00:00C'est très difficile d'expliquer l'Algérie au présent, c'est un pays d'archives,
00:04c'est une sorte de fiction aussi intellectuelle et idéologique,
00:07donc on en parle un peu partout dans le monde,
00:09comme si nous étions un peuple en noir et blanc, figé dans l'épopée décoloniale.
00:13Kamel Daoud remporte le prix Goncourt 2024 avec Ouri, chez Gallimard.
00:18Dans ce roman, il évoque la guerre civile en Algérie
00:21qui oppose le gouvernement algérien et divers groupes islamistes entre 1992 et 2002.
00:28Ce roman s'appelle Ouri, du nom des 72 vierges attendues par les kamikazes
00:33de l'autre côté, dans le paradis.
00:36Il parle de la condition de la femme durant la guerre civile algérienne
00:39qui a eu lieu de 1990 aux années 2000.
00:41C'est l'histoire d'une femme à qui on a quasiment coupé la gorge,
00:44qui a perdu ses cordes vocales, mais qui veut raconter cette histoire-là,
00:48l'histoire d'une rescapée de massacre dont elle est la dernière survivante.
00:52Ce roman raconte aussi ce diname,
00:53est-ce qu'il faut donner la vie quand on ne la mérite pas ?
00:55Est-ce qu'il faut donner la vie à une femme dans des pays
00:58où la femme n'est pas heureuse ou n'est pas promise au bonheur ?
01:01Et c'est une question qui se pose pour une femme
01:04qui a survécu à la mort de tous les autres de sa famille
01:08et qui estime qu'elle ne doit pas vivre ni donner la vie.
01:12Ce sujet fait écho à mon histoire personnelle,
01:15mais à l'histoire personnelle de tous les Algériens.
01:17La guerre civile est interdite de narration, elle est interdite de documentation.
01:21On est puni de prison si on en parle,
01:23si on en fait le sujet de n'importe quelle œuvre en Algérie.
01:28La guerre d'Algérie, quand on en parle,
01:30on fait toujours référence à la guerre de décolonisation.
01:33On oublie qu'il y a eu une autre guerre avec 200 à 250 000 morts au bas mot,
01:371 million de déplacés, 10 ans de souffrance, d'horreur absolue,
01:41de crimes, d'assassinats, de journalistes, d'acteurs, de femmes,
01:44d'hommes, d'êtres vivants, de tribus entières.
01:46C'est une guerre qui a été effacée,
01:48autant parce qu'on a le culte du récit épique de la décolonisation,
01:52autant parce qu'on veut garder une sorte de deal d'apaisement
01:56avec les islamistes en Algérie,
01:58mais aussi parce que c'est un sujet tabou, interdit à la réflexion,
02:01et pour le reste du monde, c'est une guerre sans images,
02:04c'est une guerre floue, c'est une guerre inexplicable,
02:06alors que c'est une guerre qui maintenant concerne tous les pays.
02:08L'Algérie n'est pas perçue à travers son présent,
02:12mais surtout à travers son passé,
02:13et une séquence du passé, la guerre de libération.
02:15Donc, c'est très difficile d'expliquer l'Algérie au présent,
02:19c'est un pays d'archives,
02:21c'est une sorte de fiction aussi intellectuelle et idéologique,
02:23donc on en parle un peu partout dans le monde,
02:26comme si nous étions un peuple en noir et blanc,
02:28figé dans l'épopée décoloniale,
02:30alors qu'il y a autre chose à comprendre
02:32et à essayer d'expliquer dans l'Algérie de maintenant.
02:34C'est la montée de l'islamisme, c'est le droit des femmes,
02:36c'est le droit à la vie, c'est le bonheur,
02:38qui est défini par la mort,
02:40c'est la liberté qui est définie par la soumission.
02:42C'est autant de choses sur lesquelles
02:44on réfléchit depuis quelques années, mais en silence en Algérie,
02:48et ce sont des questions aussi que l'on se pose un peu partout dans le monde.
02:51La place de la religion, la place de la liberté,
02:53le droit au corps, le droit à la sexualité,
02:55qu'est-ce que la mort, qu'est-ce que le bonheur,
02:57qu'est-ce que le respect des autres, qu'est-ce que la religion ?
02:59Est-ce que la religion, c'est croire ou obliger les autres à croire ?
03:02Ce sont des questions que l'on se pose partout
03:04et qui ont été posées de manière très tragique en Algérie.
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