00:00Nous sommes avec Caroline, qui est professeure. Bonjour Caroline. Caroline n'est pas votre véritable prénom ?
00:07Oui, je ne m'appelle pas Caroline en réalité.
00:09Et je ne dirais pas non plus sans doute dans quelle région de France vous enseignez ?
00:13J'enseigne dans un département rural.
00:16Donc on n'en dira pas davantage. Mais ce qui est intéressant, on peut savoir quand même dans quel domaine vous intervenez ?
00:23Oui, je suis professeure de langue vivante.
00:26Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qui est votre quotidien et si vous avez eu le sentiment, ou même pas seulement le sentiment d'être menacée ?
00:35Alors moi j'ai eu,
00:37si vous voulez, j'ai été menacée l'an dernier, au mois de juin, par un élève qui en a appelé à Aala pour m'agresser à la
00:45sortie
00:46de mon collège.
00:48Et derrière je me suis retrouvée dans une immense solitude. Et je dirais que
00:53mon principal, qui m'a soutenue beaucoup, s'est retrouvée lui aussi dans une immense solitude, puisque nous avons été
01:01en fait seul à gérer la situation.
01:04Il a fallu organiser une forme de protection qui n'était pas prévue par l'administration. Je n'ai d'ailleurs jamais reçu la protection fonctionnelle
01:13de mon ministère.
01:15Voilà. Et j'ai beaucoup souffert de cette situation et je voulais dire tout,
01:22toute ma compassion pour Mickaël Paty.
01:25Combien de temps ça a duré ?
01:27Alors ça a duré, en fait,
01:30l'élève m'a menacée à la sortie d'un cours, parce qu'il estimait ne pas être satisfait de la note qu'il avait reçue.
01:36Quel âge il avait cet élève ? Alors cet élève avait 13 ans,
01:40il a toujours 13 ans, et donc aucune sanction n'a été
01:44engagée contre lui, puisque son âge
01:46lui permet d'échapper à toute sanction. Dans ces cas-là vous avez évidemment tout de suite prévenu le principal,
01:51j'imagine ? Oui. Est-ce que vous avez déposé plainte à...
01:55Oui j'ai déposé plainte, et la plainte a été reçue par le procureur, mais il n'a aucune suite
02:01à cause de l'âge de l'enfant. Mais pourquoi ?
02:04En quoi ?
02:06C'est très étrange. Il y avait des témoins de cela ?
02:09Oui bien sûr, l'ensemble des élèves de la classe, et c'est d'ailleurs même les élèves de la classe qui ont été
02:13les premiers à prévenir la direction, puisque eux avaient très peur et se sont même mis à pleurer. Mais comment c'est possible que
02:22c'est ça que j'ai du mal à comprendre, comment est-il possible qu'une plainte ne soit pas envisagée ? Vous avez rencontré les parents de cet élève ?
02:31Non, je ne l'ai pas rencontré parce que je me serais mise en danger.
02:38J'ai quand même aujourd'hui, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je témoigne sans mon prénom,
02:44parce que si vous voulez, je ne suis absolument pas certaine que cet élève n'est pas en mesure de me retrouver.
02:49Je trouve ça intéressant. Mais cet élève, vous êtes toujours dans le collège dans lequel ça s'est passé ?
02:55Alors je ne suis plus dans l'établissement dans lequel j'étais, pour d'autres raisons, parce que ce n'est pas à cause de ça, j'avais
03:03préalablement demandé à me rapprocher de mon domicile, j'étais un peu loin de chez moi, j'avais beaucoup de route,
03:09et donc ça n'a rien à voir. Les deux choses sont concomitantes, mais n'ont rien à voir l'une avec l'autre.
03:13Vous enseignez depuis combien de temps ?
03:15J'enseigne depuis 25 ans.
03:17Et vous avez eu combien de plaintes ?
03:195000 élèves, Pascal.
03:21Et vous n'avez eu qu'un incident de ce type ?
03:23Oui, je n'ai eu qu'un incident de ce type.
03:25Toutefois, je tiens à préciser quand même qu'aujourd'hui, la plupart de mes collègues, et moi-même d'ailleurs, nous nous auto-censurons considérablement.
03:33Par exemple ?
03:35Par exemple, il y a des sujets que l'on n'abordera pas.
03:38Mais par exemple, vous êtes dans une langue vivante, donc vous n'avez pas, par exemple, de sujets d'histoire à aborder.
03:43Par exemple, certains de mes collègues, par exemple, qui enseignent l'espagnol, ne peuvent plus enseigner, par exemple, les événements de la reconquête.
03:55Par exemple, mes collègues de lettres me disent qu'elles ne peuvent plus aborder de textes ou d'analyses d'images, par exemple, qui montreraient un tableau avec une femme dénudée.
04:08On ne peut plus aborder un certain nombre de sujets en histoire-géographie.
04:13Alors, je ne parle même pas de l'actualité du conflit qui se situe au Proche-Orient.
04:20Je parle plus simplement de l'abord d'un certain nombre de sujets autour de la Seconde Guerre mondiale.
04:26C'est très compliqué.
04:28Certains élèves y réagissent très mal et les collègues y vont à petits pas, ils y vont à pas de chat.
04:38C'est-à-dire que tout est calculé au préalable.
04:41Il y a donc une peur qui est là très insidieuse, mais très insidieuse, mais elle est quotidienne.