00:00 * Extrait de France Inter *
00:04 Il est 7h48, Sonia De Villers, votre invitée est autrice et cinéaste, Lyon dort à Venise
00:11 pour son film "L'événement" en 2021.
00:13 Et demain soir, elle co-présentera la cérémonie des Césars diffusée en clair et en exclusivité
00:18 sur Canal+ à partir de 20h45.
00:20 Avec elle, parlons de la place des femmes devant la caméra, les actrices et aussi derrière,
00:26 les réalisatrices.
00:27 En cette année si particulière, émaillée de scandales, des grands noms du cinéma
00:31 français Gérard Depardieu, Philippe Garel, Benoît Jacot, Jacques Doyon et Philippe
00:35 Cobert sont mis en cause ou attaqués en justice pour des faits de violences sexuelles.
00:39 La CGT Spectacles appelle d'ailleurs à manifester demain à l'extérieur de l'Olympia où
00:44 se déroulera la cérémonie, le slogan "Les violences, le silence, ça suffit".
00:48 Bonjour Audrey Diwan.
00:49 Bonjour.
00:50 Cette protestation, ce cri, est-ce qu'il doit se faire entendre aussi à l'intérieur
00:55 de l'Olympia ?
00:56 Cette parole a sa place dans la cérémonie des Césars ?
00:58 Oui, je pense qu'elle a sa place dans la cérémonie, oui.
01:01 Est-ce que Judith Gaudrech qui a déposé plainte à la brigade des mineurs pour des
01:05 viols et des violences commises sur elle quand elle était mineure par Benoît Jacot et Jacques
01:09 Doyon va s'exprimer demain soir ?
01:11 Écoutez, je n'en sais rien mais honnêtement je l'espère.
01:13 Vous l'espérez ? Pourquoi ?
01:15 Parce que le relais de cette parole est important, parce que je pense qu'on est une industrie
01:21 qui est en train de réfléchir sur ces questions-là, qui a besoin d'entendre.
01:25 Parce que la parole est à peu près la seule arme, la seule chose.
01:29 Arme, ça fait guerre, mais parce qu'on a besoin de mots, qu'on a besoin de s'écouter
01:33 et qu'on a besoin de réfléchir.
01:35 Est-ce que l'Académie des Césars a raison selon vous Audrey Diwan d'écarter de la
01:40 cérémonie toute personne mise en cause pour des faits de violence ?
01:44 C'est une règle qui avait été dictée l'année dernière, qui a été renforcée
01:48 cette année.
01:49 Mais moi j'adore qu'on se pose la question.
01:51 Est-ce que c'est une bonne idée d'écarter quelqu'un qui est mis en cause pour des
01:54 raisons de violence ? J'ai l'impression que la réponse est dans l'énoncé en fait.
01:57 C'est-à-dire ?
01:58 C'est limpide, oui en fait, la violence… Je vous pose la question à l'inverse.
02:03 Est-ce qu'on a envie d'intégrer quelqu'un qui est mis en cause pour des raisons de
02:07 violence ? Pour moi c'est évident en fait.
02:10 C'est évident qu'il faut le faire.
02:11 Marie Dozé et Julia Minkowski qui sont deux avocates pénalistes se sont indignées dans
02:15 la tribune dimanche et je les cite « Excommunier, bannir, isoler un présumé innocent dans
02:20 l'attente d'une décision de justice » revient à le préjuger.
02:24 Mais le problème c'est le choix des mots en fait.
02:26 C'est pas excommunier, bannir, c'est écarter le temps que la justice fasse son
02:29 travail en fait.
02:30 Je crois qu'en fait c'est laisser le temps à la justice de faire son travail.
02:34 Prenez quelqu'un qui est mis en cause, mettez-le au milieu de ces cérémonies publiques
02:38 et en fait il va être le catalyseur de questions.
02:40 Et ensuite on va dire c'est un tribunal médiatique.
02:43 Je pense que c'est l'inverse.
02:44 Donc quelque chose est en train de changer dans le cinéma français ?
02:47 Je crois oui.
02:48 Définitivement, à votre avis ?
02:50 Définitivement, ça c'est à bâtir.
02:51 Moi la question que je me pose toujours c'est qu'on voit des changements qui s'amorcent,
02:55 après il faut que ces changements s'ancrent.
02:57 C'est ça.
02:58 Parce qu'on peut parler, on peut voir ça comme un grand effondrement, on peut voir
03:02 ça comme un renouveau du cinéma français.
03:05 Le choix des mots.
03:06 Le choix des mots, c'est ça.
03:07 Le choix des mots, oui.
03:08 C'est ça.
03:09 C'est-à-dire l'OBS titre ce matin « Le cinéma d'après ».
03:11 Le cinéma d'après, c'est un choix de mots que j'aime bien.
03:16 Au moins trois tournages de films ont fait l'objet cette année d'enquêtes très
03:21 détaillées par la presse, révélant des maltraitances, des pressions, une forme d'omerta.
03:26 Ça signifie que les journalistes ne s'intéressent plus seulement aux grandes figures du 7e art,
03:31 qui catalyse comme vous dites les passions, les critiques, les défenses et tout ça,
03:35 mais au tournage.
03:36 C'est-à-dire au cinéma comme pratique, au cinéma comme lieu de travail.
03:40 Vous diriez, comme plusieurs réalisateurs, que ça peut être une dérive, que c'est
03:44 le règne de la suspicion, de la délation dans les équipes ?
03:47 Alors écoutez, je ne crois pas, mais je ne m'appuie que sur ma propre expérience.
03:50 Vous êtes réalisatrice.
03:51 Oui, c'est vrai que sur le plateau, j'ai l'impression qu'il y a des questions qui
03:56 se posent aujourd'hui, qui ne se posaient pas avant.
03:58 Je pense qu'il y a une attention des uns aux autres.
04:00 Je pense qu'il y a un rapport à toute l'équipe, à l'équipe technique, aux gens entre eux.
04:04 Alors si ça, c'est le début d'une dérive, elle est bien triste.
04:07 Parce que si faire attention aux autres, c'est le début d'une dérive, c'est que…
04:11 Non, j'ai l'impression que l'industrie se réforme.
04:14 Mais aussi, ce que vous disiez, que je trouve intéressant, c'est que vous parlez des
04:17 journalistes.
04:18 Et là où j'aurais tendance à croire qu'un monde d'après peut exister, c'est que
04:22 le changement systémique qui est en train de se produire n'est pas seulement un changement
04:25 de l'industrie, c'est un changement de l'industrie et de tous ses corollaires.
04:29 C'est-à-dire que même les journalistes aujourd'hui s'interrogent sur ces changements,
04:33 s'incluent dans cette réflexion.
04:34 Vous avez certainement vu la couverture de Télérama.
04:37 Et cette manière dont chacun repense un système me fait croire que peut-être on est en train
04:43 de dessiner ce monde d'après.
04:44 Télérama a titré sur le témoignage des très jeunes actrices qui racontent comment
04:47 elles ont été sous emprise ou comment elles ont été maltraitées, violentées, voire
04:51 violées, et titre « L'aveuglement collectif ». Et quand vous parlez d'une filière qui
04:55 s'interroge, il y a eu hier trois grands syndicats de producteurs du cinéma qui disent
05:00 qu'on ne peut pas laisser ça aux actrices en réalité.
05:02 C'est toute la filière qui doit se concerter et qui doit s'interroger.
05:07 Audrey Diwan, demain soir vous êtes nommée dans la catégorie « Meilleure adaptation
05:11 » avec Valérie Donzelli pour un très beau film qui s'intitule « L'amour et les
05:18 forêts » avec Virginie Effira.
05:21 En tant que scénariste, votre prochain film s'intitule « Pas de vague ». Vous l'avez
05:26 co-écrit avec un réalisateur qui s'appelle Teddy Lucie Modeste.
05:29 Le film sort le 27 mars.
05:31 Il raconte l'histoire d'un prof de français accusé à tort de harcèlement par une élève.
05:36 C'est formidable, je vous arrête tout de suite.
05:39 Non, ce n'est absolument pas ce que le film raconte.
05:42 C'est vrai ? Très bien, très bien.
05:43 Parlons-en parce que justement, moi j'ai vu passer ça sur les réseaux.
05:46 Le film s'appelle « Pas de vague ». Il commence à faire des vagues, il y a un début
05:49 de polémique, il y a des gens qui se sont emparés de ce qu'on appelle un « pitch »,
05:52 c'est-à-dire la description d'un scénario en quelques mots, pour dire « Et bien voilà,
05:57 pile au moment où on encourage des jeunes filles ou des enfants à parler, voilà un
06:00 film qui dit qu'on les accuse à tort et que les enfants mentent et que les jeunes
06:04 filles mentent ».
06:05 Oui, alors, la grande difficulté quand on sort un film, c'est de réussir à résumer
06:11 sa complexité en quelques minutes dans une bande-annonce.
06:14 Et là, en l'occurrence, je dois dire que le sujet du film n'est pas du tout celui
06:19 d'une accusation à tort.
06:20 Déjà, c'est l'histoire du réalisateur, enfin c'est vraiment inspiré de l'histoire
06:24 de Teddy Lucie Modeste, de son histoire d'enseignant.
06:27 Donc, c'était lui le prof ?
06:29 Lui, il est professeur, il est professeur de français et quand il est venu me voir,
06:33 il m'a dit que l'origine de sa démarche, c'était de s'interroger sur sa propre
06:37 responsabilité, sur le déclencheur.
06:40 Ensuite, sur la valeur de la parole en général, la valeur de la parole dans le cadre de l'école.
06:45 Il avait envie de retraverser son histoire pour mieux la comprendre.
06:49 Donc, en fait, c'est l'inverse d'une accusation à tort puisque c'est le professeur
06:53 lui-même qui se pose des questions sur ses propres méthodes.
06:55 Donc, c'est tout sauf une jeune fille qui ment ?
06:57 Je dois dire que je suis un peu tombée de ma chaise quand j'ai vu naître cette polémique.
07:00 Enfin, non, je ne suis pas tombée de ma chaise parce qu'en fait, je comprends ce que peut
07:02 produire une bande-annonce, un pitch, les raccourcis que l'exercice impose.
07:08 Mais c'est vrai que j'avais tellement envie de dire "Allez voir le film".
07:13 Et en plus de ça, il sort le 27 mars.
07:16 Je dois ajouter une chose, je trouve que François Civil est vraiment incroyable dans le film.
07:20 Donc, il incarne ce professeur mis en cause.
07:23 Parlons des femmes derrière la caméra, des femmes réalisatrices.
07:26 Agnès Jaoui recevra un César de l'honneur demain soir.
07:29 Elle est comme vous, membre du collectif 50/50 qui plaide pour plus de parité dans le cinéma.
07:33 Alors justement, comment ça va de se conner là ?
07:35 L'année dernière, il n'y avait aucune femme nommée au César dans la catégorie
07:40 meilleure réalisatrice.
07:41 Cette année, il y en a 3 sur 5.
07:42 Justine Trier pour Anandomie Dunschutt, Catherine Breillat pour l'été dernier,
07:46 Jeanne Héry pour "Je verrai toujours vos visages".
07:49 Décidément, c'est encourageant.
07:51 Il est tôt !
07:53 Oui, mais moi je suis censée avoir l'habitude.
07:55 Alors, c'est encourageant Audrey et Diwan ?
07:58 Oui, c'est encourageant.
07:59 Après, moi je me dis que tant qu'on continuera à faire se décompte, c'est qu'on n'y est pas encore complètement.
08:03 Tant qu'on continuera à s'étonner d'aller gentiment vers la parité,
08:08 en fait, moi je pense un peu qu'inévitablement, et c'est une bonne chose, on va y arriver.
08:15 Parce que, encore une fois, si l'industrie cesse de penser les films à l'endroit du genre,
08:19 mais s'intéresse aux talents, aux sujets, à ce que ces réalisatrices proposent,
08:24 j'ai l'impression qu'assez naturellement, ça va se réguler.
08:27 Alors, je ne comprends pas parfaitement ce que vous voulez dire, mais il n'empêche que quand même, les Césars,
08:31 il y a une femme réalisatrice récompensée aux Césars depuis la création des Césars, c'est Toni Marshall.
08:37 C'est quand même une gigantesque anomalie.
08:40 Oui, mais alors peut-être que je mesure mal et que ce sont de gigantesques changements.
08:44 En fait, ce qui se passe aussi, c'est qu'il y a plus de femmes qui deviennent réalisatrices,
08:50 donc en fait, on régule un peu ça.
08:52 Après, certainement, il y a des blocages plus profonds,
08:55 peut-être qu'il faut aussi interroger les votants et la perception qu'on a des réalisatrices,
09:00 mais ça, j'ai quand même le sentiment, je suis désolée, je pourrais être très optimiste,
09:03 mais j'ai le sentiment que c'est en train de changer aussi.
09:05 Et alors, quand vous avez remporté un Lion d'or en 2021 pour l'événement,
09:08 on vous a beaucoup rapproché avec Julia Ducournau, qui avait remporté la Palme d'or pour Titan.
09:13 Cette année, c'est Justine Trier qui, avec « Anatomie d'une chute »,
09:16 fait un parcours extraordinaire à l'international, à Cannes, aux Emmy Awards, aux BAFTA,
09:20 avec des nominations aux Oscars.
09:22 Est-ce que c'est une victoire pour les femmes ou est-ce que c'est une victoire pour le cinéma français ?
09:27 Je pense que c'est une victoire tout court.
09:29 En fait, il y a un phénomène incroyable autour du film.
09:31 J'ai l'impression qu'il produit ce que normalement une équipe de foot peut faire.
09:35 Tout à coup, on est tous derrière Justine Trier, on a envie qu'elle gagne.
09:40 Elle est très fédératrice, elle a une personnalité incroyable.
09:43 J'ai eu la chance de voir le film à Cannes et en en sortant, je me suis dit,
09:48 instantanément j'avais le sentiment que c'était un classique.
09:50 Un classique, c'est joli !
09:52 « Les César » c'est demain soir en exclusivité et en clair à 20h45 sur Canal+.
09:57 Merci Audrey et Yvonne.
09:58 Merci à vous.
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