- il y a 2 ans
Pour ses 30 ans de carrière à la rentrée 2018, j'ai eu le plaisir d'interroger Zep sur son parcours.
Interview en 3 parties.
Dans cette 3ème partie, il est question de la sortie des nouveaux albums, l'avenir de la bd et une question philosophique pour finir.
Les images sont copyright Zep et ses éditeurs/partenaires
www.zeporama.com
Montage par Quentin Lefebvre
www.quentinlefebvre.fr
Interview en 3 parties.
Dans cette 3ème partie, il est question de la sortie des nouveaux albums, l'avenir de la bd et une question philosophique pour finir.
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Montage par Quentin Lefebvre
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Catégorie
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Art et designTranscription
00:00Je voulais savoir dans quel état d'esprit tu es quand tu sors un livre ? Est-ce que
00:12tu es plutôt angoissé que le monde le découvre ? Un peu triste de le lâcher, de ne plus travailler
00:16dessus ? Est-ce que tu as encore la fougue de la jeunesse qui fait que tu as envie que
00:19les gens tombent amoureux de ton livre ou au contraire tu lâches prise vis-à-vis de
00:23ce que le monde en pensera ? Je pense que c'est un peu tous les états
00:27que tu as décrit. Je passe par plusieurs. Mais généralement, je suis assez excité
00:34de partager mon livre. Quand j'ai passé des mois dessus, j'ai très envie que les
00:37gens le lisent et je suis un peu inquiet. Je ne m'en fous jamais. J'ai une attitude
00:47où on peut croire que je suis un peu désinvolte par rapport à cela, mais je ne m'en fous
00:50jamais. C'est-à-dire que je suis très excité de savoir comment il va être reçu,
00:55comment il va marcher, est-ce que les gens vont l'aimer, qu'est-ce que les gens vont
00:59écrire dessus. Cela me plaît. Mais j'accepte le jeu démocratique. C'est-à-dire que je
01:06vais voir, mais je n'interviens pas. C'est-à-dire que c'est sur des tchats, je vois, voilà,
01:09encore un nouvel album de Zep, mais cette fois, il s'est complètement planté, quelle
01:13grosse merde et tout. Ils ont le droit de dire cela. Chacun a le droit de penser ce
01:18qu'il veut de mes livres. Je n'oblige pas les gens à les lire, mais je ne peux pas
01:22les obliger non plus à en penser quelque chose. Donc, je lis toutes sortes de choses,
01:28mais généralement, je suis plutôt gâté. J'ai plutôt fait des livres qui ont été
01:33bien reçus. Et je pense que le fait de changer aussi, de passer d'un truc à un autre, de
01:41ne pas avoir fait que Titeuf toute ma vie, mais de revenir quand même à Titeuf de temps
01:46en temps, cela fait que les gens ne sont pas lassés. Quand un Titeuf sort, généralement,
01:52les gens sont assez contents de le retrouver. S'ils n'ont pas envie de le retrouver, ils
01:56ne le retrouvent pas. Mais ce n'est pas encore un Titeuf, on en a marre.
02:00Maintenant, le prochain Titeuf, peut-être qu'il y a des gens qui vont dire « mais
02:03enfin, il avait fait des trucs bien avec Diane, pourquoi il revient à faire cela ? ». C'est
02:08aussi des gens qui aiment certains livres de mon travail et pas du tout d'autres.
02:13C'est assez marrant. Il y a des gens qui aiment un peu tout, mais il y a des gens
02:18qui adorent tel album et qui détestent cela, d'autres le contraire. Je sais que je vais
02:25faire un album qui va faire plaisir à des gens, qui va décevoir d'autres. Cela fait
02:30partie du jeu. Je ne suis pas gêné par rapport à cela.
02:37C'est Dutronc qui disait un truc que j'adore, mais que je serais incapable de faire mien.
02:41Il dit que quand je fais un disque, c'est autant pour faire plaisir aux gens que j'aime
02:44que pour faire chier les gens que je n'aime pas.
02:46Et le plus gros trac que tu as eu dans ta carrière à la sortie d'un livre, c'était
02:51particulièrement attendu au tournant ou peut-être même le film Titeuf par exemple ?
02:54Le film Titeuf, c'était un gros trac parce que j'étais dans un monde qui n'était
02:59pas le mien. J'étais projeté, parce qu'il y a des gens qui font 25 ans de chemin de
03:05croix avant de pouvoir faire un court métrage. Du jour au lendemain, je fais un long métrage
03:10avec un gros budget de prod. Et d'animation, je n'ai jamais fait d'animation.
03:16J'ai bossé avec des gens qui ont fait les Gobelins, l'école des Gobelins, qui ont
03:22été animateurs seniors chez Disney, avec vraiment des grands noms de l'animation.
03:30Et moi, j'étais un peu un bleubit là-dedans. J'étais un peu le petit mec qui était
03:35là, qui dirigeait le truc. En plus, je ne suis pas du tout mon pôle d'excellence
03:42d'être un chef d'équipe parce que je regarde ce que font les gens et je trouve
03:46des trucs intéressants partout. Je dis « c'est génial, on pourrait aller là ». Et la
03:50production, elle dit « non, le truc, maintenant, il est bétonné, on ne change plus rien,
03:53on est dans un process. On ne peut plus changer une scène, on ne peut plus changer ça ».
03:56Ce côté-là aussi où l'histoire est écrite et une fois qu'elle est écrite pendant
04:01deux ans, tu ne vas plus changer une virgule de ton histoire, ce n'est pas quelque chose
04:05qui me convient très bien. Mais j'ai trouvé formidable d'émerger là-dedans et de rencontrer
04:13un peu ce monde. Mais ce n'est pas un monde pour moi, le monde du cinéma.
04:17Du coup, comme je n'étais pas complètement légitime, j'avais un peu plus les jetons.
04:23Autrement, dans les livres, non, ça va. Peut-être que j'avais un peu plus les jetons
04:30quand j'ai sorti « Carnets intimes » parce qu'il y avait des choses écrites sans dessin,
04:37parce que ce n'était pas du gag. Pour la première fois, tu te lançais dans
04:41quelque chose d'un peu différent. J'aimais bien ce livre, je l'aime toujours
04:44bien d'ailleurs. C'est un livre que j'aime toujours et que j'assume complètement.
04:49Mais là, j'étais un peu plus inquiet. Je me disais « qui vous êtes pour écrire
04:58du texte et faire des petits dessins rigolos autour ? »
05:00Ça, c'était un peu plus stressant. Et puis, le premier petit œuf, parce que
05:05le premier petit œuf, je sortais chez un éditeur français, j'allais à Angoulême
05:11pour la sortie de mon livre. J'arrivais à un mec de la bande dessinée avec tous
05:16les géants de la bande dessinée. Et moi, j'étais un mec qui avait fait une toute
05:21petite micro début de carrière à Genève. A Genève, j'étais connu dans les milieux
05:25du dessin de fanzine de la bande dessinée. Mais là, je n'étais plus personne et j'arrivais
05:29avec ce bouquin chez un éditeur qui, en plus, ce n'était pas l'éditeur que j'avais
05:34imaginé pour Titeuf parce que Glénat, à l'époque, il faisait de la bande dessinée
05:37plutôt historique, plutôt aventure, mais pas de la bande dessinée gag.
05:42Donc, ça faisait un peu un erreur de casting.
05:46D'ailleurs, tu ne leur avais pas proposé parce que ce n'était pas intuitif pour toi
05:50leur proposer, c'est ça ?
05:51Tout ceux que j'imaginais potentiellement intéressés par mon travail ne l'étaient
05:57pas. Donc, je ne vais pas prendre le bâton pour qu'on me tape dessus. Je ne vais pas
06:01écrire à ceux qui, a priori, de toute façon, ne font pas ce genre de bande dessinée.
06:05Donc, je n'avais pas envoyé à Glénat. Et je me rappelle du premier Angoulême, j'étais
06:09à ces grandes tablées d'Angoulême avec que des auteurs qui faisaient de la bande dessinée
06:12réaliste. Donc, je ne connaissais pas toujours le travail et j'étais vachement impressionné.
06:17Je me disais que c'était le 20e festival d'Angoulême. Ils étaient là, ils tutoyaient
06:25tout le monde. Il y avait Bilal qui passait dans les couloirs, Druillet, Moebius. Il y
06:30avait Franquin qui était là. C'était vachement impressionnant. Là, vraiment, je
06:34transpirais. Je ne faisais pas le mariole. Et puis, c'est un milieu qui est très sympa.
06:40Les gens étaient cools. Même des gens qui faisaient de la bande dessinée qui n'avaient
06:44rien à voir avec moi. Il y en a qui sont venus m'acheter mon album, qui m'ont envoyé
06:47de le dédicacer. C'était vachement gentil. Je me souviens toujours de ces moments.
06:55Aussi, ma première dédicace pour Victor à la librairie La Marge à Lausanne, j'ai
06:59dédicacé à côté de Kozey. Et Kozey, il y avait une file d'attente de gens, essentiellement
07:03des femmes en plus, qui sortaient de la librairie et qui descendaient dans la rue Piétonne.
07:09Il y avait 80 personnes qui faisaient la queue pour Kozey. Et moi, j'étais derrière ma
07:13table à côté de lui, avec évidemment personne. Et Kozey, il fallait bosser. Il ne pouvait
07:18pas discuter avec moi. Mais de temps en temps, il se retournait. Il me disait « ça va,
07:21c'est dur au début. Mais ça va venir, ne t'inquiète pas. Tu verras après aussi
07:25ça chiant quand ça ne s'arrête pas. » Tout le monde a été sympa. Jamais personne
07:29n'a été « tu débutes, ça se voit ». Personne ne nous enfonce. Je trouve que c'est
07:37un métier, on sent que les gens le font parce qu'ils l'aiment et donc ils ont
07:40envie de le partager.
07:44Souvent, tu dis que tu ne sais pas trop de quoi sera fait l'avenir pour toi, que tu
07:47fais les livres les uns après les autres selon tes envies. J'aimerais quand même
07:50te demander comment tu vois l'évolution de la BD et son avenir ? Parce qu'on a vu
07:53ces dernières années quelques changements, l'arrivée des mangas en force en France
07:57et en Europe, le numérique ou des liens forts entre le cinéma et la BD. Alors toi, comment
08:01tu vois l'avenir ?
08:02Je ne sais pas trop. Franchement, c'est un peu flippant. Les gens lisent beaucoup moins.
08:11Les jeunes d'aujourd'hui lisent beaucoup moins de BD, de livres et de BD en particulier.
08:17Donc, toutes les ventes d'albums baissent beaucoup. C'est un peu flippant. Franchement,
08:28je serais incapable. Il y a 10 ans, je n'aurais pas dit ça. Mais là aujourd'hui, je ne
08:31saurais pas te dire si dans 20 ans, les gens liront encore de la BD ou si ce sera quelque
08:37chose qui sera devenu très marginal. Il y aura toujours des gens qui en liront, mais
08:40est-ce que ce ne sera pas devenu quelque chose de très marginal ? Une chose qui aura
08:46duré 150 ans. Parce que ce qui plaît dans la BD, c'est qu'on raconte des histoires
08:55avec des moyens simples par rapport au cinéma. On peut raconter des choses de manière plus
08:59simple. Aujourd'hui, faire un film, c'est presque plus simple que faire de la BD. On
09:04peut faire un film avec un smartphone, le monter chez soi, faire jouer ses copains,
09:08le diffuser sur des réseaux sociaux, faire 5 millions de vues s'il filmait bien. Donc,
09:14on peut raconter des histoires avec des moyens plus légers que la BD. La BD, malgré tout,
09:20même après 150 ans, c'est toujours fastidieux. C'est toujours long. On ne peut pas dessiner
09:24en 20 secondes une page. C'est du boulot. C'est beaucoup de temps. Il faut gagner de
09:32l'argent avec. On ne peut pas faire la BD et ne pas en vendre. Je ne sais pas trop
09:41comment ça va tourner. Et puis, je pense qu'il y aura toujours un engouement pour le dessin.
09:45Il y aura toujours un engouement pour les histoires qu'on raconte. Par contre, cette manière
09:49très particulière de la BD, de séquencer, qui est en plus une manière très locale.
09:54C'est notre BD franco-belge qui est comme ça. Le manga ne raconte pas de la même manière.
09:59On a tout ce système d'ellipse où il y a des trous. Est-ce qu'à un moment, on ne va pas se
10:03trouver face à un public qui va dire pourquoi il y a des trous ? Pourquoi vous ne dessinez pas
10:09cette séquence ? Je ne sais pas. On verra. Je ne suis pas inquiet parce que ma carrière est
10:19déjà un peu derrière moi. Et puis, je sais que j'aime dessiner. Je suis persuadé qu'il y aura
10:25toujours des choses à faire pour les gens qui aiment dessiner. Mais pour les gens qui sont
10:29vraiment dans la bande dessinée pure et dure, qui ne sont pas forcément des dessinateurs dont on va
10:34collectionner les dessins, mais qui sont des auteurs de BD pur et dur, je ne trouve pas que
10:41l'avenir est hyper rose. Mais ça peut bouger. Les choses changent très vite. Mais là, actuellement,
10:49je trouve que c'est tellement facile de faire un film. C'est tellement immédiat, l'idée de filmer
10:58quelque chose, de raconter un truc. Les gens se filment eux-mêmes. Ils se mettent sur Internet,
11:04ils racontent un truc. Ils touchent des dizaines de milliers de personnes. Nous, on passe trois
11:10ans à faire un album de BD, on touche 500 personnes. Il y a un moment où on va se dire
11:14mais c'est encore un sens de faire ça les mecs. Mais il reste quand même une certaine fascination
11:19particulière et propre à la BD, c'est ce que tu veux dire pour un public. C'est un truc qui n'est
11:23pas remplaçable. On ne peut pas le remplacer par autre chose. Mais c'est une habitude de lecture
11:29qui va perdurer pour un grand public. Parce qu'on a eu ces années particulières en France, surtout
11:36dans les pays francophones, où la bande dessinée est devenue extrêmement populaire. Tout le monde
11:40lisait de la bande dessinée, tout le monde a lu de la bande dessinée dans les gens qui ont
11:43entre 60 et 45 ans, je dirais. Ceux qui ont moins, ceux qui ont ton âge, ceux qui ont 20 ans
11:53aujourd'hui, je pense qu'il y en a plein, ils n'ont jamais ouvert une bande dessinée. Ils ont ouvert
11:56des mangas peut-être, mais une bande dessinée non manga, pas sûr. Et puis s'ils en ont lu quand
12:02ils étaient enfants, ils pensent peut-être que c'est que pour les enfants. Donc oui, je suis
12:08assez curieux de voir ce qui va se passer. Les éditeurs disent que ça marche, qu'on vend
12:13toujours autant de bandes dessinées. Mais en fait avant, on publiait 1000 titres et on vendait
12:18un million de bandes dessinées. Maintenant, on publie 100 000 titres et on vend un million de
12:21bandes dessinées. Ce n'est pas les bons chiffres, mais en gros c'est ça. Donc oui, on vend toujours
12:26autant de bandes dessinées. Mais pour les auteurs, on a divisé énormément notre source de...
12:32Le gâteau est toujours presque le même, mais avec beaucoup plus de parts.
12:36Et ça, c'est aussi assez inquiétant parce que ça fait qu'aujourd'hui, les auteurs de bandes dessinées
12:41disent qu'on ne peut plus vivre en faisant de la BD. Donc comment ça va se passer ? Vous allez
12:45nous subventionner comme le théâtre, le cinéma ? Vous allez nous payer des rentes pour qu'on fasse
12:49de la bande dessinée ? La tendance, c'est plutôt de dire non, on ne va rien vous payer. Et puis là,
12:56on est face à un problème parce que les gens qui font de la bande dessinée, comment ils vont
13:02gagner leur vie ? Même si j'ai beaucoup de respect pour la littérature et que c'est du
13:08travail de faire un livre, je pense quand même qu'on peut plus facilement écrire des romans à
13:13côté d'une profession que faire de la bande dessinée. Faire de la bande dessinée, c'est
13:16quand même très fastidieux. C'est long, ça demande beaucoup de temps. On ne peut pas faire
13:22ça que le soir après le boulot et le week-end. Autrement, un livre, il dure des années et des
13:27années. Ce n'est pas gérable. Heureusement, il existe des bandes dessinées qui ont du succès,
13:34toujours. On continue à en parler parce que les gens qui sont dans les médias aussi sont de la
13:40génération qui ont grandi avec la bande dessinée. Donc, ça veut dire quelque chose pour eux. Mais
13:46je ne sais pas, aujourd'hui, ceux qui ont 15 ans, si la bande dessinée, dans 10 ans, ça voudra dire
13:51quelque chose. Qu'est-ce qui a marqué votre enfance ? Est-ce qu'ils citeront une bande dessinée ?
13:57Pas sûr. Moi, ma génération, tout le monde avait lu de la bande dessinée. Tout le monde. Toutes les
14:03filles, tous les garçons avaient lu de la bande dessinée. Il y avait un personnage fétiche. Il y avait
14:07même, pour la plupart, voulu à un moment de leur vie, qui a peut-être duré trois minutes, devenir un
14:12auteur de bande dessinée quand ils seraient grands. C'était un métier comme pilote de Formule 1
14:15aux cosmonautes. C'était génial. Aujourd'hui, je ne suis pas sûr. On verra. On en reparle dans 10 ans.
14:24Pour finir, t'interviens sur une note plus philosophique. Toi, tu as connu beaucoup de
14:30moments différents dans ta carrière. Au début, un peu de galère, et maintenant, un succès depuis
14:35pas mal d'années. Mais tu as toujours conservé une espèce de cool attitude et de recul vis-à-vis
14:41de succès qui arrivent parfois ou pas. Je me souviens d'avoir entendu dire « on en rigolera
14:45dans 10 ans », comme si c'était une phrase fétiche. Alors, comment faisais-tu pour garder une sorte de
14:49cool attitude ? Parce qu'on en rigolera dans 10 ans, il ne faut pas prendre tout ça trop au sérieux.
14:54En même temps, il n'y a rien que je fasse plus sérieusement que ça. Quand je fais un livre,
15:02je suis investi à fond dedans, mais c'est pour moi en premier lieu. Et puis, j'ai beaucoup de
15:11chance. Je fais des livres, ça me fait plaisir d'en faire. Et en plus, il y a des gens qui les
15:16lisent. Ce n'est pas toujours le cas. Donc, je suis un enfant gâté. Mais je me suis toujours dit que
15:25je faisais ça parce que je serais riche du plaisir que ça me procure. Je n'ai jamais pensé que je
15:31deviendrais riche en faisant de la bande dessinée. C'est un bonus qui est arrivé inattendu.
15:35C'est un bonus qui est inattendu. Le succès, j'ai toujours espéré que mes livres soient lus,
15:41qu'il y ait des gens qui les lisent. Mais tout à coup, que ça sorte du monde de la bande dessinée,
15:45qu'il y ait des gens qui connaissent Titeuf dans la rue, qu'on m'invite à des trucs en dehors du
15:53monde de la bande dessinée, je trouve ça rigolo. Je ne me suis pas battu pour ça. Je me suis battu
16:00pour faire des livres, des bons livres. Donc là, je suis content. Et le reste, je suis content,
16:05mais je m'en fous à moitié. Si demain, je suis plus connu, je ne suis plus quelqu'un qui vend des
16:12millions d'exemplaires et que je suis plus célèbre, ce n'est pas grave. C'est un lâcher prise de lui
16:16de ça. Oui, parce qu'en plus, il n'y a pas de maîtrise de ça. Les gens vous aiment et ils
16:23arrêtent de vous aimer. On ne peut pas leur en vouloir. Je ne vais pas agresser les gens dans
16:27la rue pour dire mais lisez mes bouquins. On aimerait faire ça. Même au début, ça a mis un
16:34certain temps à venir. Quand on regarde l'histoire rétrospectivement, ça a été progressif. Mais au
16:42début, c'est lent et je trouve ça tellement bon et décourageant. Quand est-ce que je vais être
16:51invité dans tel festival? Quand est-ce que mon livre sera dans la librairie à côté de chez moi?
16:55Tu fais un livre et ils ne l'ont pas parce qu'il n'est pas assez connu. Cette attente-là,
17:02elle est dure, mais tu ne peux rien y faire. Ça vient ou des fois, ça ne viendra pas. Ce n'est
17:11pas grave. C'est pour ça que c'est vachement important d'aimer ce qu'on fait. C'est le truc
17:15que je dis toujours à des jeunes dessinateurs qui me disent « je fais ça ou plutôt ça,
17:20ça a plus de succès si je fais ça ou plutôt ça ». Franchement, personne n'en sait rien.
17:25Le seul truc, c'est que si toi, tu aimes ce que tu fais et que ça te rend heureux chaque jour
17:30d'aller dessiner ton truc, c'est génial. Au moins, c'est ça le prix.
17:33Oui, c'est le prix parce que le seul fan que tu es sûr d'avoir toute ta vie, c'est toi. Donc,
17:39tu as intérêt à aimer ce que tu fais. Si tu fais déjà un truc à contre-cœur en espérant
17:42que ça ait du succès, là, c'est un cauchemar. Si ça ne marche pas, alors ta vie, elle est ratée.
17:46Tandis qu'autrement, je me dis que même si trois personnes avaient lu mes bouquins,
17:50j'aurais été heureux toute ma vie parce que j'ai toujours fait ce que j'aimais,
17:53j'ai dessiné des trucs qui me plaisaient et qui me rendaient heureux. Il y a des jours,
17:57je me lève, je vais à ma table de dessin, je vais dessiner, je vais faire un dessin et je
18:00le mets dans un tiroir. Il n'est pas publié, personne ne le verra peut-être jamais. Mais moi,
18:05ça m'a rendu heureux de faire ce dessin. Et c'est cool. Le fait de dessiner, d'inventer
18:12des personnages, je trouve que ça procure un plaisir immense d'inventer des histoires. Et
18:19moi, ça suffit à mon bonheur. Ça ne suffit pas à ma subsistance parce que j'ai une famille
18:23nombreuse. Donc, il faut aussi que je gagne de l'argent. Je ne peux pas faire juste que des
18:28choses comme ça. Il faut aussi que des gens achètent mes livres. Par bonheur, c'est le cas.
18:32Donc franchement, je serais quand même un sacré trou du cul si en plus, je me plaignais. Je trouve
18:38que ce serait bizarre. Et je sais aussi que les choses ne durent pas toujours. Une de mes idoles,
18:45c'est Frédéric Jeannin, qui est le dessinateur de Germain et nous, qui est un type qui a fait de
18:51la musique, du cinéma, de la télé, de la radio, toutes sortes de choses. Et qui est un génie pour
18:56moi. Et qui est, dans les années 80, quand j'étais adolescent, que j'ai commencé la bande dessinée,
19:02c'était le star des stars. Il faisait des dédicaces, il avait plus de monde que Franck.
19:07Aujourd'hui, les albums de Germain et nous ne sont même plus au catalogue. C'est-à-dire qu'ils
19:12n'existent plus. Les libraires ne peuvent même plus les commander. Ça a disparu. Ce n'est pas
19:15complètement disparu. C'est réédité de son temps à l'intégral. Mais ça ne fait plus partie des
19:19même des classiques de la bande dessinée. En 20 ans, 30 ans. Comme quoi, le public peut être très
19:30très changeant. Très brutal dans ses goûts. Donc même s'il nous a aimé pendant 20 ans, 30 ans,
19:37il peut, du jour au lendemain, dire en fait, je n'ai plus envie de dire ça. On est devenu un
19:43ringard. Et même si quand on devient un ringard, peut-être que 20 ans après, on redevient un truc
19:47que les gens aiment bien. Et c'est un jeu. Il ne faut pas prendre ça trop au sérieux parce qu'on
19:51n'y peut rien. On ne peut rien faire. C'est comme la gueule qu'on a. Il faut faire avec. Si vous êtes
19:57beau et tout, tout le monde vous aime, c'est super. Si vous êtes moche, il ne faut pas être triste
20:02pour ça parce qu'on n'y peut rien. Il faut composer avec. Il faut investir sur soi. Là,
20:09c'est une valeur sûre. C'est une valeur sûre. On est le meilleur compagnon de soi-même toute sa vie.
20:12La seule personne qui sera là à nos côtés toute notre vie, c'est nous. Les autres, ils partent,
20:17ils reviennent, ils changent. Ils vous aiment ou vous n'aiment plus. Ils vous trouvent super. Et
20:22puis après, ils trouvent que vous êtes un vieux con. Nous, on est toujours là. Il y a des jours
20:26où je trouve que je suis un vieux con, mais je suis quand même là pour moi. Et je me regarde
20:29quand même dessiner. Et je vais m'accompagner jusqu'à la fin de la journée parce que je n'ai
20:32pas d'autre choix que de le faire. Autant le faire bien.
20:35Olivier Roland Merci pour ta cool attitude.
20:37Quentin Rouge Merci à toi, Quentin.
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