00:00 à l'inflation, le gouvernement pourrait-il bloquer les prix ?
00:03 Emmanuel Macron a répondu non dimanche.
00:06 Il a dit lors de son interview télévisée
00:08 "le blocage des prix ça ne marche pas
00:10 parce que les prix ne sont plus administrés en France".
00:14 Et alors aussitôt, on a eu un tweet de Mathilde Panot
00:17 de la France Insoumise qui a traité le président de la République
00:20 de menteur en disant "Macron ment, le Code du commerce
00:24 permet à la Première Ministre de bloquer les prix par simple décret".
00:27 Et le lendemain sur BFM TV, Manuel Bompard en a rajouté une couche.
00:32 Si on veut apporter enfin une réponse concrète
00:36 à cette question de pouvoir d'achat,
00:37 il faut des mesures de blocage des prix.
00:40 Les prix sur l'agroalimentaire ont augmenté de 21% en deux ans,
00:43 dans le même temps les marges de l'industrie agroalimentaire
00:45 ont augmenté de 70%.
00:46 Il y a une injustice et c'est à ça qu'il faut apporter une réponse.
00:49 Bonjour Frédéric Bizarre.
00:51 Bonjour.
00:51 Marc Béret avec nous, vous êtes professeur d'économie à l'ESCP.
00:55 Vous allez nous aider à démêler le vrai du faux.
00:57 On va d'abord regarder quelques images, un petit bond dans le passé,
00:59 elle date de 1970, à l'époque les prix étaient fixés par l'État,
01:03 le prix de la baguette par exemple.
01:05 À cette époque, j'aimerais bien qu'on voit les images,
01:07 ce serait plus sympa quand même,
01:09 à cette époque la baguette coûtait 58 centimes de francs,
01:13 c'était la loi, d'ailleurs ça ne plaisait pas à tous les boulangers.
01:16 Est-ce que c'est vrai Frédéric Bizarre, comme le dit Emmanuel Macron,
01:20 que les prix aujourd'hui ne sont plus administrés ?
01:23 Oui c'est vrai, c'est vrai, puisque depuis 1986,
01:26 on a changé l'ordonnance de 45 qui permettait d'administrer l'ensemble des prix,
01:31 donc c'est la libre concurrence qui fonctionne en dehors des secteurs
01:35 sur lesquels on a conservé une administration des prix,
01:38 comme le prix du livre, le prix des médicaments, le prix des taxis, etc.
01:41 Donc l'article L-110-2 est très clair là-dessus,
01:46 c'est la libre concurrence qui officie en dehors de quelques cas.
01:50 Alors maintenant, est-ce qu'on peut bloquer les prix ?
01:54 Alors on y viendra tout à l'heure si vous voulez, on va avancer pas à pas.
02:00 Mathilde Panot a-t-elle raison quand elle affirme effectivement
02:03 que le gouvernement a la possibilité de bloquer les prix d'achat ?
02:06 On va d'abord écouter la réponse d'une avocate,
02:09 Aurélie Delaque qui est avocate en droit économique.
02:12 Il y a effectivement une disposition du Code de commerce
02:14 qui permet de bloquer les prix, mais de façon temporaire,
02:19 c'est-à-dire pour une durée maximum de 6 mois,
02:22 et dans certaines circonstances,
02:25 notamment par exemple une crise ou des circonstances vraiment exceptionnelles.
02:28 Alors le problème c'est que le Code de commerce
02:30 ne détaille pas ce que c'est des circonstances exceptionnelles.
02:33 Est-ce que l'inflation qu'on connaît aujourd'hui
02:35 pourrait être considérée comme une circonstance exceptionnelle
02:38 qui amène à un blocage des prix ?
02:40 J'ai posé la question à une avocate et un économiste.
02:44 Je ne crois pas, c'est-à-dire qu'on est face à un choc inflationniste mondial
02:47 qui n'est pas propre à la France.
02:49 Donc les circonstances exceptionnelles sont difficiles à définir,
02:52 mais il faut vraiment des choses qui soient très particulières,
02:55 qui soient liées à des phénomènes climatiques,
02:57 à des phénomènes de guerre, à des phénomènes sanitaires,
03:00 un certain nombre de choses.
03:01 Là, en fait cette inflation, même si elle pose beaucoup de problèmes,
03:04 on ne peut pas dire que ce soit vraiment une circonstance exceptionnelle.
03:07 C'est vrai que l'inflation à deux chiffres,
03:11 ça répond à des considérations macro-économiques.
03:15 Ce n'est pas la première fois que ça arrive en France,
03:18 donc on pourrait considérer que ce n'est pas une circonstance exceptionnelle.
03:22 Est-ce que vous êtes d'accord avec vos collègues ?
03:23 Frédéric Bizart ?
03:25 Oui, absolument.
03:25 Mais encore une fois, cet article, il est volontairement relativement vague.
03:29 C'est-à-dire qu'on parle de situations de crise,
03:31 de situations exceptionnelles,
03:32 de situations là où en gros le marché ne permet pas de répondre aux besoins.
03:37 Et comme le dit mon collègue, on n'est pas dans une situation exceptionnelle.
03:41 Ça ne veut pas dire qu'on n'est pas dans une situation
03:43 qui pose de gros problèmes à une partie de la population.
03:46 Mais ce qui est important, c'est que ce n'est pas une partie de l'économie
03:49 qui souffre de l'inflation.
03:50 L'inflation est généralisée au prix et au service.
03:53 Donc si elle était vraiment concentrée sur un panier de biens,
03:56 sur un secteur proprement dit,
03:58 là on rentrerait dans quelque chose sur lequel une intervention pourrait être efficace.
04:02 Il n'y a pas de crise particulière comme il y avait pendant le Covid.
04:05 On a réglementé le prix des masques et du gel hydroalcoolique
04:08 parce que là, il y avait une situation de crise déterminée.
04:10 Donc là où je pense que LFI se trompe,
04:14 c'est qu'on ne peut pas dans les conditions légales actuelles bloquer les prix.
04:18 Ça serait par le d'un arrêté.
04:20 Il serait probablement retoqué par le Conseil d'État.
04:22 En revanche, on peut changer la loi.
04:24 Ce qu'a proposé LFI en janvier 2022,
04:27 qui avait été reporté en disant que tel secteur,
04:29 maintenant, doit rentrer dans des prix réglementés.
04:31 - Parce qu'on est face à une urgence sociale.
04:33 C'est en tout cas leur point de vue.
04:35 - Oui, mais on est tous très choqués par le fait qu'il y ait un tiers de la population
04:39 qui a des problèmes d'accès aux produits.
04:41 C'est pour ça, quand le chef de l'État dit ça ne marche pas, il a raison.
04:44 Mais ce n'est pas pour ça que l'État ne peut pas intervenir.
04:47 Puisque un an après le refus assez général en dehors de l'extrême gauche d'intervenir,
04:51 on voit bien que Mme Olivia Grégoire a proposé de définir un panier de biens
04:56 dans cinq secteurs dans lesquels il faudrait essayer de mettre un plafond.
05:01 Là, l'idée, ce n'était pas de réglementer les produits,
05:03 mais c'est de réglementer un panier de biens.
05:05 Bon, mais on ne l'a pas fait encore parce que dans la pratique,
05:07 je ne sais pas si on reviendra plus tard,
05:09 mais ce qu'il faut bien voir, c'est que sur le plan économique,
05:11 on connaît très bien les effets collatéraux négatifs.
05:15 On y reviendra effectivement plus tard.
05:17 C'est ça qui est important à considérer.
05:18 Fanny, cette disposition, on l'a vu avec Frédéric,
05:21 elle a déjà été appliquée.
05:23 Dans quelles circonstances ?
05:24 Alors, on va regarder tout près de nous,
05:26 lors de cette première crise sanitaire liée au Covid,
05:30 avec des blocages de prix qui avaient concerné,
05:32 vous vous en souvenez forcément, les masques chirurgicaux
05:35 pour éviter que leurs prix n'explosent pendant cette pandémie.
05:39 Ça avait aussi concerné les gels hydroalcooliques.
05:43 On se rappelle également qu'à Mayotte,
05:46 cet été encore, dans ce département d'Outre-mer,
05:49 le blocage des prix a été appliqué à l'eau potable, à l'eau minérale,
05:53 puisque là-bas, une forte crise de l'eau a été constatée,
05:58 avec des bouteilles d'eau dont les prix ont été régulés
06:01 par ces blocages des prix.
06:02 Mais sur le terrain, le Figaro a montré
06:05 que ce n'était pas si bien appliqué que cela.
06:07 Regardez, les prix pratiqués dans les grandes surfaces
06:10 sont à peu près de 7 euros par pack de 6 litres.
06:12 Dans les petits commerces, le prix du pack monte même
06:15 entre 10 et 12 euros.
06:16 Le Figaro qui complétait en disant que les effectifs locaux
06:19 de la DGCRF étaient très insuffisants
06:22 et ne permettaient pas de contrôler les prix pratiqués.
06:25 Si on regarde un peu plus loin dans le temps,
06:27 dans les années 90, en 1990 précisément,
06:29 pendant la guerre du Golfe,
06:31 là, le texte avait été appliqué par décret
06:33 pour bloquer le prix notamment des carburants.
06:37 L'essence dont le prix avait été bloqué,
06:39 cela avait concerné également le fuel domestique.
06:43 Et puis, plus récemment, en 2012,
06:45 François Hollande, alors candidat à la présidence,
06:49 avait annoncé qu'il souhaitait bloquer les prix des carburants.
06:52 On va l'écouter et puis on débriefe après.
06:55 Il nous faut avoir une discussion
06:59 avec les distributeurs d'essence.
07:01 Il n'est pas possible d'avoir une montée du prix
07:03 telle qu'elle est aujourd'hui.
07:04 En tout cas, nous, si nous sommes en capacité d'agir
07:08 dès le mois de mai,
07:09 nous aurons un blocage temporaire du prix de l'essence.
07:12 Un blocage qui, même temporaire, n'a pas pu être appliqué
07:15 puisque ces fameuses circonstances exceptionnelles
07:18 n'avaient pas été présentes pour pouvoir l'appliquer,
07:22 ni crise géopolitique, ni crise sanitaire,
07:25 comme on l'a vu par exemple pour le Covid.
07:26 Merci beaucoup Fanny.
07:28 Alors Amandine, il n'y a pas de blocage généralisé
07:30 des prix de l'alimentaire,
07:31 mais certains produits ont un prix
07:33 qui ont été bloqués en supermarché.
07:35 Oui, ça c'est le travail qu'a fait Bercy
07:38 avec les distributeurs et les industriels.
07:40 C'est-à-dire qu'ils ont défini 5000 références
07:44 pour lesquelles, références de produits,
07:45 pour lesquels les prix aujourd'hui ne peuvent plus augmenter
07:48 ou doivent baisser.
07:48 C'est pour ça d'ailleurs qu'on voit toutes ces affichettes
07:50 aujourd'hui dans les supermarchés de prix bloqués.
07:53 La liste n'est pas publique, on ne la connaît pas.
07:55 Ce sont les supermarchés qui définissent ces produits
07:58 et on peut bien se douter que par ailleurs,
08:00 s'ils baissent sur certains plans,
08:01 c'est répercuté sur d'autres produits.
08:04 Donc il faudra ensuite étudier pour savoir
08:06 si in fine le consommateur est vraiment gagnant ou pas.
08:08 Alors justement, ça correspond à la question de Séverine,
08:10 une téléspectatrice.
08:12 Le blocage des prix a-t-il un réel impact positif
08:15 sur le pouvoir d'achat, Frédéric ?
08:18 Alors à court terme, oui, puisqu'à partir du moment
08:20 où vous bloquez des prix de première nécessité,
08:22 vous vous retrouvez, en particulier pour ceux
08:23 qui ont un pouvoir d'achat limité,
08:26 quand même en situation plus favorable
08:28 pour consommer ces prix.
08:29 Mais c'est vraiment sur le court terme
08:30 parce qu'il y a des effets collatéraux très rapides.
08:32 D'abord, si vous baissez les prix,
08:33 vous avez tendance à avoir un peu une ruée sur les stocks
08:36 parce que les gens pensent que ça ne va pas durer.
08:38 Donc il faut donc souvent,
08:40 rien que cet effet un peu de surstockage
08:42 et de surconsommation fait que vous vous retrouvez
08:44 dans une situation assez rapide sur certains produits de pénurie.
08:47 Ensuite, quand vous êtes dans une économie de marché,
08:50 le prix est une incitation très forte à produire
08:54 en grande quantité, en quantité moyenne ou en faible quantité.
08:58 Et pour ça, on y reviendra.
08:58 Il y a un laboratoire dans l'Union européenne
09:00 qui est remarquable pour ça,
09:01 puisque ça a été fait en Hongrie.
09:03 On y reviendra.
09:04 Donc vous avez quand même, lorsque vous plafonnez les prix,
09:08 tout dépend après du niveau du plafond,
09:10 mais vous avez une tendance à une baisse de production
09:12 et donc en entraîne la pénurie.
09:13 Vous avez une autre tendance aussi,
09:14 qui est ce qui peut être une tendance de baisse de la qualité,
09:17 c'est-à-dire qu'à partir du moment
09:18 où vous avez des plafonds de prix,
09:20 vous pouvez avoir une hausse sur la qualité du produit,
09:24 du service et autres.
09:26 Ce que les études montrent,
09:27 c'est que finalement sur le plan social dont vous parliez,
09:30 c'est plutôt les hauts revenus qui bénéficient plus,
09:33 qui consomment davantage de ce plafond de main
09:36 que les revenus faibles.
09:39 Donc in fine, ce n'est pas une mesure si sociale que ça,
09:43 parce qu'on s'aperçoit que ça bénéficie davantage
09:45 en gains financiers aux hauts revenus,
09:47 que ça se traduit par des pénuries
09:49 qui sont plus faciles à contourner pour les hauts revenus
09:51 que pour les revenus sur des produits plus chers.
09:54 Et puis ça endette l'État en général,
09:56 parce que ça développe un marché noir,
09:57 ça développe du troc,
09:58 ça développe ce que l'on voit en Hongrie maintenant.
10:01 Donc ce qui affaiblit l'État affaiblit les services publics
10:04 et finalement affaiblit la classe moyenne.
10:07 Donc ça, c'est une réalité incontournable.
10:10 Après, on peut considérer
10:11 qu'il y a des décisions politiques qui dépassent ça,
10:13 mais ça se traduit toujours par ces phénomènes-là.
10:16 Merci beaucoup, merci Frédéric Bizarre d'avoir été avec nous.
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