00:00 Gorée, en face de Dakar, la capitale sénégalaise.
00:07 Sur cette île, le pouvoir sénégalais a longtemps emprisonné ses opposants.
00:15 Parmi eux, Omar Blondin-Diop.
00:20 Étudiant surdoué, premier Sénégalais à intégrer l'école normale supérieure
00:25 en France.
00:26 Omar Blondin-Diop est ensuite devenu l'un des plus célèbres militants africains de
00:31 gauche dans le Paris des années 60.
00:33 Le 11 mai 1973, il est retrouvé mort dans sa cellule.
00:39 Il a alors 26 ans.
00:41 Officiellement, il s'est pendu.
00:44 Parmi ses proches, beaucoup parlent plutôt d'un crime d'État.
00:49 À l'exception des gens du pouvoir, je ne connais pas beaucoup qui ait accepté cette
00:57 thèse du suicide.
00:58 Que s'est-il passé dans cette prison le 11 mai 1973 ? Et comment Omar Blondin-Diop
01:05 est-il mort ? Des documents, des témoignages et une modélisation 3D inédite soulignent
01:12 les failles de la thèse officielle.
01:13 Je suis sorti de cette visite avec la conviction que la pandémie a été une simulation.
01:21 50 ans après la disparition d'Omar Blondin-Diop, la vérité est-elle encore possible ?
01:28 L'image la plus nette d'Omar Blondin-Diop, la voici.
01:38 Un jeune intellectuel, en col de chemise, le regard calme et déterminé.
01:43 Derrière la caméra, Jean-Luc Godard.
01:47 Omar Blondin-Diop joue pour lui son propre rôle, celui d'un étudiant, marxiste, anticolonialiste.
01:54 À Paris, Blondin-Diop s'engage à fond dans le militantisme, jusqu'à une année historique.
02:02 Avec Daniel Kohn-Bendit, il fonde le mouvement du 22 mars, l'un des déclencheurs de mai
02:08 68.
02:09 Je crois que c'est la première fois que nous voyons cela.
02:10 C'est-à-dire que de fait, ici, nous occupons la Sorbonne.
02:16 Sa participation lui vaut d'être expulsé au Sénégal.
02:20 À Dakar, le révolutionnaire n'est pas vraiment le bienvenu.
02:23 Le régime qui était en place à l'époque et qui était un régime inféodé à la France
02:33 toute honte bue, ne pouvait pas trouver grâce à ses yeux.
02:37 Alioun Sal, alias Paloma, fut l'un des compagnons de lutte d'Omar Blondin-Diop.
02:43 Il se souvient du moment de bascule vers la lutte armée.
02:47 En 1971, un groupe de militants tente de lancer des cocktails molotov sur le cortège du président
02:54 français Georges Pompidou, à Dakar.
02:56 Ils sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines.
03:00 C'est ce qui décide Paloma et Omar Blondin-Diop à se former aux armes.
03:05 Ils partent en Syrie, en Algérie et au Mali.
03:08 C'est là, à Bamako, qu'Omar Blondin-Diop est arrêté.
03:12 Extradé à Dakar et rapidement jugé pour tentative de complot contre l'autorité de
03:18 l'État.
03:19 En 1972, il est condamné à trois ans de prison.
03:23 Nous sommes ici devant l'ancien palais de justice qui a servi de tribunal spécial pour
03:32 condamner Omar Blondin-Diop en mars 1972.
03:34 Omar Blondin-Diop, lui, n'a pas eu d'avocat, il n'a pas eu d'enquête, il n'a pas eu
03:38 d'instruction.
03:39 Il avait couru d'avance qu'il allait être condamné.
03:42 14 mois plus tard, le 11 mai 1973, Omar Blondin-Diop est déclaré mort dans sa cellule.
03:49 A Lyoncel, fut un temps son codétenu à Gorée.
03:53 Il n'a jamais cru au suicide.
03:55 Les conditions étaient difficiles, c'est pas ça qui aurait pu le conduire au suicide.
03:59 Cinq jours après le décès, le journal Le Soleil publie un rapport d'autopsie dans
04:04 le sens de la thèse officielle.
04:06 Blondin-Diop est mort par pendaison, sans trace de violence.
04:11 Et pourtant.
04:12 Ce serait la vraie cellule dans laquelle Omar était.
04:28 Donc le lit était dans le fond de la cellule.
04:30 Il y avait un parapet ici derrière lequel il y avait les latrines.
04:33 Grâce aux témoignages d'anciens détenus, ainsi qu'à des photos parues en 1997, nous
04:40 avons tenté de reproduire la scène supposée du suicide.
04:43 La salle voûtée fait plus de 3 mètres de haut.
04:46 13 mètres de long.
04:49 Le lit, unique mobilier de la pièce, est face à la fenêtre.
04:54 Les toilettes sont à l'entrée et des petites cloisons divisent la pièce.
05:01 Selon le premier rapport médical connu, le corps d'Omar a été retrouvé suspendu
05:08 à un tuyau au-dessus de la porte d'entrée.
05:11 Son corps, contre une cloison, les pieds, à 45 centimètres du sol.
05:16 Omar Blondin-Diop mesurait 1,73 mètre.
05:21 Premier élément troublant sur les photos, le visage du jeune homme.
05:26 Les suicides par pendaison laissent souvent des traces.
05:30 Généralement, on a des époulements d'assalies, et plus rarement du sang.
05:34 On peut avoir les oreilles ou le nez qui coulent.
05:38 Là, on ne constate rien.
05:39 On voit que dans cette région latérale gauche, il n'y a pas de sillons, il n'y a pas d'enfoncement
05:46 cutané.
05:47 On a généralement un caractère parcheminé, la peau est asséchée, elle prend bien l'empreinte.
05:53 Là, on n'a aucune marque.
05:55 On a ce qu'on appelle une protrusion de la langue, c'est-à-dire que la langue va sortir,
06:02 va être coincée entre les arcades dentaires.
06:05 C'est pratiquement 9 fois sur 10.
06:07 Aucune de ces traces physiques n'étaient visibles sur le cadavre d'Omar.
06:12 Pourquoi ? La reconstitution des lieux pose une autre question, encore plus essentielle.
06:19 Omar Blondin-Diop pouvait-il se suicider dans sa cellule ?
06:23 Les pieds ne touchent pas le sol.
06:25 On se demande finalement sur quels instruments le corps a pu prendre appui.
06:29 Il nous manque quelque chose qui sert d'appui.
06:31 Et on voit qu'il faut s'élever sur un promontoire pour pouvoir accrocher le drap en haut du
06:39 tuyau.
06:40 Même les bras levés, quand on prend les mesures avec les règles, on voit bien qu'on n'atteint
06:43 pas le tuyau.
06:44 Ces incohérences avaient été constatées dès 1973 par le juge Mustapha Touré.
06:55 Il l'a raconté peu avant sa mort au réalisateur J.D.
07:00 Djigo.
07:01 On a essayé de faire la reconstitution avec un détenu important et deux jours.
07:10 Il a été très difficile pour ce détenu-là de se hisser et de se prendre.
07:18 Affaibli par sa détention, Omar Blondin-Diop aurait non seulement réussi à se hisser,
07:24 il l'aurait fait dans le noir complet, la lumière des cellules étant coupée à 21
07:29 heures.
07:30 Pour quelqu'un qui se serait pendu la nuit, c'était pratiquement impossible.
07:38 Donc je suis sorti de cette visite avec la conviction certaine alors qu'Omar ne s'est
07:48 pas pendu volontairement et que la prendaison a été une simulation.
07:52 Alors, que s'est-il vraiment passé ? Les témoignages de co-détenus éclairent en
08:01 partie les derniers jours d'Omar Blondin-Diop.
08:04 Des témoignages et un document, le registre de la main courante de Gouré, qui consigne
08:10 l'avis de la prison.
08:11 Selon ce registre, le 21 avril, Omar Blondin-Diop se tient enfermé dans un cachot de 2 mètres
08:18 sur 1 mètre et demi, réservé aux détenus récalcitrants.
08:21 Le registre dit que le jeune homme est blessé, suite à des coups violents.
08:27 L'infirmier demande qu'Omar Blondin-Diop soit remis dans sa cellule.
08:31 Il ajoute que le détenu a perdu connaissance, suivi de la mention « urgent ».
08:37 J'ai entendu l'infirmier qui a confirmé effectivement les blessures.
08:42 Les blessures étaient si graves qu'il a été obligé de demander au registre de le
08:47 sortir de cellule et de le réintégrer dans sa chambre.
08:52 Un témoignage, capital, confirme cette version, celui d'un autre détenu, Mohamed, l'un
08:59 des frères d'Omar Blondin-Diop.
09:01 Mohamed affirme que ce 21 avril, il a entendu des bruits de lutte entre son frère et ses
09:08 gardiens dans la cour de la prison.
09:10 Il ajoute qu'une fois ramené dans une cellule toute proche, son frère lui a confié avoir
09:16 reçu un violent coup de matraque à la nuque et qu'un autre gardien lui cognait la tête
09:21 contre le mur.
09:22 Deux jours plus tard, le registre indique qu'Omar est conscient mais qu'il refuse
09:28 de se nourrir car trop malade.
09:30 Les deux frères pouvaient communiquer.
09:34 Pendant un ou deux jours, ils se parlaient mais après Omar a perdu la voix donc il
09:44 ne parlait plus.
09:45 Il gémissait jusqu'au jour de sa mort.
09:50 Le jour de l'annonce du décès, le père d'Omar, Ibrahima Blondin-Diop, est l'un
09:55 des premiers à accéder au corps.
09:57 Médecin de profession, il réalise lui-même une autopsie.
10:01 Verdict ? Mon fils Omar Blondin-Diop est mort des suites de plusieurs traumatismes violents
10:09 ayant entraîné une forte commotion cérébrale.
10:11 A aucun moment, mon père n'a cru aller au suicide d'Omar.
10:18 En justice, l'affaire prend un tournant politique.
10:22 Alors que le juge Moustapha Touré est sur le point d'inculper deux gardiens, il est
10:27 brusquement désaisi de l'affaire.
10:30 Deux ans plus tard, son successeur reconnaît un lien possible entre les sévices des gardiens
10:36 de la paix et le malaise ou la perte de connaissance du détenu, mais déclare l'incompétence
10:42 de sa juridiction et met fin aux poursuites.
10:45 Alors que savait le pouvoir sénégalais ? L'entourage du président, Léopold Sédar
10:52 Senghor, a-t-il voulu cacher une vérité trop embarrassante ?
10:56 En septembre 2023, sur RFI, Jean-Pierre Biondi, ancien conseiller du président, brise une
11:03 omerta d'un demi-siècle.
11:05 Moi, la version que j'ai toujours entendue, qui était donc une version plutôt senghorienne,
11:11 c'est que c'était ses gardiens qui l'avaient assommé.
11:13 Il y aurait eu une rixe entre ces gardiens et lui, au cours de laquelle ces gardiens
11:18 étant à plusieurs l'ont assommé et tué.
11:21 C'est la version qui circulait dans le milieu où j'étais, c'est-à-dire à la présidence,
11:29 parmi les conseillers, parmi les gens qui gravitaient autour du pouvoir.
11:33 Donc, Omar Blondin-Diop qui se serait pendu dans sa cellule, c'est un mensonge d'État.
11:38 C'est un mensonge d'État, oui.
11:43 Ces dix dernières années, la famille d'Omar Blondin-Diop a demandé à deux reprises la
11:49 réouverture du dossier judiciaire, considérant le témoignage du juge Touré comme un nouvel
11:54 élément.
11:55 Mais la demande est restée pour le moment l'être morte.
11:58 [Musique]
12:02 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
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