00:00Quand la politique se penche sur des notions si fondamentales que la vie et la mort, la souffrance et la dignité, comment faire la loi ?
00:08Dans le cadre des débats sur la fin de vie et l'instauration d'une aide à mourir, nous recevons les députés en première ligne sur ces sujets.
00:15Aujourd'hui, Christine Pires-Bône, députée socialiste du Puy-de-Dôme.
00:30Bonjour, Christine Pires-Bône. Bonjour.
00:37Nous allons tenter de comprendre votre position politique sur ces questions.
00:41Vous êtes favorable à l'aide à mourir. Vous jugez en réalité le texte du gouvernement insuffisant.
00:46Vous réclamez un droit plus large, moins restrictif. Vous parlez même à propos de l'aide à mourir d'un nouveau droit.
00:53Alors, première question, pourquoi ce terme de nouveau droit ?
00:57Parce qu'en fait, il s'agit de permettre aux gens qui le souhaitent et uniquement aux gens qui le souhaiteraient d'avoir recours à cette aide à mourir,
01:07ce qu'on appelle dans le texte l'AAM, l'aide à mourir.
01:10Et donc, à partir du moment où, comme par exemple pour le mariage pour tous ou pour l'IVG, c'est une possibilité que l'on offre,
01:20je parle d'un nouveau droit qui n'enlève évidemment rien à personne.
01:25Et c'est peut-être là que nous ne serons pas tous d'accord, c'est-à-dire que je me place sur un texte qui est basé sur le patient, le citoyen, la citoyenne,
01:41et qui est donc, pour moi, une liberté individuelle.
01:45La mort faisant partie de la vie, le choix doit appartenir à la personne.
01:51Alors, je crois savoir qu'à ce titre, le texte du gouvernement vous met en colère.
01:55Alors, vous allez nous dire pourquoi, mais je rappelle d'abord ses contours, les contours qui sont envisagés pour demander une aide à mourir dans cette nouvelle loi.
02:02Maladie grave et incurable, pronostic vital engagé à court ou moyen terme, souffrance insupportable et discernement du malade.
02:10En quoi ces critères vous posent-ils problème ?
02:13Alors, on doit reconnaître que pour la première fois, on a un projet de loi, c'est-à-dire un texte qui émane du gouvernement.
02:20Donc, on peut espérer aboutir et donc qu'il y ait une majorité pour voter ce texte.
02:27Mais où je suis insatisfaite, c'est que ce texte ne va pas assez loin.
02:35Et si vous prenez les cas qui ont été médiatisés, que ce soit Vincent Lambert, Vincent Humbert, Chantal Sébire, Anne Baird,
02:45ces cas n'auraient pas, ces personnes-là, n'auraient pas pu profiter de l'aide médicale à mourir.
02:53Et donc, ça me pose problème.
02:55Alors, vos convictions sur le sujet ne sont pas nouvelles.
02:58Elles remontent déjà à plusieurs années.
03:00En 2021, vous posiez déjà une question au gouvernement.
03:04Notre pays n'est pas à la hauteur des attentes des Français qui se prononcent étude après étude massivement en faveur de ce droit nouveau.
03:14Nombre de Français malades, à l'image de Paulette Guinchard, atteints d'une maladie incurable,
03:19partent chaque année à l'étranger mourir paisiblement, du moins pour ceux qui en ont les moyens.
03:25Le temps n'est plus seulement à la réflexion, mais à l'action.
03:29Alors, on entend que vous parlez de Paulette Guinchard.
03:31C'est une ancienne députée, une ancienne secrétaire d'État.
03:34Elle était atteinte d'une maladie neurodégénérative irréversible.
03:37Elle s'était rendue en Suisse en 2021 pour bénéficier d'un suicide assisté.
03:42C'est une figure qui a compté pour vous.
03:44Alors, moi, je ne l'ai pas vraiment connue, Paulette Guinchard, pour être honnête.
03:49Par contre, oui, j'ai lu, évidemment, son histoire.
03:57Et le fait qu'elle se soit, eux, opposée, puisque c'était une opposante de l'euthanasie,
04:04et que le moment venu, elle ait choisi de s'exiler en Suisse pour un suicide assisté, ça pose question.
04:11Mais c'est comme les témoignages dans nos auditions de médecins
04:17qui sont passés d'une opposition à une acceptation, voire même à militer pour ce nouveau droit.
04:26Elle avait rendu publiques les raisons de son choix.
04:29Elle refusait de vivre et de faire vivre à ses proches sa déchéance physique et intellectuelle.
04:35Ce désir de dignité, cette image aussi qu'on veut laisser à l'autre, c'est une dimension de l'aide à mourir.
04:39C'est aussi un souci de l'autre.
04:41Oui, c'est parfois beaucoup d'altruisme.
04:46Je dis que c'est un droit individuel, c'est un droit qu'on ouvre,
04:51donc c'est d'abord la personne, et ça doit toujours être la personne,
04:54qui est au centre de nos débats, le patient, rien que le patient.
04:59Par contre, le patient, oui, il n'est pas tout seul, il n'est pas isolé,
05:02il a une famille, il a des proches, il a des amis,
05:05et donc ça peut rentrer en ligne de compte dans ce qu'il souhaite pour lui,
05:12et notamment pour ceux qui rédigent des directives anticipées,
05:15on peut avoir des gens qui expliquent effectivement qu'ils le souhaitent pour eux,
05:20mais ils le souhaitent aussi pour ne pas infliger certains moments à leur entourage.
05:26Je remonte encore un petit peu dans le temps.
05:28Vous êtes députée depuis 2012.
05:30En 2016, sous le quinquennat de François Hollande, vous votez la loi Claisse-Léonetti
05:34qui ouvre la possibilité d'une sédation profonde et continue,
05:37mais qui exclut à ce moment-là l'aide à mourir.
05:40Est-ce que vous regrettez que ce nouveau droit, la gauche, ne l'ait pas ouverte ?
05:44Oui, parce que je me souviens que déjà, à l'époque, on avait essayé d'aller plus loin.
05:51Qu'est-ce qui vous en a empêchée à l'époque ?
05:54Les mêmes conservatismes qu'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'on a les cultes,
06:03de toutes confessions, et je le respecte et je le comprends.
06:10On a aussi beaucoup de personnes qui travaillent dans les soins palliatifs,
06:15qui sont opposées à cette ouverture du droit à mourir.
06:21Parmi les députés, le fait qu'on ait peut-être aussi une moyenne d'âge plus jeune dans cet hémicycle,
06:31ça compte peut-être aussi pour expliquer qu'aujourd'hui, je crois qu'il y a une majorité pour voter ce texte.
06:38Mais je vais même plus loin. Je pense qu'il y a une majorité pour aller plus loin.
06:42Alors, en préparant cette émission, je vous ai demandé quelle figure, quelle histoire, quel témoignage vous avez particulièrement touché.
06:49Et vous m'avez parlé d'une lettre reçue en début d'année, celle d'une femme, Aurélie Donnet, 44 ans.
06:55Elle est atteinte depuis plus de dix ans d'un cancer de l'ovaire rare, incurable et qui évolue lentement.
07:01Elle a décidé d'arrêter les traitements et depuis, elle réclame une aide à mourir.
07:06Je crois que vous vouliez lire quelques mots de ce qu'elle a écrit à l'ensemble de la représentation nationale.
07:13Oui, alors ce courrier, on en reçoit beaucoup.
07:17Des gens qui se manifestent contre, des gens qui se manifestent pour et beaucoup de témoignages.
07:22Mais celui-ci était particulièrement poignant.
07:26Et si je vous le lis, c'est que j'ai pas pu répondre à ce courrier par écrit, mais je me suis procuré ses coordonnées téléphoniques.
07:33Et j'ai appelé cette dame et je lui ai demandé si je pouvais faire état de ce courrier, ce qu'elle m'a confirmé.
07:40C'est pour ça que je me permets de lire un court extrait parce que son courrier fait trois pages.
07:46Je ne veux pas mourir à petit feu. Je refuse que mon corps se dégrade petit à petit d'une façon que je considère inhumaine.
07:54Je considère que l'aide active à mourir n'est pas un homicide, mais l'ultime soin que les soignants pourraient m'apporter.
08:02Je préfère mourir le sourire aux lèvres, quitter définitivement mon mari à un instant choisi tous les deux,
08:09plutôt que de laisser un hasard morbide et mortel nous séparer.
08:14Alors ces mots d'Aurélie Donnet, qu'est-ce qui vous inspire ?
08:21Je trouve qu'ils représentent bien ce droit individuel espéré par une très très grande majorité de Français.
08:32Parce qu'enquête après enquête, on a de plus en plus d'adhésion des Français à cette demande d'aide active à mourir.
08:44Que ce soit le suicide assisté, mais aussi l'euthanasie.
08:49Je trouve qu'elle a un courage monstrueux.
08:57C'est évident quand on lit l'ensemble du courrier, on voit les phases par lesquelles elle est passée.
09:04C'est-à-dire que c'est quelqu'un qui a 44 ans aujourd'hui, qui a eu un cancer diagnostiqué quand elle avait 30 ans,
09:11donc ça fait 14 ans, qui a eu une dizaine de protocoles de chimio, qui a eu 35 séances de radiothérapie,
09:17qui a eu des interventions chirurgicales dans tous les sens.
09:20Et qui, à ce stade, décide effectivement d'arrêter les traitements pour vivre intensément ce qu'il lui reste à vivre.
09:29C'est à peu près ces mots.
09:31Et je trouve que ce qu'elle dit là, ça résume bien.
09:35En tout cas, c'est assez révélateur de ce que beaucoup revendiquent quand ils le disent.
09:44Voilà, on aimerait effectivement avoir ce droit.
09:47Je pense que oui, c'est un témoignage parmi beaucoup de témoignages qui, moi, me fait dire que,
09:58même si je respecte toutes les opinions, j'ai beaucoup de mal à accepter que certains s'opposent à ce qui n'est qu'une ouverture, une possibilité.
10:11Et on n'impose évidemment rien à personne.
10:14Et je suis même persuadée que le fait d'aller vers cette légalisation est surtout un élément de sérénité.
10:23Elle parle aussi de soulagement face à l'idée de la mort.
10:26Exactement. Savoir que si on a besoin, si on n'en peut plus, s'il y a cette possibilité-là,
10:34sans aller en Belgique ou en Suisse ou au Luxembourg ou aux Pays-Bas,
10:39rien que le fait de savoir que cette possibilité existe là apporterait beaucoup de sérénité dans la fin de vie de beaucoup de personnes.
10:47Un dernier mot, peut-être.
10:48Le président du comité d'éthique, Jean-François Delfraissy, estime que la loi proposée par le gouvernement est, je le cite,
10:53une étape et qu'il en faudra peut-être d'autres. C'est aussi votre avis. Vous allez continuer à vous battre sur ce sujet ?
11:00Alors, c'est une étape, mais moi, je vais me battre dès à présent.
11:04C'est-à-dire que je pense que l'étape telle qu'elle nous est proposée, la marche telle qu'elle nous est proposée,
11:08n'est pas suffisante, encore une fois, par rapport au cas que je vous ai cité.
11:12C'est-à-dire qu'on a ce qu'on appelle aujourd'hui des directives anticipées qui sont possibles.
11:17C'est-à-dire que vous pouvez soit utiliser le formulaire du ministère, que vous trouvez sur le site du ministère,
11:24soit le formulaire de l'association Droit de mourir dans la dignité, soit même un formulaire libre,
11:30et vous écrivez, par exemple, voilà, si je devais être victime, atteinte d'une maladie de Charcot,
11:38je souhaiterais pouvoir avoir accès à l'aide à mourir à l'instant où moi, je le décide.
11:42C'est quelque chose que vous avez fait ?
11:44J'y réfléchis depuis déjà des mois. Je ne suis pas encore passée à la rédaction de ces directives anticipées.
11:52D'abord parce que ce n'est pas simple. Ce n'est pas facile.
11:55Rédiger ces directives anticipées, c'est, quelque part, se confronter déjà à sa propre mort.
12:02Et c'est un sujet quand même tabou. On a du mal à parler de sa mort.
12:07Même si, moi, j'ai coutume de dire que la mort fait partie de la vie,
12:12et que la vie ne s'arrête pas à la porte de l'hôpital,
12:15et que, donc, la mort doit pouvoir être choisie.
12:20Donc, j'y réfléchis, je vais les faire.
12:23C'est aussi difficile de trouver une personne de confiance, et j'évolue aussi.
12:27Est-ce qu'il faut choisir quelqu'un, un proche ?
12:31Est-ce qu'au contraire, c'est quelque chose qui serait trop difficile à accepter pour ce proche,
12:38voire à vivre ensuite avec ce geste ?
12:42Est-ce que c'est un geste, vous, que vous pourriez faire pour quelqu'un d'autre ?
12:46Je crois que oui.
12:48Alors, je ne peux pas, là, vous l'affirmer, parce qu'on ne sait jamais,
12:51au moment où on est confronté à la demande, est-ce qu'on a le courage de le faire.
12:55Je crois que je le ferai par amour.
12:57Je pense que je ne pourrais pas le faire comme d'autres militants d'associations
13:02qui le font sans connaître forcément la personne.
13:05Je pense que par amour, je pourrais le faire.
13:07Merci, Christine Peresbonne.
13:09Merci à vous.
13:27Sous-titrage Société Radio-Canada
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