00:00Il s'est d'abord fait connaître comme économiste, puis conseiller de plusieurs ministres et enfin député.
00:05Marc Ferracci est un ami très proche d'Emmanuel Macron.
00:08Il vient d'être nommé ministre délégué chargé de l'industrie.
00:12Je vous propose de découvrir ce numéro inédit de La Politique est moi,
00:15puisqu'il a été enregistré trois jours à peine avant l'annonce du nouveau gouvernement.
00:19Bonjour Marc Ferracci. Bonjour.
00:31Alors vous êtes à l'origine de la toute première réforme qui a été adoptée sous le premier quinquennat d'Emmanuel Macron,
00:37la réforme du Code du Travail, les fameuses ordonnances Macron.
00:40Ces ordonnances, elles ont été critiquées à l'époque par un chef d'entreprise qui se revendique de gauche.
00:46Je vous propose d'écouter ce qu'il en disait, c'était au micro de nos collègues de France 3.
00:51Les ordonnances, je les regarde avec un œil forcément critique.
00:54Pourquoi ?
00:56Parce que je trouve que la première version est assez déséquilibrée.
01:00Quand vous avez trois organisations d'employeurs qui applaudissent
01:03et tous les syndicats peu ou prou qui critiquent,
01:06parfois sévèrement, parfois avec plus de nuances,
01:09vous vous dites que la flexibilité est sans doute au bout du chemin
01:12et que la sécurité pour les salariés l'est un peu moins.
01:15Alors ce chef d'entreprise, c'est votre père Pierre Ferracci
01:18qui a fondé un cabinet de conseil aux syndicats dans les comités d'entreprise.
01:23Quand il critique ces ordonnances, c'est un peu vous qui critique d'une certaine façon ?
01:28Il a son point de vue et vous savez que dans une famille,
01:31on peut se retrouver sur l'essentiel et avoir quelques points de divergence
01:34sur des sujets certes importants comme celui des ordonnances et du droit du travail.
01:39Ces ordonnances partaient d'un constat assez simple,
01:41c'est que le droit du travail est trop compliqué dans notre pays
01:44et qu'il faut que ce soit les acteurs de terrain,
01:46à la fois dans les entreprises et dans les branches,
01:48qui s'en saisissent et qui le produisent.
01:50Et on avait avec ces ordonnances l'idée de développer la négociation collective,
01:54de simplifier aussi pour les chefs d'entreprise,
01:57mais aussi pour les salariés, un certain nombre de procédures,
01:59et notamment les procédures de licenciement.
02:01Oui, mais là vous rentrez sur le débat de fond.
02:03Moi ce qui m'intéresse, c'est l'histoire de famille qu'il peut y avoir derrière
02:06parce qu'il se revendique de gauche, vous aussi,
02:09et là il vous reproche en quelque sorte d'avoir mis en place,
02:12d'avoir créé une réforme de droite, trop à droite.
02:14Vous savez, pour répondre à cette question, il faut justement aller sur le fond.
02:17Pourquoi ? Parce que les ordonnances, effectivement, ont été perçues
02:20comme une réforme qui pensait plutôt vers la droite,
02:22plutôt vers la flexibilisation.
02:24Mais à côté de cette réforme, en même temps, si je puis dire,
02:27on a fait d'autres choses.
02:29On a créé des outils nouveaux pour protéger les salariés,
02:31on a créé le compte personnel de formation,
02:34on a investi des sommes qui n'avaient jamais été investies
02:36dans la formation des chômeurs.
02:38On est allé dans la protection en même temps qu'on avait libéré
02:40un certain nombre d'initiatives.
02:42Moi, je suis très à l'aise avec ça.
02:44J'ai un point de divergence sur ce sujet,
02:47mais j'ai également participé à des réformes
02:50qui ont lutté contre la précarité,
02:52avec le fait qu'on pénalise les entreprises
02:55qui abusent des contrats courts, par exemple.
02:57Comment définiriez-vous la gauche dont vous vous revendiquez ?
03:02C'est une gauche qui a les pieds dans le réel,
03:06une gauche raisonnable,
03:08une gauche qui ne balaye pas sous le tapis
03:10des problématiques essentielles,
03:12comme la responsabilité budgétaire,
03:14la maîtrise des comptes publics,
03:16une gauche qui veut changer la vie des gens,
03:18mais sans se payer de mots
03:20et sans aller dans la démagogie.
03:22Si on revient à votre famille,
03:24votre père a milité au Parti communiste
03:26jusqu'au début des années 80,
03:28votre grand-père était une figure
03:30de la résistance communiste en Corse.
03:32Vous-même, le communisme, ça vous a jamais tenté ?
03:34Moi, j'ai eu, dans ma jeunesse,
03:36des amitiés et beaucoup de discussions politiques
03:41avec des gens qui appartenaient à la gauche
03:43et parfois au Parti communiste.
03:45Là, on voit votre grand-père à l'image.
03:47Tout à fait.
03:48Mais je n'ai jamais franchi le pas
03:50d'un engagement pour ce parti.
03:52D'ailleurs, je n'ai jamais franchi le pas
03:54d'un engagement au sens où je n'ai jamais été
03:56encarté dans un parti avant le Parti En Marche,
03:59qui est devenu le Parti Renaissance.
04:01Donc, non, j'ai trouvé ma voie assez vite.
04:03Cette voie, je l'ai trouvée
04:05en faisant des études, en discutant
04:07avec différentes personnes.
04:09Ces discussions m'ont plutôt ramené
04:11vers le champ de la social-démocratie,
04:13de cette gauche raisonnable que j'évoquais.
04:15Mais ça n'empêche pas
04:17que nous avions, avec mon grand-père,
04:19des discussions politiques,
04:21des discussions passionnées,
04:23et en réalité, on se retrouvait
04:25généralement sur l'essentiel,
04:27les valeurs de la République.
04:29Je suis très fier d'une chose,
04:31c'est que mon grand-père a eu l'honneur
04:33de voir son nom
04:35accolé à celui du lycée de Bonifacio,
04:37dont il est originaire en Corse,
04:39parce qu'il, vous l'avez dit,
04:41était un résistant.
04:43Et à l'occasion
04:45de cette cérémonie,
04:47eh bien, il y avait des gens
04:49d'horizons politiques très différents.
04:51Il y avait Fabien Roussel,
04:53le chef du Parti communiste français.
04:55Il y avait des gens de droite, des gens de gauche.
04:57Et au fond,
04:59ce que ça dit, c'est qu'on peut se retrouver
05:01collectivement, et j'ai toujours cherché à le faire
05:03dans mon environnement familial, sur l'essentiel,
05:05même quand je peux avoir des désaccords sur le fond.
05:07Vous êtes d'abord fait connaître
05:09en tant qu'économiste spécialiste
05:11du marché du travail, et puis
05:13est venu le temps de l'engagement en politique.
05:15Il est directement lié
05:17à un homme, Emmanuel Macron.
05:19On vous présente souvent
05:21comme son meilleur ami, au point
05:23que vous avez été témoin de vos mariages respectifs.
05:25Là,
05:27on vous voit en arrière-plan à l'occasion
05:29du mariage d'Emmanuel Macron avec Brigitte Macron,
05:31et lui-même
05:33était présent en tant que témoin à votre mariage.
05:35On voit l'image
05:37ici. Est-ce que cette amitié,
05:39elle a précédé la connexion politique ?
05:41Elles ont été simultanées.
05:43Simultanées parce qu'on s'est rencontrés
05:45quand on préparait tous les deux
05:47à Sciences Po des concours administratifs,
05:49et notamment le concours de l'ENA.
05:51Et à ce moment-là,
05:53les discussions amicales étaient indissociables
05:55des discussions politiques parce qu'on baignait
05:57dans cette ébullition
05:59d'idées, dans cette ébullition
06:01de savoir qui nous portait vers la science politique,
06:03qui nous portait vers la politique au sens large.
06:05Et donc, en réalité,
06:07on parlait de politique quasiment tout le temps.
06:09Et l'affinité amicale,
06:11elle s'est aussi construite avec une affinité politique,
06:13et c'est quelque chose
06:15dans lequel je me retrouvais. Je me retrouve
06:17d'ailleurs toujours en grande partie.
06:19On dit souvent qu'il est difficile d'entretenir
06:21des liens d'amitié en politique.
06:23En ce qui vous concerne, vous vous êtes mis au service
06:25d'Emmanuel Macron en 2017.
06:27Est-ce que ça a modifié la nature
06:29de votre relation ?
06:31Ça n'a pas modifié le fondement amical
06:33de la relation, mais forcément,
06:35parce que nos vies changent, la relation change.
06:37Moins de disponibilité, quand vous êtes
06:39candidat, puis président de la République,
06:41évidemment, vous n'avez
06:43pas autant de temps que vous en aviez
06:45pour vos amis, pour vos proches,
06:47mais on a continué, évidemment,
06:49à avoir une relation très forte.
06:51Parfois, une relation de travail, parce que moi-même,
06:53je suis investi dans l'action
06:55gouvernementale, après 2017,
06:57et nous avons toujours été,
06:59évidemment, en contact, à la fois
07:01pour des questions de fond,
07:03des questions liées à nos réformes...
07:05Vous gardez quand même l'ami, Emmanuel Macron ?
07:07Vous le tutoyez encore ?
07:09Bien sûr, oui, on se tutoie,
07:11et je pense qu'on a toujours
07:13autant d'affection l'un pour l'autre,
07:15mais il peut nous arriver aussi
07:17de ne pas être d'accord sur certains sujets,
07:19notamment des sujets de fond.
07:21C'est-à-dire que le pouvoir peut mettre à l'épreuve
07:23le lien d'amitié ?
07:25Non, je ne pense pas que le pouvoir
07:27mette à l'épreuve le lien d'amitié,
07:29mais la connexion et le compagnonnage politique,
07:31il n'est pas forcément éternel,
07:33parce qu'on a le droit de changer d'idée,
07:35et il y a peut-être, un jour,
07:37des sujets qui feront que,
07:39je prendrai des distances,
07:41ou on prendra des distances l'un avec l'autre
07:43sur le plan politique, en revanche, la relation amicale,
07:45je pense qu'elle restera.
07:47Vous avez inspiré plusieurs réformes,
07:49on a cité la réforme du code du travail,
07:51on a cité celle des bonus-malus sur les contrats-cours,
07:53il y a aussi eu l'assurance-chômage,
07:55la formation professionnelle, l'apprentissage.
07:57Finalement, être l'ami du président,
07:59c'est l'idéal pour un économiste,
08:01ça permet de mettre en pratique tout son travail
08:03de recherche théorique ?
08:05C'est vrai, avant de participer à toutes ces réformes,
08:07j'étais professeur d'université,
08:09je le suis toujours, d'ailleurs,
08:11et j'ai beaucoup travaillé sur ces sujets,
08:13travail, emploi, formation professionnelle,
08:15d'apprentissage, et j'avoue que c'est un privilège.
08:17C'est une sorte de laboratoire en conditions réelles ?
08:19C'est plus qu'un laboratoire,
08:21puisqu'on fait des réformes à l'échelle du pays,
08:23on change l'avis des gens.
08:25Parfois, on a besoin d'amender les choses,
08:27parce qu'on ne fait pas tout bien
08:29dès le départ, mais c'est un véritable privilège
08:31parce qu'on a toujours cette frustration
08:33quand on est un universitaire,
08:35je l'ai été pendant des années,
08:37d'être simplement
08:39un conseiller du prince,
08:41d'être simplement dans la préconisation
08:43et pas dans l'action.
08:45J'ai eu la chance, et quelques-uns à l'avoir été,
08:47dans cette aventure politique,
08:49j'ai eu la chance d'être
08:51un universitaire qui a mis les mains dans le cambouis,
08:53qui a participé aux réformes,
08:55qui a pris aussi des coups,
08:57et moi, j'en suis très content,
08:59parce que c'est une expérience extraordinaire.
09:01Oui, mais justement, on reproche parfois
09:03aux universitaires d'être un peu hors-sol.
09:05Vous, vous vous êtes coltiné au réel,
09:07en préparant le programme économique
09:09d'Emmanuel Macron en 2017, en étant conseiller
09:11de Muriel Pénicaud ensuite,
09:13puis en devenant député.
09:15Vous êtes cogné au réel, parfois ?
09:17Ah, je m'y suis cogné, très clairement.
09:19Mais au point de réaliser
09:21que vous aviez peut-être fait...
09:23Pris la mauvaise direction ?
09:25C'est arrivé, c'est arrivé.
09:27Sur des sujets précis ?
09:29C'est arrivé qu'on se rend compte
09:31que des réformes n'ont pas atteint leur but.
09:33Par exemple ?
09:35Vous voyez, le compte personnel de formation,
09:37qui, je pense, est une fabuleuse réforme
09:39qui émancipe les gens,
09:41qui leur donne la possibilité
09:43de se former à leur propre initiative.
09:45C'est une réforme
09:47qui doit être
09:49amendée sur certains aspects,
09:51parce qu'elle coûte cher et parce que l'argent
09:53qu'on dépense pourrait peut-être être mieux utilisé ailleurs.
09:55La réforme de l'apprentissage,
09:57c'est une réforme formidable, mais qui réclame
09:59aussi des ajustements. Ce qu'on apprend, au fond,
10:01quand on se frappe le réel,
10:03on se cogne au réel, comme vous le disiez,
10:05c'est qu'il n'y a pas de jardin à la française.
10:07Quand on essaie de changer la vie des gens,
10:09quand on essaie de faire des réformes,
10:11de faire voter des lois, c'est rare
10:13qu'on tombe tout de suite sur la bonne solution.
10:15Vous dites ça et en même temps,
10:17il y a une critique qui remonte de la part de vos adversaires,
10:19c'est qu'ils vous jugent parfois trop dogmatique.
10:21Comment vous l'expliquez-vous ?
10:23Peut-être que j'ai un fond
10:25lié
10:27à mon passé
10:29et ma profession d'universitaire.
10:31J'aime bien transmettre,
10:33et parfois, il peut m'arriver, je le confesse,
10:35il peut m'arriver de transmettre
10:37peut-être trop de certitudes.
10:39J'ai quand même remis en question, je pense,
10:41beaucoup de mes certitudes depuis que je suis en politique.
10:43Je sais que
10:45la vie politique,
10:47ça n'est pas la vie universitaire,
10:49que ce qu'on met dans des rapports, dans des articles scientifiques,
10:51on ne le traduit pas forcément facilement
10:53dans la vie des gens avec des projets de loi
10:55et surtout de manière très concrète
10:57dans leur existence
10:59et dans leur quotidien.
11:01Je pense que c'est aussi ce que moi,
11:03je dis à mes collègues universitaires,
11:05c'est qu'il y a un peu de mensuitude
11:07pour les hommes et les femmes politiques
11:09parce qu'ils font un travail que, parfois,
11:11vous pouvez trouver un petit peu trop superficiel,
11:13sur le fond,
11:15mais qui, en réalité,
11:17est extrêmement difficile
11:19parce qu'écouter les gens,
11:21être dans cette forme
11:23d'empathie constante
11:25que nous devons à nos concitoyens,
11:27c'est quelque chose
11:29qui n'est pas à la portée de tout le monde.
11:31Tout le monde n'est pas fait pour être homme ou femme politique.
11:33Et arriver à mêler
11:35une approche et une vision
11:37qui est celle
11:39d'un universitaire
11:41avec cela, c'est quelque chose de difficile.
11:43Je ne suis pas sûr d'y être parfaitement parvenu,
11:45mais en tout cas, c'est ce que j'essaie de faire
11:47dans ma vie aujourd'hui.
11:49On va passer à notre quiz pour conclure.
11:51Le principe, c'est que je vais commencer
11:53des phrases et que vous allez devoir les compléter.
11:55Être député,
11:57c'est renoncer à...
11:59...
12:01une partie de sa vie de famille.
12:03Et ça, c'est une souffrance ?
12:05C'est une frustration,
12:07mais c'est une frustration
12:09qui est faite de manière
12:11assumée, qui est consentie de manière assumée
12:13et dans le dialogue
12:15avec ma femme et mes enfants.
12:17Si le Paris FC monte en Ligue 1,
12:19je...
12:23Je fais une grosse fête
12:25parce que je suis effectivement
12:27un des...
12:29un des participants à cette aventure sportive.
12:31Avec votre père ?
12:33Consistant à essayer de créer un autre club
12:35de foot professionnel
12:37à Paris en Ligue 1.
12:39Et je pense surtout que
12:41j'essaie de transmettre
12:43les valeurs de ce club.
12:45Des valeurs d'ouverture,
12:47des valeurs d'inclusion.
12:49Donc, si le club monte en Ligue 1,
12:51j'essaierai
12:53de faire la promotion des valeurs
12:55d'un club qui n'est pas tout à fait comme les autres.
12:57Enfin, parfois, quand je vois Cyrano
12:59allongé sur le canapé, je me dis...
13:01Alors, Cyrano, c'est mon chat.
13:03J'en parle parce qu'on le voit souvent
13:05sur les réseaux sociaux.
13:07Vous postez des photos de lui.
13:09C'est un compagnon
13:11qui apaise énormément.
13:13D'ailleurs, on le voit avec des poils aussi longs
13:15que tout le monde a envie de le caresser.
13:17Et qui,
13:19dans les moments de violence
13:21par lesquels on passe,
13:23parfois, quand on est en politique,
13:25permet de se retrouver
13:27un peu
13:29avec lui et avec soi-même.
13:31Merci beaucoup, Marc Ferracci.
13:33Merci à vous.
13:53Sous-titrage Société Radio-Canada
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