00:00 témoignage ce soir, celui de Jean. Jean qui est avec nous, policier dans une brigade de nuit des Hauts-de-Seine.
00:05 Est-ce que vous pouvez nous raconter la nuit que vous avez passée ?
00:08 Donc
00:11 c'était la première nuit, mardi soir, de mardi à mercredi.
00:14 C'était une nuit où on s'attendait à avoir
00:18 des violences urbaines, on n'était pas surpris, mais pas de cette intensité. En fait c'est quelque chose qu'on n'a jamais connu.
00:28 Ça a été vraiment
00:30 spectaculaire, dans le mauvais sens du terme bien sûr.
00:33 Et
00:36 tous les collègues ont eu peur.
00:38 Il n'y en a pas un qui n'a pas eu peur.
00:41 On a eu un déferlement de mortier sur nous.
00:44 On a été obligés d'utiliser des moyens de force intermédiaire bien sûr.
00:50 Mais à un moment donné on s'est retrouvés à court et on a été obligés de se réfugier dans les voitures.
00:56 Et là on était encore plus pris pour cible. Mais on était obligés de rester car il y avait les pompiers.
01:01 Et si on partait c'était les pompiers qui prenaient. Au bout d'un moment
01:05 on est obligés de rester, de faire le travail.
01:09 Vous avez combien d'années de carrière dans la police ?
01:14 Ça fait 13 ans que je suis dans la police.
01:16 Et vous nous dites c'est du jamais vu, c'était dans la nuit de mardi à mercredi, vous n'êtes jamais autant senti
01:23 en insécurité.
01:26 On ne s'est jamais senti plus en danger.
01:28 C'était vraiment inédit, comme je vous l'ai dit, c'était vraiment une zone de guerre.
01:34 Et le matin quand on a terminé, qu'on voit les voitures
01:39 fumantes, les barricades encore enflammées,
01:42 car les pompiers n'ont pas pu intervenir, on se sent vraiment dans un
01:46 dans un environnement de guerre.
01:49 C'est allé crescendo cette nuit là ?
01:53 Ça a été du début à la fin à 100%. On n'a pas arrêté.
01:57 On allait de ville en ville et dès qu'on allait dans une ville ça commençait dans l'autre.
02:03 On n'avait pas de renfort que ça et je me souviens qu'on s'est retrouvé à 3 contre 100 par exemple.
02:10 Et que se passe-t-il à ce moment là ?
02:13 On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a et
02:17 on l'a tenu malgré tout, mais c'était vraiment très difficile.
02:22 Qu'est ce qui fait que vous tenez à 3 contre 100 ?
02:24 Il faut avoir du courage comme tous les policiers en ont actuellement.
02:30 Et on utilise des grenades et on tient, on attend les renforts.
02:37 Alors c'est parfois cinq minutes, mais c'est cinq minutes qui sont très très longues quand vous êtes sur place.
02:43 Est-ce que plusieurs des autres policiers qui étaient avec vous ont été blessés ce soir là ?
02:49 On a tous été meurtris, on a des hématomes.
02:53 Tout va bien, on est rentrés sains et saufs à la maison.
02:57 Et ça c'est le principal.
03:00 Après c'est sûr qu'on dort pas bien les jours qui suivent.
03:03 Et quand vous regardez ceux qui sont face à vous, les émeutiers, est-ce que vous êtes frappé par leur jeune âge ?
03:12 On s'attendait à cela.
03:15 C'est toujours
03:18 plus ou moins la population jeune qui est dans les violences urbaines à chaque fois.
03:22 Mais c'est vrai que c'est de plus en plus jeune.
03:26 Et est-ce que vous vous interrogez sur les raisons de cette haine ?
03:31 On peut comprendre leur douleur, mais à ce point là, je trouve que là on va dans un excès
03:39 qu'on ne comprend pas en fait.
03:44 Aujourd'hui, le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'Homme demande à la France de s'attaquer au problème de racisme et
03:50 discrimination parmi les forces de l'ordre.
03:52 Quand vous recevez cette nouvelle, vous vous dites quoi ?
03:55 Ça me choque. Ça me choque énormément parce que je pense qu'on ne fait pas de distinguo par rapport aux gens.
04:01 Nous on est là pour protéger la population
04:04 de quelque couleur que ce soit,
04:06 ou de religion, on ne fait aucune différence.
04:11 Mais ce que vous avez dit tout à l'heure, c'est que la racine de la colère, la raison de la colère après
04:16 la mort du jeune Nel à 17 ans qui conduisait une voiture et qui a été tuée parce que le policier lui a tiré dessus,
04:23 cette colère là, vous la comprenez ?
04:26 Bien sûr qu'on peut la comprendre, après
04:30 on n'est pas obligé de s'exprimer comme ça en fait. Il y a la justice qui doit faire son travail.
04:39 Après pour l'instant, il est présumé
04:42 suspect mais il n'est pas encore condamné.
04:45 Il est présumé innocent, il est suspect. Est-ce que dans cette nuit de mardi à mercredi, vous savez combien de personnes ont été interpellées et
04:53 même ce qu'il se passe ensuite ?
04:55 Pour la nuit de mardi à mercredi, on n'a pas pu interpeller, on était vraiment en difficulté.
05:02 Maintenant je sais qu'il y a des renforts mobiles qui arrivent beaucoup plus et là ça pourra permettre
05:09 à beaucoup plus d'interpellations. Après les suites judiciaires, nous on ne les connaît pas
05:14 mais il faut que...
05:17 Vous ne les connaissez pas mais ça vous concerne aussi de savoir quelles sont les suites judiciaires ?
05:22 J'espère qu'il n'y aura pas un sentiment d'intimité.
05:25 Vous espérez ? J'espère. J'espère qu'il va faire son travail.
05:31 Est-ce que ça vous arrive par exemple parfois de croiser
05:37 une personne que vous avez interpellée peu de jours avant dans la rue ?
05:41 Oui bien sûr. Ça vous arrive souvent ou pas ?
05:44 Régulièrement.
05:46 On va s'arrêter sur ce sentiment peut-être
05:49 d'impunité Christophe Barbier. On sait qu'il y a 875 personnes ont été
05:54 interpellées. On essaiera de suivre, on suit en même temps les comparutions immédiates avec nos journalistes qui sont sur place. J'espère qu'on pourra
06:01 tout à l'heure vous raconter dans le détail ce qu'il se passe parce qu'il y a des scènes qui sont souvent très fortes notamment
06:07 celle entre une mère et son fils que Justine Fontaine a pu voir tout à l'heure. Est-ce qu'il peut y avoir un sentiment
06:14 d'impunité ? Est-ce que ce sentiment d'impunité peut aussi expliquer ce qu'on est en train de vivre ?
06:18 La relation entre la police et la jeunesse notamment elle est extrêmement complexe.
06:23 Qu'il y ait des interpellations pour des petits actes de délinquance ou d'incivilité c'est normal.
06:29 Que ça ne mène pas directement à la prison c'est normal aussi.
06:32 Mais on voit bien cette chaîne de l'autorité, de la répression, de la sanction, elle s'est distendue et est devenue illisible.
06:38 Illisible pour les citoyens qui regardent ça de loin, illisible pour les policiers qui en effet
06:42 croient sur le terrain ceux qu'ils ont interpellés quelques jours avant et illisible aussi du coup pour cette jeunesse qui se dit
06:48 "j'ai été arrêtée, j'ai été gardée à vue, j'ai été convoquée, j'ai eu un rappel à la loi". Finalement
06:52 il n'y a rien donc je peux le faire, je peux recommencer.
06:56 Dans le cas de Naël, dans la tragédie de Naël, le fait d'avoir été deux fois
07:02 arrêtée pour refus d'obtempérer, dont une fois très peu de temps avant la tragédie.
07:07 Et le fait de se dire que ça n'a eu aucun impact sur ce jeune puisque deux jours après il s'est retrouvé dans une situation
07:13 de circulation automobile similaire. Ça veut bien dire que ce que l'État
07:17 essaye de donner comme message à ces jeunes "attention tu vas aller devant le juge, devant le juge des enfants, tu vas être convoqué", ça n'a aucun impact.
07:23 Donc il faut réfléchir à nouveau à cela. Cela dit durcir à la Californienne si j'ose dire, parce que c'est un État qui avait expérimenté ça aux États-Unis,
07:30 et dire que à la première peine il faut une sanction, qu'avec des récidives on a d'un seul coup une peine automatique
07:36 extrêmement lourde qui tombe, quelle que soit la gravité de l'acte nouveau commis. C'est sans doute pas efficient, c'est sans doute pas efficient. Il faut revenir,
07:43 il faut retourner à la recherche d'une efficacité pédagogique
07:46 de la première sanction. Un policier m'arrête, m'interpelle, éventuellement m'emmène au commissariat, m'envoie devant un juge.
07:52 Il faut que ça ait un effet éducatif, que ça me fasse réfléchir et que je ne recommence pas.
07:57 C'est le même défi avec les parents. Quand Emmanuel Macron, avec un certain désarroi quand même, vient à la télévision dire aux parents
08:03 "gardez vos enfants chez vous", d'abord ça donne l'impression qu'il est assez démuni en termes de chef d'État, et ensuite
08:09 c'est le même message. C'est comment faire en sorte qu'un message d'autorité du père ou d'une mère vers un enfant
08:14 soit efficace et que l'enfant réfléchisse et change de comportement. On est loin du compte.
08:19 - Yazid Karfi, vous organisez des ateliers police population. Je voulais vraiment qu'on en parle ce soir,
08:25 parce qu'on s'interroge sur les raisons de la haine vis-à-vis des policiers. Vous vous essayez de créer du dialogue. Est-ce que ça marche ?
08:30 - Du moins j'essaye, mais on a un vrai problème avec la police. Les jeunes veulent parler avec la police et les policiers ne veulent pas venir.
08:36 En général, c'est ça. On a organisé un forum l'année dernière, on était à peu près 200 personnes.
08:41 On a réussi à convaincre deux policiers à venir seulement en même temps. Non, on a une difficulté.
08:45 - Pourquoi ils vous disent donc ?
08:46 - Les policiers ne veulent pas discuter avec ces jeunes qui les emmerdent. Ils le disent comme ça en même temps.
08:50 Ils ne veulent pas, ils ne se remettent pas en cause. Ils n'acceptent pas à un moment donné.
08:54 Et les jeunes, à un moment donné, ont envie de dire des choses. Oui, on veut dire des choses, ce qui ne va pas être.
08:58 À chaque fois que je fais la démarche, je prends au commissariat et le commissaire n'arrive pas à convaincre des policiers à y participer.
09:03 - Et ça se passe comment quand vous y arrivez ? Vous me dites, j'ai un adhérent qui dit oui.
09:06 - J'organise un débat. Il dit "dites ce que vous avez à reprocher à la police". Et la police dit la même chose.
09:12 Le conflit, c'est positif, c'est la violence qui est négative. Plus ils vont se parler, plus ça va résoudre les problèmes.
09:17 - Ça arrive vraiment ? Est-ce que vous avez un exemple ?
09:20 - Oui, oui. Des fois, quand on s'installe, on ramène des policiers qui viennent. On dit "oui, c'est un policier".
09:25 Les jeunes disent "je ne parle pas à la police". Mais au bout d'un moment, il a dit "dit ce qui va et ce qui ne va pas".
09:29 Et les jeunes, ils sont contents parce qu'au moins, on a dit ce qui va et ce qui ne va pas.
09:32 - Jean, si jamais on vous met en contact avec Yazid Kharfi, est-ce que vous pourriez assister à des ateliers comme ça ?
09:40 - Mais la vie de quartier, on est confronté tous les jours. On est tout le temps dans les quartiers, en fait.
09:44 - Ce n'est pas pareil, ce dont on parle.
09:45 - Ces jeunes peuvent venir nous voir quand ils veulent.
09:48 - Vous voyez bien que ce n'est pas si évident que ça. Là, grâce à l'atelier qu'organise Yazid, la rencontre a vraiment lieu.
09:57 - Oui, sûrement. Mais en fait, la rencontre, elle se fait déjà.
10:01 Mais elle est entre nous et le dialogue, il est déjà là, en fait. Il n'y a pas besoin de faire des conférences, de faire tout ça.
10:08 - Il est où, le dialogue ?
10:09 - Le dialogue, c'est bien.
10:10 - Ce qu'on est en train de montrer, justement, c'est qu'il n'y en a pas aujourd'hui. En tout cas, il est difficile.
10:14 - Actuellement, il est difficile parce qu'il y a un conflit entre les jeunes et la police.
10:20 - Un conflit qui a des causes profondes, ça, vous le voyez, non ?
10:23 - Oui, bien sûr.
10:25 - Je trouve ça dommage, d'un côté, vous nous dites qu'il faut qu'on trouve une façon de sortir de cette spirale infernale.
10:31 De l'autre, il y a Yazid avec son initiative, quand même, qui est assez positive,
10:35 qui consiste juste à faire qu'il y ait un dialogue entre vous et ces jeunes qui, justement, disent "vous détestez aujourd'hui".
10:41 Faire que vous vous parliez pour que, peut-être, à la fin, des a priori puissent sauter.
10:46 Et vous me dites "non, j'irai pas à l'atelier de Yazid".
10:50 - Moi, personnellement, je pense que ce n'est pas la meilleure solution.
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