00:00 L'invité média Laurent Vallière, votre invité journaliste, il est nommé cette année parmi trois autres journalistes pour le prix Albert Londe pour son livre "Les plages de l'embarquement"
00:10 et il en présente une version documentaire demain soir dans "Envoyé spécial" sur France 2.
00:14 Bonjour Julien Goudichaud. Bonjour.
00:16 Alors votre documentaire débute sur les plages de Boulogne-sur-mer à 30 kilomètres de Calais.
00:20 On voit 50 migrants, les pieds dans l'eau, qui montent dans un bateau zodiaque pneumatique de 4 mètres de longueur, conçu pour moitié moins de personnes,
00:27 debout sur l'aérobord du bateau, des hommes rejettent sans ménagement certains qui devront attendre le prochain zodiaque.
00:33 Vous avez passé 7 ans à arpenter cette région pour rencontrer migrants, rabatteurs, passeurs.
00:38 D'abord, comment elle est née cette envie de raconter, de passer cette année de votre vie à découvrir ceci ?
00:44 Écoutez, je me suis rendu en 2015, un petit peu par hasard et par curiosité dans le Pas-de-Calais pour découvrir cette frontière franco-britannique
00:52 et quand j'ai découvert ce qui se passait, j'ai été complètement happé par ce qui se déroulait là-bas.
00:57 J'ai vu des hommes d'une vingtaine d'années qui escaladaient des barrières de 4 mètres de haut pour attraper un train en marche
01:05 avant de s'engouffrer dans un tunnel pour arriver en Angleterre.
01:08 Et je crois que je n'ai jamais réussi à me défaire de cette zone.
01:11 Je savais qu'un jour il allait y avoir les passages maritimes qui allaient être empruntés
01:14 et quand j'ai vu le phénomène apparaître, je suis resté.
01:17 À l'époque, les migrants empruntaient les camions et puis en l'espace de 5 ans, on est passé de 450 à 45 000 personnes
01:27 qui tentent l'an dernier de passer en Angleterre grâce à des bateaux.
01:31 Comment ça se fait cette explosion ?
01:33 Ça a commencé par des groupes d'Iraniens qui ont acheté des bateaux sur le Boncoin.
01:39 Ils se cotisaient, ils achetaient des petits bateaux, des Zodiacs d'occasion, un moteur, il fallait le ramener.
01:44 Une espèce de galère pas possible pour réunir les fonds et ramener le matériel.
01:49 Et puis les premiers bateaux sont passés.
01:51 Et quand les premiers bateaux sont passés, l'idée a germé.
01:55 C'est possible.
01:56 À partir du moment où ils se sont dit "c'est possible", ça a été l'explosion.
01:59 Tout le monde n'a voulu que tenter le passage maritime.
02:01 À partir de ça, les mafias se sont penchés dessus et puis il y a eu un business qui est né.
02:05 Alors c'est ce que vous racontez, les mafias, c'est-à-dire...
02:08 En fait, c'est comme une strade pyramidale.
02:10 Vous avez réussi à interviewer un donneur d'ordre.
02:13 Alors lui, il n'est certainement pas... Il n'est peut-être même pas en France.
02:16 Et puis, vous pouvez nous raconter un petit peu ces différentes strades
02:20 jusqu'à ces hommes qui sont assis, qui sont debout sur les rebords du bateau ?
02:24 Alors voilà ce qui s'est passé, c'est que maintenant c'est très pyramidal, c'est hiérarchique.
02:29 Il y a les petites mains qui sont recrutées dans les camps.
02:32 Donc ils ne sont d'autres personnes que les migrants qui travaillent eux-mêmes
02:36 pour pouvoir avoir un passage gratuit pour arriver en Angleterre.
02:39 Il y a des recruteurs de passagers qui sont aussi des migrants
02:43 ou des personnes un tout petit peu éloignées du camp.
02:45 Ils touchent à peu près, elles, 100 euros, si je comprends bien, par migrant, c'est ça ?
02:48 Voilà, c'est quelques centaines.
02:49 Les rabatteurs.
02:50 Exactement, les rabatteurs touchent quelques centaines d'euros par migrant recruté.
02:53 Ensuite, il y a des managers et puis après, il y a encore des livreurs
02:56 et puis jusqu'à la tête de réseau.
02:57 Quand vous dites les livreurs, c'est ceux qui apportent les bateaux
03:00 qui sont commandés par les donneurs d'ordre.
03:02 Et en plus, ce qui est hallucinant, c'est que selon votre nationalité,
03:06 vous ne payez pas le même prix.
03:07 Exactement, selon d'où vous venez, vous ne payez pas le même prix.
03:10 Pour les Africains, c'est un petit peu moins cher
03:12 parce qu'on sait qu'ils ont un pouvoir d'achat qui est moindre
03:14 par rapport, par exemple, aux Iraniens qui sont censés avoir plus d'argent
03:18 ou d'autres nationalités.
03:19 Alors, je crois que les Albanais, vous dites, c'est 3 000, 4 000 euros.
03:23 Les Albanais, ce sont des clients qui valent de l'or pour les passeurs.
03:26 Ils payent entre 3 500 euros minimum, jusqu'à 5 000 euros.
03:30 Alors, 45 000 personnes qui tentent de passer en Angleterre avec des bateaux
03:34 et vous dites que chaque bateau, en gros, rapporte 70 000 euros aux donneurs d'ordre.
03:39 Voilà, les bateaux, aujourd'hui, c'est simple, il y a 50 personnes minimum dans les bateaux.
03:45 On va jusqu'à 80, là. On voit des chiffres aujourd'hui, c'est une explosion.
03:49 Mais pourquoi vous parlez de mafia ?
03:51 Parce que c'est... Maintenant, si vous voulez, chaque plage du Pas-de-Calais,
03:55 elle est gardée par un clan, par un clan qui a une structure pyramidale
03:59 comme on l'expliquait avant.
04:00 Et il y a des guerres de territoire qui sont opérées pour garder une plage.
04:03 Par exemple, la plage de Vimereux, elle appartient à tel clan,
04:05 la plage de L'Effrincouque appartient à tel clan,
04:08 et il y a des guerres qui se livrent pour ces plages.
04:10 Alors, vous avez aussi pris un bateau pour faire comme les migrants.
04:14 Expliquez-nous. D'abord, on a l'impression que la police assiste à ça impuissante.
04:20 Alors, elle n'est pas impuissante. La police, elle arrête beaucoup de bateaux
04:23 et c'est une guerre permanente contre ces réseaux de passeurs.
04:26 Mais c'est une galère pas possible.
04:28 Compenser que le donneur d'ordres est à l'étranger, ouvre le portefeuille pour financer ses traversées,
04:33 que ce sont des migrants qui amènent le bateau à l'eau,
04:36 que le livreur est aussi un demandeur d'asile quelque part, c'est très dur.
04:42 Mais vous parlez même du technique, le "taxi-boat".
04:45 Qu'est-ce que c'est que le "taxi-boat" ?
04:46 C'est une méthode qui permet justement de faire en sorte que la police des frontières
04:50 ne puisse pas intervenir, c'est ça ?
04:51 Voilà. Les passeurs ont toujours, et essaient toujours en tout cas,
04:54 d'avoir un coup d'avance sur la police.
04:55 Donc la police aujourd'hui, ce qu'elle fait, c'est qu'elle arrête les bateaux avant qu'ils n'entrent dans l'eau.
05:00 Elle essaie d'intercepter ces bateaux pour pouvoir les crever et les mettre hors d'usage.
05:03 Donc les passeurs se sont dit "attends, si on nous arrête les bateaux et qu'on les crève,
05:07 peut-être qu'on va arriver par la mer et récupérer les passagers en bord de plage".
05:11 Parce que la police n'a pas le droit de crever un bateau une fois qu'il est dans l'eau.
05:14 Une fois qu'il est dans l'eau, cela représenterait trop de danger,
05:17 les personnes pourraient tomber dans l'eau et se noyer.
05:19 Donc ce qu'ils font, c'est qu'ils préparent le bateau à 10 km ou 15 km de là,
05:23 à part 2-3 personnes, le bateau arrive par la mer,
05:26 les gens, le petit matin, courent sur la plage, rentrent dans l'eau et escaladent dans le bateau.
05:30 Et la police, elle est un petit peu aux fraises à ce moment-là.
05:33 Et elle a vu aussi des habitants et des touristes.
05:35 Combien de temps a duré votre traversée quand vous avez traversé avec d'autres migrants d'Angleterre ?
05:40 On a mis entre 5 et 6 heures avant de passer la frontière maritime.
05:44 C'est très important pour rentrer uniquement dans les eaux anglaises, pas pour toucher terre.
05:47 Est-ce que les migrants, on leur donne des gilets de sauvetage au cas où il se passe quelque chose ?
05:52 Alors les meilleurs passeurs donnent des gilets de sauvetage, oui,
05:55 mais qui ne sont pas de super gilets de sauvetage, qui sont des gilets de sauvetage qui viennent de Turquie ou de Chine.
05:59 Et ça n'arrive pas tout le temps.
06:01 On voit de plus en plus de bateaux qui partent avec des passagers sans aucun gilet de sauvetage.
06:04 Alors votre documentaire se termine par un bémol.
06:07 En fait, la politique britannique récente menace presque les migrants d'être envoyés au Rwanda.
06:18 C'est une décision qui a été prise par le Parlement britannique.
06:22 Et du coup, il y a des vraies conséquences sur les migrants que vous avez rencontrés.
06:27 Voilà, c'est une aberration quand on imagine pouvoir peut-être être envoyés au Rwanda pour être parqués dans des containers.
06:34 Donc évidemment, les demandeurs d'asile au Royaume-Uni, eux, ils patientent toute la journée dans leur chambre et ils regardent les infos.
06:40 Et quand on leur dit peut-être que demain vous allez être envoyés là-bas en Afrique, il y a une peur qui germe.
06:44 Il y a aussi pour certains un mal du pays, ils n'y trouvent pas leur marque.
06:48 Et donc du coup, ils se disent "est-ce que je serais pas plutôt bien à l'abri en Europe ?"
06:52 Parce que maintenant, c'est ça. Donc revenir en Angleterre, ce serait re-rentrer en Europe. Ils appellent ça.
06:56 Et donc, il y en a qui font le chemin inverse.
06:58 Il y a même des filières de passeurs qui se sont ouvertes pour pouvoir ramener des exilés qu'ils voulaient en Europe.
07:03 Et c'est ce qu'on découvre à la fin de votre documentaire. Merci Julien Goudichaud.
07:06 Les plages de l'embarquement, demain soir à partir de 21h10 dans "Envoyé spécial" sur France 2.
07:11 Et la remise du prix Albert-Londres auquel vous concourez pour votre livre aux éditions des ARN, ce sera le 23 novembre.
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