00:00Vous commencez avant moi ?
00:01Ah, moi je veux bien commencer, c'est comme vous voulez.
00:04Honneur aux vieux, je ne sais pas qui c'est qui a la plus vieille.
00:08Ça doit être moi la plus âgée.
00:10Non, c'est moi.
00:11Mais je suis 98.
00:12Ah oui, vous avez 97.
00:15Je suis née à un petit village à côté de Brienne, à Saint-Léger.
00:18Voilà, ça c'est moi, attendez.
00:22Ah oui ?
00:23Il paraît que je n'ai pas changé.
00:25Ma sœur, c'est celle que j'emmenais dans mes péripéties.
00:33La plus petite, mais elle est de 44.
00:36Et lui, il est de 42, mon frère.
00:38Alors moi, j'avais 6 ans à 40.
00:42J'avais mon neveu qui avait 3 ans de moins, il se rappelait de tout.
00:46Vous vous rappelez, vous ?
00:49De l'exode ?
00:50Ah bah oui, j'avais 6 ans, oui.
00:52Vous avez été où ?
00:54À la grande jarronnée, c'est pas telle-là.
00:57À la grande jarronnée, dans Lyon.
00:59Ah oui ?
01:00Vous savez, quand les gens sont partis, chacun a voulu emmener des choses vraiment inimaginables.
01:06C'était la trouille des Allemands, tout le monde est parti.
01:09On est allés, on est arrivés tous les samedis.
01:12Et puis le dimanche, on est rentrés.
01:14C'est-à-dire qu'on est rentrés.
01:17Bah oui, parce que très peu sont rentrés.
01:19Tous les gens du Nord, enfin du Nord, la Belgique et tout ça,
01:25ils avaient repris nos maisons.
01:28Nos maisons, bah oui.
01:30Il fallait bien qu'ils...
01:31Vous, vous vous étiez installés à la grande jarronnée,
01:33eux se sont installés chez vous, hein.
01:36C'est ce qu'on appelle de bonne guerre, là.
01:39Il y avait un officier allemand, on était en train de manger avec la famille, quoi.
01:45Il vient, il rentre, comme chez lui.
01:48Il allume la radio.
01:50C'était pour écouter les Anglais.
01:54Comme ça, ils parlaient anglais, alors ils connaissaient tout ce qui se passait.
01:59Ils étaient les maîtres chez nous.
02:01Bah oui, ah oui, ils étaient les maîtres.
02:03Du fait qu'ils avaient le camp, et bien ils se mettaient les maîtres, hein.
02:07Mais on ne disait rien, hein.
02:09Oh non, il ne fallait rien dire, hein, il ne fallait pas...
02:11Non, non, on laissait faire, hein.
02:13Il fallait aller laisser faire.
02:14Parce qu'il y avait le couvre-feu.
02:17On avait mis des rideaux en plus, des volets, pour ne pas qu'ils voient de la lumière.
02:21C'était pour les avions.
02:23Il ne fallait pas qu'ils voient de la lumière, non, non, non.
02:25Et puis alors, un jour...
02:28Ah ben, je ne sais pas, les avions, hein.
02:30Alors, ma sœur, elle nous a emmenés à Estissac,
02:33je me dirais, ça faisait 4 kilomètres, je ne sais pas comment on a été,
02:36se cacher dans une cave chez une cousine.
02:38Parce que les avions, ça passait, hein.
02:41Alors, mon papa, comme il travaillait dans les champs,
02:45avec son cheval.
02:46Oh, là, tu vois l'avion.
02:48Et puis, il y a un parachute qui descend.
02:50Le cheval, il a eu peur.
02:52Alors, il s'est sauvé, c'était un ordlet.
02:55Il s'est sauvé dans la forêt.
02:56Et puis, mon papa, il a ramené le parachute.
02:58Et on l'a mis à la mairie.
03:00Ben oui, pour le redonner, c'était un beau parachute.
03:03Vous l'avez donné à qui ?
03:04Hein ?
03:05À qui vous l'avez redonné ?
03:06Ah ben, à la mairie, pour le mettre à la mairie, le parachute.
03:09Ah ben, oui.
03:11Moi, je l'aurais gardé, j'aurais fait des robes.
03:12Et cet ordlet-là, il a été caché au café.
03:16Personne ne le savait, heureusement.
03:19Je sais pas, assez longtemps quand même.
03:21Et puis après, il a pu repartir.
03:23Je sais pas comment il s'est débrouillé, mais il a pu repartir.
03:25Et puis alors, après ça, quand les Américains sont arrivés en 44,
03:29ah ben oui, alors là, tous nos gamins, on était sur le bord de la route, hein.
03:34Pour avoir du chocolat, pour avoir des chewing-gums et tout ce qui s'ensuit, hein.
03:38Je n'aurais pas les mêmes souvenirs si j'étais née à trois.
03:42Parce que je ne les aurais pas vus.
03:44Je n'aurais pas vu la libération.
03:47À trois, ben, ils sont passés à trois.
03:50Ils sont passés dans des rues, les Américains.
03:54Tandis que nous, on était sur la route nationale 60.
04:01Donc, les armées arrivaient.
04:04Ils avaient libéré Paris.
04:06Ils ont libéré trois le 25 août.
04:10Ils sont arrivés en allant sur Nancy.
04:14Ils allaient sur Nancy.
04:16Ils sont donc passés les premiers le 26 août chez nous.
04:25Sur la route nationale 26.
04:28Je dis bien la route nationale parce que nous, on habitait dans le village.
04:32Et pour pouvoir les voir, parce qu'on était curieuses avec ma petite sœur,
04:37eh bien, on allait sur la grande route.
04:39On descendait la route du village.
04:41Le premier détachement est arrivé chez nous.
04:43Il s'agissait en un d'une estafette.
04:49C'était une estafette, une petite Jeep.
04:52Dans le convoi, il y avait, si je me souviens bien,
04:55ben, il y avait des chars, évidemment.
04:58Mais il y avait aussi une cantine.
05:00Et c'était ça qui était intéressant.
05:03Je dis souvent pour nous, parce que j'ai embarqué ma petite sœur.
05:06Elle était de 40, elle avait 4 ans à l'époque.
05:09Mais je l'embarquais dans mes périples lointains.
05:15C'était loin pour nous.
05:16Bien des fois, je me suis dit, quand j'ai vu des documentaires,
05:20comme on en voit sur la libération de Paris ou des choses comme ça,
05:25bien des fois, je me suis dit, mais nous, on est bêtes.
05:27On avait des fleurs plein le jardin.
05:29Mais on était des gamines.
05:30On ne savait pas qu'on pouvait danser des fleurs aux militaires.
05:35On n'y a pas été qu'une première fois.
05:37On y a été tous les jours qui ont suivi.
05:40Parce que tous les jours, il est passé des militaires qui remontaient sur eux.
05:44Donc sur Nancy et Strasbourg.
05:47Il en est passé, je pense que nous, notre petite manœuvre,
05:51elle a bien duré une quinzaine de jours.
05:53Les plus âgés, ils étaient plus que contents.
05:57On montait dans les camions.
05:58Ils nous soulevaient sur leurs camions ou sur leurs chars.
06:04Et on avait trois petites embrassades.
06:08Et je me rappelle, un qui m'a dit, on viendra vous rechercher.
06:13J'ai toujours retenu que les plus âgés,
06:18cette idée de la nostalgie de revoir leur famille.
06:23Peut-être que tous ne l'ont pas revu malheureusement.
06:27On a bien profité de leur venue.
06:31Ils distribuaient des choum-gommes.
06:33Alors ça, les choum-gommes, vous n'en avez sûrement jamais mangé des pareils.
06:39Aujourd'hui, vous mâchez, vous mâchez.
06:42Et puis au bout d'un moment, il faut bien recracher le...
06:45Vous ne le crachez pas ?
06:47Vous avez dit ça, vous ?
06:49C'était des choum-gommes qui fondaient.
06:53Ils fondaient dans la bouche.
06:55Il n'y avait pas à recracher de petits restes, rien du tout.
06:58Les choum-gommes, c'est presque le symbole de la libération.
07:05Pour moi, la libération, les Américains, c'est vraiment la fête.
07:10C'était vraiment la fête tous les jours.
07:11Pendant 15 jours, ça a été la fête.
07:17Tous les jours, j'emmenais ma sœur sur la route, je vous ai dit.
07:22Et tous les jours, on revenait avec nos petites provisions.
07:25Ça a été vraiment la fête.
07:26Marie, qu'est-ce qui a changé après la libération pour vous ?
07:30Est-ce qu'il y a quelque chose en particulier qui a changé
07:33ou finalement, la vie est restée la même ?
07:36C'est-à-dire qu'il fallait se reconstruire.
07:41C'est vrai, se reconstruire la vie.
07:45Nous, il n'y avait rien de démoli, il n'y avait pas à reconstruire.
07:48Il y avait plutôt à reconstruire.
07:51Moi, j'étais trop petite pour ça,
07:53mais je pense que pour les adultes, il fallait reconstruire psychologiquement.
07:57Plus se dire, ça y est, c'est fini.
08:02Est-ce que pour vous deux, aujourd'hui, 80 ans après la libération de l'Aube,
08:08est-ce que vous avez un message à faire passer aux jeunes ?
08:13Est-ce que tout le monde s'entend bien ?
08:15Et puis avec l'Europe, c'est vrai qu'on cherche quand même.
08:21Il faut de la tolérance, il faut aimer tout le monde.
08:27Pour moi, c'est mon point de vue.
08:31Qu'on soit tous bien ensemble.
08:34Et aussi qu'il ne faut pas non plus être dupe.
08:37Il y aura toujours des petits cailloux pour gripper le chemin.
08:47Il y a toujours eu, pendant la guerre,
08:49nous, on sait qu'il y avait des résistants, moi, j'en ai vu.
08:55Et on sait qui dans le village, ils n'ont jamais été dénoncés.
08:59Ils n'ont jamais été dénoncés, même aux résistants.
09:04Je crois que c'est un de mes plus grands mots, la tolérance.
09:09Parce que de toute façon, on ne peut pas imposer ce qu'on croit à quelqu'un.
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