00:009h47, l'édito Culture, Elisabeth Philippe, ce matin, un sentiment de compassion vous
00:06étreint et vous souhaitez nous alerter sur le spleen des écrivains voyageurs.
00:12Voyage, voyage, loin de l'ennui et le jour, voyage, dans l'espace inouï de l'amour.
00:28Voyage, plus loin que la nuit et le jour, quel texte ! Hélas, Désirless, l'inoubliable
00:36interprète de ce tube immarsessible qui, grâce à cette chronique, vous poursuivra
00:40toute la journée.
00:41Désirless donc, chante là un temps que les moins de 20 ans ne pourront sans doute plus
00:44jamais connaître.
00:45Repousser les frontières pour découvrir des terres intouchées, du moins du point
00:48de vue occidental, se confronter à l'inconnu, rencontrer l'autre avec un grand A, tout
00:53cela fut longtemps le moteur de ceux que l'on nomme les écrivains voyageurs, ces auteurs
00:56pour qui l'écriture se vit comme une aventure.
00:59Parmi les plus célèbres, on peut citer Isabelle Ebrard qui, au tout début du XXème siècle,
01:03a parcouru le Sahara habillé en homme, s'est convertie à l'islam et a raconté ses séjours
01:07parmi les Bédouins dans des livres comme Amour Nomade ou Sud Oranais.
01:11Je pourrais encore parler d'Ella Maillard et d'Anne-Marie Schwarzenbach qui ont parcouru
01:16ensemble l'Afghanistan à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, expédition relatée
01:19par Maillard dans La Voix Cruelle.
01:21Quinze ans plus tard, Nicolas Bouvier, certainement le plus connu et le plus respecté des écrivains
01:25voyageurs, suivra le même itinéraire que Maillard et Schwarzenbach, à bord d'une
01:29Fiat 500 Topolino et immortalisera son périple dans un livre devenu un classique, L'Usage
01:34du Monde.
01:35Il y a toujours des écrivains voyageurs aujourd'hui, Elisabeth, et d'ailleurs certains rencontrent
01:39un vrai succès.
01:40Ce genre littéraire a de beaux jours devant lui, non ?
01:43Eh bien, rien n'est moins sûr.
01:45On a tous fait le constat de ce paradoxe, alors même que nos existences n'ont jamais
01:49été aussi mondialisées, connectées en un clic à la planète entière, le monde semble
01:54se rétrécir, avec les guerres qui recréent les frontières, le dérèglement climatique
01:58qui reconfigure l'espace et les pandémies qui clouent au sol.
02:01Sans compter que jouer les aventuriers à l'heure du tourisme de masse, dans un monde
02:05relativement homogénéisé et Airbnb-sé, a perdu de son charme, surtout quand on réfléchit
02:09deux secondes en termes d'empreintes carbone.
02:10Alors forcément, les écrivains voyageurs font un peu moins les malins.
02:14Ils la jouent profil bas, agrémentant leur prose d'une pincée d'auto-dérision, comme
02:18Julien Blangras qui vient de publier Bangalow chez Stock.
02:21Le baroudeur raconte comment il a fui la ville qui flingue les nerfs avec sa femme en burn-out
02:25et leur fils, pour une échappée en famille à travers l'Asie, ici le voyage remplace
02:29les antidépresseurs.
02:30Et vient aussi de sortir chez Notabilia un livre savoureux intitulé « Comment ne pas
02:35devenir un écrivain voyageur » et signé Adrien Blouet.
02:38L'auteur narre par le menu et avec pas mal d'humour son séjour au Japon.
02:42En quête d'authenticité et désiré de ne pas passer pour un globetrotter en carton,
02:47il jette son dévolu sur l'île d'Okinawa.
02:49Seulement, nous sommes en 2020 et bientôt, circuler dans le pays va être rendu quasiment
02:54impossible par un virus qu'au Japon on baptise « Shingata-Korana-Virus-U ».
02:58Dès lors, le voyage d'Adrien Blouet se transforme en une suite drôlatique, une course
03:03contre l'épidémie qu'il conduit à parcourir les marges de l'archipel.
03:06En cela, son expérience correspond en tout point à la définition du voyage que donnait
03:11Nicolas Bouvier.
03:12Je cite « On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin
03:16de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme
03:21ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les
03:24bordels.
03:25Et serez comme des serviettes élimées ces derniers temps, on dirait bien que nous sommes
03:28tous des écrivains voyageurs.
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