00:00 [Générique]
00:10 Bonjour tout le monde et bienvenue à nouveau pour un épisode d'Urgence économique.
00:14 La question de la langue au Maroc est une problématique épineuse.
00:17 En cela, qu'elle nous interroge dans notre être le plus profond.
00:21 Depuis quelques temps, les débats vont d'entrain entre les défenseurs de l'arabe, de la derija, du français,
00:27 et désormais de l'anglais, comme langue du savoir et de la connaissance.
00:31 Malheureusement, la question est souvent réduite à des considérations idéologiques, voire même religieuses.
00:36 L'arabe, car c'est la langue du Coran.
00:39 La mazir, car c'est la langue historique.
00:41 La derija, car la langue populaire.
00:43 Le français, la langue économique.
00:45 Et l'anglais, la langue de la mondialisation.
00:47 Il y a là de quoi en perdre sans latin.
00:50 Et si nous essayons de mettre de côté un court instant la dimension affective
00:55 pour tenter d'analyser de la manière la plus objective possible
00:58 le lien entre langue et développement économique, notamment au Maroc.
01:02 Mais tout d'abord, qu'est-ce qu'une langue ?
01:04 Loin d'être un simple vocabulaire et un ensemble de règles,
01:07 elle est avant tout un rapport au monde.
01:09 Elle est la fenêtre à travers laquelle notre environnement nous apparaît.
01:14 Car nous venons au monde à travers le truchement d'une culture et d'une langue
01:18 qui forgent non seulement nos représentations, mais également notre structure mentale.
01:23 Il n'est donc pas étonnant de voir que chaque région linguistique
01:27 correspond à des traditions politiques, philosophiques, économiques et juridiques très différentes.
01:32 Dans le monde anglo-saxon, c'est l'empirisme qui prédomine historiquement,
01:36 là où au niveau continental, c'est l'idéalisme.
01:39 Au niveau juridique et économique, c'est le principe de liberté et de flexibilité
01:44 qui domine dans le monde anglo-américain.
01:46 Tandis qu'au niveau continental, ce sont les principes d'ordre et de contrôle
01:50 avec un certain degré de liberté tolérée.
01:52 Cependant, loin de moi l'idée de réduire ces spécificités culturelles
01:57 à la seule dimension linguistique.
01:59 Car la question est évidemment beaucoup plus complexe.
02:02 Cependant, il serait de même erroné d'ignorer le fait que d'apprendre une langue,
02:06 c'est également s'ouvrir à un univers mental et culturel qui s'est forgé sur plusieurs siècles.
02:11 De ce point de vue, la langue n'est pas neutre.
02:15 Mais apprendre une langue, par exemple l'anglais,
02:17 nous permet-il de devenir de facto perméables à une structure mentale
02:21 avec ses qualités et ses défauts ?
02:23 Pas forcément.
02:24 Comme le dit magnifiquement l'écrivain et penseur marocain, Abdel Fattah Kélito,
02:28 "Je parle toutes les langues, mais en arabe."
02:32 Autrement dit, nous ne faisons jamais que traduire ce que l'on pense et ressent dans d'autres langues.
02:38 En effet, nous ne parlerons jamais l'anglais ou le français comme des natifs,
02:42 quand bien même notre grammaire et notre syntaxe seraient parfaites.
02:45 Puisqu'il n'est pas ici question de maîtrise linguistique,
02:48 mais de structure mentale et civilisationnelle.
02:51 À ce propos, une enseignante m'a dit une fois,
02:54 "Ce n'est que quand tu te mettras à rêver dans une langue que tu pourras affirmer qu'elle est tienne."
03:00 Par contre, nous pouvons excéder dans notre manière d'établir un rapport instrumental à une langue
03:06 pour en faire une ouverture scientifique, culturelle et économique sur le monde.
03:10 Certains rétorqueront que concernant la langue française,
03:13 il s'agit de la langue du colonisateur,
03:16 et que par conséquent, nous devons nous en débarrasser.
03:19 Selon moi, et je sais que je vais me faire beaucoup d'amis,
03:22 il n'y a que quelqu'un de colonisé mentalement pour affirmer cela.
03:26 Quand on est souverain et donc indépendant,
03:29 une langue devient une ouverture et un instrument.
03:32 Il n'est plus subi, mais utilisé.
03:35 Prenons l'exemple de l'Inde.
03:37 Elle fut longtemps colonisée par les britanniques,
03:39 et donc de fait, l'anglais est la langue de leur ancien colonisateur.
03:43 Cela ne les a cependant pas empêchés
03:45 d'adopter l'anglais comme seconde langue officielle,
03:48 le hindi étant la première,
03:50 ce qui a libéré leur potentiel de développement économique.
03:53 Aucune langue vivante n'est inutile,
03:55 et leur utilité s'inscrit dans des différences de degré et non de nature.
04:00 L'anglais est utile et incontournable pour s'ouvrir au monde au sens large.
04:04 La majorité des publications scientifiques sont faites en anglais.
04:08 Et face à la faillite de l'espéranto,
04:10 l'anglais est de fait la langue véhiculaire à l'échelle mondiale.
04:14 Le français est utile et indispensable
04:17 pour une grande partie du continent africain,
04:19 qui est pour nous stratégique,
04:21 ainsi que pour une partie du vieux continent.
04:24 Sans oublier bien entendu les marocains résidant à l'étranger,
04:27 notamment en France, en Belgique, en Suisse et au Canada,
04:29 et qui se comptent par millions.
04:31 L'arabe, là encore, est utile et incontournable pour tout le monde arabe.
04:35 Il est de même la langue liturgique et théologique du monde musulman dans sa globalité.
04:40 Et elle a déjà pour parler entre nous à l'échelle nationale.
04:45 Ce qui n'empêche pas l'existence et le développement au Maroc
04:48 de langues à caractère régional.
04:50 Quant au développement,
04:52 le réduire à la seule dimension linguistique
04:54 serait une simplification plus qu'hasard d'œuvre.
04:57 Car le fondement de toute dynamique de développement économique,
05:01 c'est avant tout la dynamique éducative
05:03 et le développement du niveau d'instruction de toutes les strates de la population.
05:08 Ainsi, débattre dans le cas du Maroc pour savoir qui de l'anglais ou du français
05:12 ou de l'arabe nous sauvera,
05:14 alors que plus de 30% de la population marocaine
05:17 âgée de plus de 10 ans est encore analfabète,
05:20 c'est ce qu'on appelle une querelle byzantine.
05:22 Autrement dit, une querelle stérile et totalement décorrélée du contexte rare.
05:28 Mais avant d'apprendre une nouvelle langue,
05:30 de généraliser l'instruction,
05:32 il faudrait impérativement répondre à la question suivante.
05:35 Dans quelle langue parlons-nous toutes les autres langues ?
05:39 Si je dis la Dadeja, je vais en vexer plus d'un.
05:42 Pourtant, pour l'essentiel des Marocains,
05:45 c'est bel et bien la langue natale au sens littéral du terme.
05:49 Peut-être est-il temps de la codifier pour en faire une vraie langue ?
05:53 Et rien ne nous empêcherait d'apprendre toutes les langues du monde, si on le souhaite.
05:57 Mais tant qu'on n'a pas répondu à cette question,
06:00 notre développement économique se fera de manière multiscalaire,
06:04 avec des rythmes et des vitesses très différentes.
06:07 Le risque est que la stratification linguistique qui existe indiscutablement au Maroc
06:12 ne finisse par graver dans le marbre la stratification socio-économique de la population marocaine.
06:19 Les langues sont avant tout un trésor qu'il s'agit de démocratiser au profit de la population entière.
06:25 Tandis que pour d'autres, elles sont un instrument de polarisation et de clivage au sein de la population,
06:32 prenant ainsi au notage notre potentiel de développement tant économique que mental et culturel,
06:38 ainsi que notre cohésion nationale.
06:41 Je vous remercie de nous avoir suivis et vous donne rendez-vous, comme d'habitude,
06:45 la semaine prochaine pour un nouvel épisode d'Urgence économique.
06:48 (Générique)
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