail, quand même.
07:42Autre question de nos téléspectateurs, Léna.
07:45– Didier, les internautes veulent connaître tous vos secrets.
07:48Hello Didier, quelle est l'anecdote la plus intéressante
07:50que tu as à nous raconter sur un classico que tu as vécu ?
07:54Du croustillant, cette fois.
07:56– Alors, c'est toujours face à M. Édouard Assise, qui était au PSG,
08:04et valide, puisqu'on les reçoit…
08:10– Non, mais l'année où… Non, t'étais pas là, moi, j'étais à Monaco.
08:152003-2004.
08:16– C'est Fio qui marque.
08:18– Ah oui, la dernière minute, là ?
08:19– La dernière minute.
08:21Alors, toute la semaine, un des kinés, Muso, je le cite,
08:27qui me masse tous les jours, mais on ne m'a jamais autant massé.
08:31Je lui disais, mais pourquoi tu…
08:32Il me dit, non, le classico, il faut que tu sois bon, il faut que tu marques.
08:35Il me masse tous les jours.
08:35Je lui dis, j'ai pas besoin de masser.
08:36Il me dit, non, vas-y, vas-y, vas-y.
08:38Et par contre, vous avez intérêt de gagner,
08:40parce que si tu ne gagnes pas, je ne te parle plus.
08:42Bon, je le prends, je lui dis, bon, c'est un classico, OK.
08:46On perd 1-0.
08:49Le soir, le lendemain, j'arrive à l'entraînement.
08:51Il me boude, il me masse tous les jours.
08:53Là, je me dis, ah ouais, non, ça dépasse l'entendement, c'est…
09:01– OK. On vient juste à la fin, à la fin de cette saison, où finalement,
09:08c'est assez rare, il y a une conférence de presse pour annoncer votre départ.
09:12Généralement, on fait une conférence de presse pour dire coucou, machin,
09:15– Je suis content, bye bye tout le monde.
09:16– Ben non, je suis content, je suis content, je suis content.
09:19– Je suis en train de chercher la date, on est le 19 juillet 2004.
09:21Vous annoncez, donc, que vous quittez l'OM.
09:24Écoutez, on y va, parce que je trouve qu'il y a des zones de non-dit,
09:29puis il y a notre fin inspecteur Penault qui va nous expliquer tout ça.
09:33Didier Drogba, on est en juillet 2004.
09:36– Si j'écoutais mon cœur, je serais resté à Marseille,
09:38parce que vraiment, j'ai vécu d'énormes moments ici.
09:44Et c'est des moments, comme je dis, inoubliables.
09:50J'ai vraiment ce club dans le cœur.
09:55Et c'est comme quand on aime une femme et qu'on doit s'en séparer pour X raisons.
10:02Ça fait toujours mal.
10:03Et c'est vrai que je suis triste.
10:07J'aurais beaucoup de chagrin.
10:09Mais sportivement, je dois me relancer vers le projet.
10:14Et j'espère un jour, pourquoi pas.
10:18Et je reviendrai.
10:22Je reviendrai.
10:24– C'est chargeur d'émotions.
10:25En plus, il y a les images, c'est très affectif.
10:28Vous quittez l'OM, vous quittez votre femme.
10:29Enfin voilà, tout est extrêmement...
10:32Et Hervé ?
10:32– Parce qu'en fait, ce qu'il faut savoir, c'est ce qui s'est passé après.
10:34Tu vas le raconter, c'est pas moi qui vais le raconter.
10:36Qu'est-ce qui s'est passé après ?
10:37Quand tu étais au Vélodrome, parce que la conférence de presse
10:39allait au Réseau Vélodrome, et après, tu vas seul au milieu du terrain
10:41pour regarder et tu restes à peu près une heure.
10:43– Oui, en fait, après cette conférence de presse,
10:46j'étais en dépression, c'est-à-dire que je ne voulais même plus rentrer chez moi.
10:51J'étais là, je tournais en voiture.
10:53En fait, je ne comprenais pas, ça allait trop vite pour moi.
10:55Ça allait vraiment trop vite.
10:59Et c'est là que j'ai compris qu'en fait, le football, c'est un business, en fait.
11:04C'est un business.
11:06– C'est-à-dire ?
11:07– C'est-à-dire que...
11:08– Vous n'étiez pas maître de votre choix, c'est ça ?
11:09– Oui, je n'étais pas maître de mon choix, puisque je le dis,
11:12j'aurais aimé rester, je voulais rester.
11:14Je leur ai dit, je veux rester.
11:17Je ne veux même pas avoir un salaire...
11:20– Vous voulez rester à l'OM ?
11:21– Je veux rester à l'OM, ce n'est pas une question de salaire.
11:23Je veux rester à l'OM.
11:26Maintenant, quand on me dit que oui,
11:28mais ça nous permettra d'acheter Didier Drogba,
11:32et que l'équipe sera moins dépendante de toi,
11:38et puis on n'est pas sûr que tu nous refasses la même saison que l'année dernière,
11:40et ça, ça a été le déclic.
11:42Là, ils ont su appuyer là où il fallait.
11:46Là, j'ai dit, ah bon ?
11:48Vous pensez que ce que j'ai fait est le fruit du hasard ?
11:51D'accord, c'est que vous ne savez pas,
11:52vous n'avez pas compris comment je fonctionnais et qui j'étais.
11:55Donc, ok, là, ça me fait mal, mais je suis parti.
11:58– Mais Didier, il a tout dit ou pas ?
12:00– Pas complètement, parce que déjà, quand tu es au milieu du stade,
12:03tu restes à peu près une heure, après, seul, et tu pleures.
12:05On regarde le stade, tu pleures, parce que vraiment, la douleur est là.
12:09– Mais déjà, même avant la conférence de presse.
12:12– Et le surlendemain, tu attends Tcherno, Cédy, qui est son agent toujours.
12:16– C'est horrible.
12:18– Et tu ne dors pas de la nuit, évidemment, et tu vas le voir,
12:20lui, il doit être dans le salon en train de dormir sur le canapé.
12:22– C'est à 6 heures du mat, on prend l'avion à 9 heures,
12:26et je descends, je le vois, je dis, Tcherno, explique-moi une chose.
12:30Là, vraiment, je ne suis plus joueur de Marseille,
12:33puisque j'ai résigné mon contrat.
12:34Il me dit, ah oui, donc ça veut dire que je peux faire ce que je veux.
12:38Je peux signer où je veux.
12:39Il me dit, ne me fais pas ça.
12:43Je dis, non, parce qu'en fait, là, je n'ai pas envie d'aller là-bas.
12:46Donc, je ne peux pas aller où je veux.
12:49Et là, il a eu chaud.
12:50– Et donc, vous aviez envie de revenir à Marseille.
12:52– Voilà, il a eu chaud, et il m'a dit, non, on ne peut pas.
12:55La machine est lancée, et puis voilà.
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