00:0012 ans, 12 ans et demi, quelque chose comme ça.
00:05– Et vous êtes resté combien de temps ?
00:07– Jusqu'à avril 45, alors j'ai fait trois camps,
00:13Birkenau, Auschwitz, à pied jusqu'à Gross-Rosen,
00:19des Gross-Rosen à pied jusqu'à Buchenwald.
00:25J'ai connu, comment dirais-je, l'enfer des monts vivants, voilà,
00:37des moments épouvantables.
00:40Et à la libération du 11 avril, bon, la France m'a adopté,
00:50pas seulement moi, mais nous étions 427 enfants à Buchenwald survivants.
00:59Et nous sommes arrivés à Paris, dans un village à Écuy, dans l'Eure,
01:06où nous avons vécu pas mal de temps pour, question des quarantaines,
01:14c'est ça ? – C'est ça, oui.
01:16– Pour nous mettre un petit peu en jambe,
01:19et puis après on a été dispatchés dans des maisons autour de Paris.
01:24Alors j'habitais Véziné, Meudon, Bellevue, Champigny-sur-Marne,
01:33et c'est là que j'ai commencé à apprendre le français,
01:39parce que je ne connaissais que le Yiddish, que je parlais avec tout le monde,
01:45et en Pologne, j'ai appris le Yiddish dans le camp,
01:51il fallait se comprendre avec les autres.
01:52Pour moi, le monde entier… – Parce qu'elle pro parle Yiddish.
01:54– Pour moi, le… – Parce qu'elle pro parle Yiddish.
01:57– Ah oui, écoutez, si vous voulez, ça ne me dérange pas, et puis…
02:06– Quand vous arrivez en France, vous n'avez plus de famille ?
02:10– Tout seul, tout seul.
02:14– Et vos parents ?
02:16– Mes parents ont été sélectionnés par Mengele à être gazés et incinérés.
02:27Moi, j'étais sélectionné, c'était la dernière sélection que j'ai subie,
02:36et ils se sont amusés, les Allemands, ils ont bâti un portique
02:40comme le sceau à la perche, il fallait courir et toucher avec la tête le sommet du portique.
02:53Moi, j'étais trop petit, je ne suis pas arrivé,
02:57bien sûr, j'étais sélectionné tout de suite.
03:00Et ensuite, une fois la sélection faite,
03:04Mengele faisait son petit parcours,
03:09de nous, les sélectionnés, à ne plus être sur cette terre.
03:15Et il m'a demandé quel âge tu as,
03:18« Wie alt bist du ? » Vous parlez un peu allemand ?
03:21– Oui.
03:22– Alors, je lui dis « Ich bin 16 », je me suis…
03:26Et il m'a dit « Du wirst klein bleiben », tu resteras toujours petit.
03:32Et on nous a conduits à la chambre à gaz,
03:37on nous a fait déshabiller, en jetant nos affaires,
03:41parce qu'on prenait quelquefois des douches,
03:43mais on laissait nos affaires à notre place.
03:46Mais là, il savait pertinemment qu'il n'était pas question de les retrouver,
03:52donc on nous a déshabillés.
03:57Et puis, moi, j'avais entendu par les undercommando
04:03que pour ne pas trop souffrir dans la chambre à gaz,
04:09il fallait être tout près où le cyclone B tomberait,
04:14pour prendre une bonne bouffée de ce gaz et être évanoui sur le champ.
04:23Et puis, on attendait, on attendait, la lumière était toujours allumée,
04:28on entendait des cris et des coups de feu à l'extérieur,
04:31on se demandait ce que c'était, c'était le 7 octobre 1944,
04:37la révolte des undercommando,
04:39eux, sachant que tous les six mois, ils étaient liquidés,
04:42ils en savaient trop pour ne pas révéler par la suite, pour l'histoire.
04:52Les portes se sont ouvertes, la première fournée a été mitraillée,
04:59et moi, j'avais la chance d'être dans la deuxième fournée,
05:02et on nous a ramenés dans le bloc,
05:04parce qu'il y avait tellement de morts
05:08que c'est pas les Allemands qui étaient chargés pour débarrasser les cadavres,
05:14c'était toujours les undercommando, choisis parmi les juifs.
05:20Et il y a des choses qui se bousculent dans ma tête,
05:29il y en a tellement.
05:30Et puis, on nous a ramenés au bloc,
05:35et on a même reçu deux parts de rations de pain,
05:41je ne sais pas pour quelles raisons, en tout cas,
05:44mais voilà, à partir de cette date-là, il n'y avait plus de gazage.