00:00 réalité n'est jamais aussi transparente qu'on le croit. Vous écrivez, Lili Hassen,
00:04 « Nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes ». Qu'est-ce que ça veut dire ?
00:09 Ça veut dire qu'on a tous une forme de faille entre notre surmoi, notre moi, nos passions,
00:18 et que finalement, effectivement, on ne se connaît pas. Le fameux « connais-toi toi-même », on
00:26 découvre avec le temps qu'on est capable de se surprendre à tout moment aussi. C'est vraiment
00:34 le parcours de l'héroïne de mon livre. Elle pensait que la sécurité était une sorte de
00:40 valeur supérieure parce qu'elle avait subi des maltraitances pendant son enfance. Elle se rend
00:45 compte de ce qu'elle a perdu aussi en termes de liberté, de la manière dont la violence peut
00:49 ressurgir à travers tout un tas de notions positives, qu'une société qui tomberait dans
00:56 une forme d'intégrisme du bien, où toute négativité serait supprimée, serait une société
01:00 qui deviendrait violente d'une autre manière. Justement, quelle société ? C'est quand même
01:04 la question. Parce que le mot « transparent », transparence, on les entend tout le temps,
01:07 et on les entend déjà. Et depuis quelques années, en quoi est-vous le sentiment que la transparence
01:12 est déjà devenue une règle, ou en tout cas une exigence aujourd'hui ? Écoutez, chaque fois que
01:19 je vais acheter un produit au supermarché, il y a écrit « transparence » sur une bouteille d'huile
01:24 d'olive il n'y a pas longtemps. « Transparence et qualité », je ne sais pas ce que ça veut dire.
01:27 On peut parler des États-Unis, où dans certaines écoles, où il y a eu des tueries, on est passé
01:34 au sac à dos transparent. En France, sans aller aux États-Unis, les systèmes de notation, où les
01:39 parents ont accès aux notes de leurs enfants en avant-première, avant même les enseignants,
01:45 dans le domaine politique, la haute autorité pour la transparence qui s'est créée, ce mot de
01:50 transparence, il est partout, il est dans nos relations même amoureuses. On pense qu'on est
01:55 transparent les uns avec les autres. Et moi, c'est un mot qui m'effraie, parce que comme,
02:00 effectivement, toute valeur positive, on ne s'en méfie pas trop, parce que c'est une notion qui
02:05 est tellement associée aujourd'hui à nos démocraties. Mais c'est une notion dont je pense
02:09 qu'il faut se méfier. - Iméric Antelove ? - Non, je veux dire, la transparence, c'est aussi un vieux
02:13 rêve même du 19e siècle, parce que dans les phalanstères de Fourier, il y avait déjà cette
02:19 idée selon laquelle les habitations étaient transparentes à l'intérieur, pour qu'on puisse
02:23 se voir les uns les autres. Et je me demandais si c'était quelque chose qui vous avait inspiré
02:27 dans votre livre. - Exactement. Alors moi, je parle du panoptique de Jérémy Bentham, mais qui est un
02:32 peu, voilà, c'est un peu sur le même modèle. Et effectivement, transparence, c'est un mot très
02:37 intéressant, parce que c'est à la fois une sorte de vieux rêve pour les prisons, les hôpitaux, la
02:43 manière dont on contrôle avec un gardien central qui peut surveiller tout ce qui se passe sans
02:48 être vu. Donc il y a cette force de domination. Aujourd'hui, on est dans une forme de panoptique
02:52 digitale où il n'y a plus de dominance et tout le monde passe à la fois du côté de la victime,
02:56 du coupable. On s'observe les uns aux autres. Et en creux, c'est aussi la possibilité du refuge,
03:03 de la chambre à soi.
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