00:00 - Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le journaliste et auteur Marc Lomasi.
00:04 - Bonjour Marc Lomasi.
00:05 - Bonjour.
00:05 - Bienvenue sur Europe 1.
00:06 Europe 1 le révélait hier, il ne se passe pas un jour ou presque
00:09 sans que les soulèvements de la terre passent à l'action en un endroit du territoire,
00:13 le plus souvent sous les radars de l'actualité nationale.
00:16 Dans une note que le spécialiste Défense et Sécurité d'Europe 1 a pu consulter,
00:20 le renseignement territorial constate que le mouvement écologiste radical
00:25 rendu célèbre l'an dernier à Saint-Solin a changé de tactique.
00:29 Les chefs sont passés dans la clandestinité, ça se militarise,
00:32 on pilote des actions de sabotage.
00:34 Alors vous avez travaillé sur les soulèvements de la terre Marc Lomasi
00:38 dans un livre paru l'an dernier, "Ultra Ecologicus",
00:41 "Les nouveaux croisés de l'écologie", c'est paru chez Flammarion.
00:45 Les soulèvements de la terre Marc Lomasi,
00:47 est-ce qu'ils sont en train de devenir une sorte d'action directe du climat ?
00:51 - En tous les cas, ils sont en train de devenir le mouvement écologiste radical
00:56 le plus puissant qu'on ait jamais vu en France.
00:58 Il faut remonter probablement au Larzac,
01:02 et encore le Larzac c'était relativement pacifiste,
01:05 ou pacifique, pour trouver un mouvement aussi structuré,
01:10 qui rallie autour de lui autant d'associations,
01:13 de collectifs, d'intellectuels, etc.
01:17 Donc c'est vraiment une arme massive,
01:19 en faveur et au service de l'écologie radicale.
01:22 - Alors on voit leur logo un petit peu partout,
01:24 c'est ce symbole électrique qui symbolise la mise à la terre.
01:28 J'ai découvert ça en vous lisant.
01:30 Mais alors vous dites "galaxie de mouvement",
01:33 qu'est-ce que c'est exactement les soulèvements de la terre ?
01:35 Si vous pouvez nous donner une définition un peu précise,
01:38 depuis quand ça date ?
01:39 - Alors, si on remonte un tout petit peu en arrière,
01:43 il y a eu, vous vous en souvenez, les grandes marches pour le climat,
01:46 c'était juste avant le confinement et la grande crise du Covid.
01:50 - Les grèves du vendredi, Greta Thunberg...
01:52 - Voilà, le mouvement de Greta Thunberg, etc.
01:54 Ensuite arrive le confinement,
01:56 tout est mis à l'arrêt, tout est mis en pause.
01:58 Et au sortir du confinement,
02:00 les groupes écologistes se disent "tout ce qu'on a fait ça ne servait à rien,
02:04 il faut passer à autre chose" et c'est là que surgissent...
02:06 - C'est-à-dire que la protestation dans les clous de la loi,
02:09 déclarée en préfecture, ça ne fonctionne pas.
02:11 - Des obéissances civiles non-violentes, tout ça ne marche pas.
02:14 - Et l'écologie politique aussi, ça ne fonctionne pas.
02:16 - Ça ne fonctionne pas plus, on a vu le résultat à l'élection présidentielle.
02:20 Et puis les "compromissions" des écologistes au gouvernement,
02:23 la démission de Nicolas Hulot, l'échec de la Convention citoyenne sur le climat,
02:28 donc il faut passer à autre chose, faire autre chose,
02:30 et c'est là que surgissent les soulevements de la Terre,
02:32 qui sont nés sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes,
02:34 où on retrouve à la fois des militants de l'ultra-gauche
02:37 et des militants de l'écologie radicale,
02:40 qui s'allient en quelque sorte et ils vont trouver la martingale.
02:44 C'est-à-dire que plutôt qu'une écologie hors sol,
02:47 c'est une écologie qui est ancrée, ça c'est la leçon Notre-Dame-des-Landes,
02:49 on ne se bat pas pour le climat de manière générale,
02:52 on se bat sur des projets très précis,
02:54 donc là en l'occurrence l'aéroport du Grand Ouest,
02:57 ça peut être une cimenterie, ça peut être une autoroute,
02:59 mais c'est toujours ancré autour de deux ou trois idées assez simples,
03:03 qui est, on se réapproprie les communs,
03:05 les communs c'est quoi ? C'est l'eau, c'est la terre,
03:09 c'est l'air qu'on respire, voilà,
03:10 on se réapproprie ça pour le rendre au collectif,
03:14 on ne transige pas avec l'État,
03:17 et on n'hésite pas à recourir à toutes les formes d'actions
03:20 qui peuvent aller du recours juridique à l'action directe.
03:22 - Alors justement, sur leur site internet,
03:24 les soulèvements de la terre,
03:26 ils donnent énormément d'informations sur leurs actions,
03:28 ainsi on regarde entre le 3 et le 12 décembre,
03:32 donc c'est très récent et c'est une période assez resserrée,
03:34 ils revendiquent 43 actions,
03:37 donc le plus souvent, ce sont des opérations banderoles,
03:39 sans gravité,
03:41 mais alors on a aussi des intrusions violentes,
03:43 des désarmements de cimenteries,
03:46 les cimenteries sont vraiment dans le collimateur des soulèvements de la terre,
03:48 alors c'est quoi ces désarmements ?
03:50 - Alors le désarmement, c'est un autre mot pour l'éco-sabotage,
03:55 dans la terminologie des soulèvements de la terre,
03:58 alors ils revendiquent beaucoup d'actions,
03:59 c'est souvent pas eux,
04:00 souvent la Farge par exemple, c'est plutôt Extinction Obélion,
04:03 mais ils couvrent, en quelque sorte,
04:04 ils revendiquent au nom des soulèvements de la terre,
04:07 qui est ce grand rassemblement de l'ensemble des actions,
04:09 - C'est un peu le label ombrel, si je puis dire,
04:11 de toutes les actions climatiques.
04:13 - Un peu une marque ombrel en quelque sorte de l'écologie radicale,
04:16 et le désarmement c'est quoi ?
04:18 Le désarmement c'est de dire,
04:19 on est un mouvement d'auto-défense du vivant,
04:22 et donc on va désarmer les entreprises dites éco-sidères,
04:26 on va les mettre hors d'état de nuire,
04:27 donc c'est une action défensive.
04:29 - Une cimenterie c'est considéré comme une bombe climatique,
04:31 donc on désamorce la bombe.
04:33 - Voilà, alors dans le viseur il y a beaucoup le béton,
04:38 parce que le béton c'est polluant, puis il y a les routes,
04:40 et puis il y a l'agro-industrie par exemple,
04:42 avec les méga-bassines que vous avez citées.
04:45 - Alors il y a des opérations parfois qui sont aussi impressionnantes,
04:48 sur un plan tactique, le 18 octobre 2022 par exemple,
04:52 en l'espace de 15 minutes, de manière coordonnée,
04:54 trois câbles sous-marins intercontinentaux ont été attaqués,
04:59 les télécoms étant perçus comme un outil de surveillance de masse,
05:02 j'ai vu aussi que l'énergie était dans le collimateur des soulements de la terre,
05:06 parce qu'il s'agirait d'abattre l'ordre électrique,
05:08 Marc Lomasie.
05:09 On est sur des concepts quand même assez étonnants.
05:12 - Oui, alors la défense du vivant peut passer par toute une série d'actions,
05:18 encore une fois, ce qu'il faut bien comprendre
05:19 dans le fonctionnement des soulèvements de la terre,
05:21 c'est qu'il y a une assemblée générale, plusieurs fois par an,
05:25 qui va recueillir l'ensemble des actions menées par les collectifs locaux,
05:30 et ils vont choisir dans ces actions,
05:32 celles qui représentent à leurs yeux les actions les plus symboliques de leur combat.
05:37 - Il y a un comité de sélection des actions en fait.
05:39 - Une sorte de comité de sélection des actions, ils en discutent,
05:42 c'est une organisation horizontale, il n'y a pas de chef de l'organisation,
05:46 c'est une organisation horizontale, ils discutent,
05:48 ils sélectionnent les actions qui leur paraissent les plus symptomatiques,
05:52 les plus importantes, et ils mettent à disposition des collectifs locaux
05:56 leur force de frappe.
05:57 La force de frappe c'est quoi ?
05:58 C'est un savoir-faire dans l'éco-sabotage,
06:01 c'est une organisation sur place, avec des chapiteaux,
06:05 avec des cantines, avec des bases arrières, etc.
06:08 Et puis c'est de la communication.
06:09 - Oui, parce que je prends l'exemple par exemple
06:12 de la mobilisation contre l'autoroute A69 dans le sud-ouest récemment,
06:16 on a mis en avant ces gentilles familles qui venaient avec les poussettes
06:20 manifester pour l'écologie, la bienveillance, l'innocence,
06:25 et puis la non-violence.
06:27 Or on voit que les souléments de la terre, ce n'est pas que ça,
06:30 c'est aussi vraiment une méthode d'action type black-block,
06:33 parfois extrêmement violente.
06:34 Il y a une espèce de continuum de l'action, Marc Lomasy.
06:37 - En fait c'est la théorie des trois fronts.
06:39 C'est-à-dire que quand vous êtes sur une opération comme celle-là,
06:42 vous avez le premier front,
06:45 c'est les familles qui viennent avec les enfants, les poussettes,
06:49 c'est les fameux collectifs locaux, les assurations, les amis de la terre,
06:52 alors c'est les profs à la retraite qui sont engagés dans les amis de la terre,
06:57 c'est le cadre qui, lui, a rejoint un collectif local
07:03 contre une bretelle autoroutière, etc.
07:05 Ça c'est le premier front.
07:07 Le deuxième front, c'est les militants un petit peu plus résolus
07:10 qui appartiennent par exemple à la Confédération Paysanne.
07:13 Et puis le troisième front, c'est lui qui va être en contact
07:16 avec les forces de l'ordre si jamais il y a affrontement.
07:18 Alors là, c'est effectivement ce qu'on appelle les éco-warriors,
07:22 les éco-guerriers, qui viennent des...
07:24 Alors beaucoup de l'ultra-gauche, qui sont souvent fichés S,
07:27 ou des groupes de l'écologie radicale.
07:30 On les reconnaît facilement les uns des autres.
07:32 À Sainte-Soligne, il y avait des couleurs,
07:33 il y avait le cortège rose, le cortège vert, etc.
07:35 Où il peut y avoir effectivement,
07:39 dans le front qui est au contact avec les forces de l'ordre,
07:42 eux ils sont masqués, donc ils sont assez faciles à repérer.
07:45 Et les soulèvements de la terre autour de leurs actions
07:48 peuvent fédérer parfois plusieurs centaines.
07:50 Alors on parle des black blocs,
07:52 qui est une technique, j'allais dire, d'affrontement.
07:54 Il peut y avoir aussi des blue blacks,
07:58 les gens qui sont habillés en bleu, en bleu de travail,
08:01 ou les white blocs, comme on a vu à Bouc-Belaire,
08:04 qui sont les gens habillés tout en blanc,
08:06 et les commandos qui vont essayer de détruire,
08:08 parce qu'ils n'ont pas beaucoup les moyens de...
08:10 - Donc Bouc-Belaire, cimenterie du côté de...
08:12 - De Lafarge, de Marseille.
08:13 - Et l'année dernière, ça avait été une action
08:15 qui avait été assez spectaculaire.
08:17 Mais vous diriez, Marc Lomasi,
08:18 que finalement les soulèvements de la terre,
08:19 ce sont des écologistes qui ont adopté
08:22 la technique du black bloc,
08:24 ou bien que c'est l'idéologie rouge et noir,
08:25 révolutionnaire, d'extrême gauche,
08:27 qui déteint sur la cause verte ?
08:29 - En fait, ce à quoi on assiste aujourd'hui,
08:32 et qui est né à notre mainland,
08:34 c'est la fusion entre l'ultra-gauche
08:38 et l'écologie radicale.
08:39 C'est-à-dire que les communistes libertaires
08:42 et les anarchistes se sont verdis,
08:43 et les écologistes se sont imprégnés
08:46 de l'idéologie à la fois communiste-libertaire
08:50 et anarchiste.
08:51 Donc c'est le syncrétisme des deux.
08:53 Ce que d'ailleurs relève bien la dernière note
08:55 des renseignements territoriaux,
08:57 c'est la force de ce mouvement,
08:59 d'avoir une base idéologique extrêmement solide,
09:02 avec des intellectuels de très haut vol
09:03 qui viennent structurer cette idéologie.
09:05 Je pense à l'anthropologue Philippe Descola,
09:07 avec encore une fois autour d'eux,
09:10 des syndicats,
09:11 de la Confédération Paysanne
09:13 au Syndicat de la Magistrature,
09:14 des intellectuels, des écrivains,
09:16 Virginie Despentes, Annie Ernaux,
09:18 prix Nobel de littérature,
09:19 qui soutient les soulevéments de la terre.
09:20 Donc tout ça fait un mouvement extrêmement puissant,
09:24 protéiforme, mais qui est probablement,
09:27 je le disais au début,
09:27 le mouvement écologiste le plus puissant
09:29 qu'on ait jamais vu en France.
09:31 - Passionnant. Merci beaucoup Marc Lomazi
09:33 de vos lumières,
09:34 et on peut prolonger tout ça
09:35 dans la lecture de votre livre
09:36 "Ultra Ecologicus",
09:37 les nouveaux croisés de l'écologie.
09:39 Bonne journée à vous.
09:40 Merci d'être venu dans le studio d'Europe 1.
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