00:00 Mediapart ne s'acharne pas.
00:01 Ceux qui disent que nous nous acharnons,
00:03 c'est ceux qui veulent que ce droit de savoir ne s'exerce pas.
00:06 Je vais maintenant vous raconter la folle histoire de Mediapart.
00:10 Mediapart est né il y a 15 ans, en 2008.
00:14 Le nom, c'est moi qui l'ai inventé.
00:16 Ça veut dire à la fois "médias participatifs",
00:19 on est totalement participatif,
00:21 et "médias à part".
00:23 Mediapart, c'était deux défis,
00:25 à la fois montrer qu'on pouvait faire un vrai journal,
00:28 de qualité, de référence, complet,
00:31 avec la révolution numérique,
00:32 en faisant un meilleur journal que s'il était imprimé.
00:36 Et puis l'autre défi, c'est celui de l'indépendance.
00:39 Faire un journalisme au service du public,
00:42 au service de l'intérêt général,
00:44 et donc un journalisme sans fil à la patte,
00:46 sans subvention de l'État,
00:49 sans actionnaire privé, sans publicité,
00:52 rien de tout ça,
00:53 uniquement le soutien de nos abonnés.
00:56 C'était une folie, et tout le monde l'a dit à l'époque
00:58 en disant "Pleynel, il est fou".
01:00 Eh bien, parfois, ils font être un peu fous, et ça marche.
01:03 Mediapart, nous l'avons créée à quatre co-fondateurs
01:05 qui ont pris leurs risques, qui se sont endettés,
01:08 et qui ont sollicité des amis.
01:10 On s'était connu, notamment au journal Le Monde,
01:13 où j'ai travaillé pendant un quart de siècle,
01:15 et dont j'ai dirigé la rédaction.
01:16 Quand nous nous lançons,
01:17 personne ne croit au modèle payant sur Internet.
01:21 Tout le monde pense que l'information,
01:23 elle est forcément gratuite sur Internet.
01:25 Donc, les deux premières années
01:26 ont été des années difficiles.
01:29 Il a fallu trouver d'autres soutiens financiers
01:32 pour arriver à tenir, pour arriver à payer les salaires.
01:36 Et grâce à notre travail,
01:38 en 2010 est arrivé l'éclaircie, le moment d'équilibre.
01:43 C'est une affaire dont vous avez peut-être entendu parler,
01:45 c'est l'affaire Bettencourt,
01:46 avec les enregistrements du majordome.
01:49 Ça a été un feuilleton de tout l'été 2010.
01:51 C'est Mediapart qui l'a porté.
01:53 Et là, bingo, nous sommes devenus profitables.
01:56 Nous avons atteint le point d'équilibre.
01:58 Quand Mediapart a commencé en 2008,
02:02 après un précite pour appeler à nous soutenir,
02:05 nous avons commencé très péniblement avec 5 000 abonnés.
02:09 Aujourd'hui, nous sommes à 225 000 abonnés à Mediapart.
02:14 225 000, ça fait de Mediapart,
02:16 par l'abonnement numérique qui est le premier critère
02:19 pour la presse d'information nationale,
02:21 politique et générale,
02:22 le troisième quotidien français.
02:25 Derrière Le Monde, qui en a 450 000,
02:29 et derrière Le Figaro,
02:31 Mediapart, en 15 ans, face à ces journaux
02:33 qui sont beaucoup plus anciens que nous,
02:35 a conquis cette troisième place.
02:38 Il y a eu 6 500 enquêtes, je crois, de mémoire
02:43 depuis que Mediapart existe.
02:44 Ça fait plus d'une par jour.
02:46 Et Mediapart, le journalisme d'enquête, c'est son ADN.
02:50 L'utilité sociale d'un journaliste,
02:52 c'est de vous apporter des savoirs, des connaissances,
02:54 des faits que vous ne connaissez pas.
02:56 Et ça, ça passe par quoi ?
02:57 Par l'enquête, justement.
02:59 Par le fait d'aller chercher cette information.
03:01 Sinon, c'est de la communication.
03:03 Les pouvoirs, les entreprises, les partis politiques,
03:06 les ministres, tout le monde communique.
03:08 Nous, on n'est pas là pour faire le relais
03:11 de cette communication.
03:12 Si on devait faire des catégories
03:14 pour voir comment une enquête démarre,
03:16 je dirais qu'il y a trois catégories.
03:18 Il y a le fait d'avoir des sources.
03:19 Un bon journaliste, c'est quelqu'un qui a un carnet d'adresses,
03:24 qui a des sources, qui lui font confiance depuis longtemps.
03:27 Et du coup, il les rencontre et il apprend des choses.
03:30 Et après, il se met à travailler.
03:32 La deuxième catégorie, c'est l'intuition.
03:34 Les Américains appellent ça "nose for news",
03:37 le nez pour les nouvelles.
03:39 C'est-à-dire sentir qu'il faut aller chercher dans telle direction.
03:42 Puisqu'une enquête, c'est un puzzle.
03:44 Alors, on a des éléments publics du puzzle
03:46 et on commence à comprendre qu'il y a des pièces qui manquent
03:48 et qu'il faut aller voir si elles sont bonnes ou non.
03:50 Parfois, on ne trouve rien ou parfois, ça n'a pas d'intérêt.
03:53 Certaines enquêtes, l'affaire Cahuzac,
03:56 qu'on a révélée la fraude fiscale du ministre du Budget,
03:59 ont commencé comme cela.
04:00 Enfin, il y a un troisième cas qui est démultiplié avec le numérique,
04:04 avec les lanceurs d'alerte.
04:06 C'est ce qu'on appelle les leaks,
04:08 c'est-à-dire des fuites au sens des données
04:11 qui nous parviennent,
04:15 soit nous-mêmes, soit par des consortiums d'investigation
04:18 au niveau européen, voire mondial.
04:21 Et là, grâce au numérique,
04:23 ce qu'il faudrait dans le passé,
04:25 une vie ou trois vies d'archiviste pour dépouiller,
04:28 on peut le dépouiller parce qu'on a des méga-données,
04:31 des métadonnées,
04:33 et puis on les fait travailler par l'ordinateur
04:36 et on arrive à trouver des informations.
04:39 Une fois, à Mediapart,
04:41 sont arrivés deux chauffeurs Uber
04:44 qui nous ont déposé des gros cartons
04:48 pleins de documents anonymes,
04:50 nous disant "on nous a demandé de vous déposer ça".
04:53 On les ouvre, on trouve des masses de documents bancaires suisses.
04:59 Évasion fiscale, fraude fiscale, compte en banque, etc.
05:03 L'un des membres du pôle enquête s'enferme dans une salle,
05:07 met au secret ces documents
05:09 et fait travailler toute une équipe pendant 15 jours.
05:12 Nous faisons bien notre travail.
05:13 C'était des faux, des faux très bien faits.
05:17 On recoupe, on vérifie.
05:19 C'est le B.A.B.A. de notre métier.
05:21 Il faut prendre son temps.
05:22 Avant de sortir une information,
05:24 c'est comme un pilote d'avion,
05:26 il prend sa checklist
05:27 et puis s'il y a une case qui ne marche pas,
05:29 l'avion ne décolle pas.
05:30 Nous, c'est pareil.
05:32 L'important dans ce travail,
05:34 c'est surtout de ne pas perdre le cap de l'intérêt général.
05:38 Nous, notre but, c'est de servir le bien commun.
05:42 Et ce qui nous importe le plus,
05:44 c'est quel est l'impact de notre travail.
05:46 C'est pour ça qu'on a popularisé cette idée d'un journalisme d'impact.
05:50 Un journaliste qui crée de nouvelles réalités.
05:52 De nouvelles réalités dans la prise de conscience,
05:54 de nouvelles réalités dans le travail de la justice,
05:58 prise de conscience de l'évasion fiscale,
06:00 prise de conscience qui a été vraiment un travail
06:03 et qui est toujours un travail décisif de Mediapart
06:06 sur les violences sexistes et sexuelles.
06:08 Il y a une enquête qui me tient plus à cœur que d'autres,
06:11 car elle est encore devant nous.
06:13 Je l'appelle la mère des batailles.
06:15 C'est l'affaire évidemment Sarkozy-Kadhafi.
06:18 C'est une affaire énorme que nous avons portée seule
06:21 contre le monde politique, contre le monde médiatique.
06:25 Aujourd'hui, tout le monde sait que nous avions raison.
06:28 Sarkozy a été condamné en première instance dans l'affaire Big Malion,
06:32 confirmé en appel dans l'affaire Bismuth,
06:35 toujours à des peines de prison.
06:37 Et puis, il y a maintenant le procès
06:39 qui va s'annoncer de l'affaire Libyenne.
06:42 C'est vraiment une affaire essentielle
06:44 pour prendre conscience de l'ampleur de la corruption en France.
06:47 Nous ne sommes pas des juges, nous ne sommes pas des procureurs,
06:50 nous ne sommes pas des policiers, nous sommes journalistes.
06:52 Nous rendons compte, dans le cadre de la loi
06:54 qui protège le travail des journalistes Nicolas Sarkozy,
06:58 tant qu'il n'est pas condamné définitivement,
07:00 tant qu'il n'a pas épuisé toutes les voies de recours,
07:04 il est présumé innocent.
07:06 Nous ne sommes pas des ennemis de qui que ce soit,
07:09 nous n'avons pas de liste de cibles.
07:12 Mediapart ne s'acharne pas.
07:13 Mediapart a une seule ligne de conduite,
07:16 le droit de savoir des citoyens.
07:17 Ceux qui disent que nous nous acharnons,
07:19 c'est ceux qui veulent que ce droit de savoir ne s'exerce pas.
07:23 Nous faisons notre travail.
07:24 Les surnoms ou les noms d'oiseaux les plus saignants sur Mediapart
07:30 ont été donnés par l'ancien président Nicolas Sarkozy et son entourage.
07:34 Il a dit que j'étais un faussaire,
07:37 il a dit qu'on était une officine,
07:39 on a dit que nos méthodes étaient fascistes.
07:42 Bon voilà, alors après d'autres s'y mettent,
07:44 on est des islamo-gauchistes.
07:46 Pourquoi ? Parce qu'on est sensible à toutes les causes des minorités.
07:50 On est du côté de l'égalité, sans distinction d'origine,
07:54 de condition, d'apparence, de croyance, de sexe, de genre.
07:57 Donc nous dérangeons.
07:59 Nous dérangeons au fond des gens qui ne voudraient pas être dérangés,
08:03 qui voudraient profiter, se gaver, s'enrichir, jouir, se faire plaisir,
08:09 sans être soucieux de l'intérêt général.
08:12 Nous on demande à être jugés sur une seule chose.
08:15 Est-ce que nos informations sont bonnes ?
08:16 Est-ce qu'elles sont utiles ?
08:18 Est-ce qu'elles sont vraies ?
08:19 Est-ce qu'elles sont d'intérêt général ?
08:21 Le reste c'est du commentaire, le chien aboie, la caravane passe.
08:25 Nous on veut faire un journal indépendant.
08:27 Alors comment faire que cette indépendance soit durable ?
08:31 Et c'est là où nous avons inventé, en 2019, le Fonds pour une Presse Libre,
08:36 qui est une structure qui n'existait pas avant, totalement inédite.
08:39 C'est la deuxième révolution de Mediapart sur l'actionnariat.
08:43 Le Fonds pour une Presse Libre, c'est une structure non lucrative.
08:46 C'est comme si notre capital était dans un coffre-fort,
08:49 insaissible, inviolable, non spéculable.
08:52 Et donc il n'y a plus d'actionnaire à Mediapart.
08:55 Il y a cette structure qui garantit l'intérêt général
08:59 au service duquel Mediapart travaille.
09:02 Au tout début, quand on appelait pour dire Mediapart, personne ne connaissait.
09:06 Donc les journalistes étaient obligés de ramer.
09:08 Aujourd'hui, Mediapart est reconnu.
09:10 Et est reconnu pour son sérieux.
09:12 Même les gens que nous dérangeons, les gens que nos révélations bousculent,
09:17 ils savent qu'on est sérieux.
09:19 Ils savent qu'on travaille très sérieusement.
09:20 D'ailleurs, je vais vous dire, pas vraiment un secret,
09:24 quand ils ont une info qui concerne d'autres personnes,
09:28 qui concerne d'autres milieux que les leurs,
09:31 où est-ce qu'ils pensent qu'elle pourra être bien traitée ?
09:33 À Mediapart.
09:34 L'enquête qui a été la plus violente dans ce que nous avons dû supporter,
09:39 c'est la révélation, c'était fin 2012 et ça a duré quatre mois ensuite,
09:44 de la fraude fiscale, du fait qu'il avait un compte caché à l'étranger,
09:50 en Suisse puis à Singapour,
09:51 du ministre du budget socialiste de l'époque, Jérôme Cahuzac.
09:55 Ça a été très violent parce qu'en fait, nous nous sommes trouvés seuls.
09:59 Notre enquête était complète, il y avait toutes les preuves,
10:02 y compris un enregistrement audio,
10:04 il y avait le nom de la banque, le nom des intermédiaires, etc.
10:08 Et le pouvoir politique, ses relais communicationnels,
10:12 les agences d'influence et tout le monde médiatique s'est moqué de nous,
10:18 a ignoré nos informations, les a décrédibilisés.
10:22 Nous avons dû vraiment être en mode offensif
10:27 pour aboutir aux résultats que chacun sait,
10:29 c'est-à-dire que l'enquête préliminaire de police
10:31 a donné totalement raison à Mediapart.
10:34 Une information judiciaire a été ouverte au bout de quatre mois.
10:37 Du coup, M. Jérôme Cahuzac qui mentait les yeux dans les yeux,
10:42 eh bien, il a dû reconnaître ce qu'il niait depuis le début.
10:46 Et l'effet de souffle de cette affaire a amené à la création de quelque chose
10:51 qui embarrasse beaucoup le monde de la corruption en France aujourd'hui,
10:56 qui est le parquet national financier.
10:58 Non, je ne pourrais pas dire combien d'enquêtes ont été menées.
11:01 Ce serait une bonne statistique qu'il faudrait faire,
11:03 y compris entre toutes les affaires qu'on révèle,
11:06 toutes les enquêtes préliminaires, les instructions judiciaires,
11:09 tout ça, c'est des niveaux différents.
11:11 Ça, je ne l'ai pas.
11:12 Ce n'est pas un tableau de chasse que nous avons.
11:15 En revanche, oui, nous avons le nombre de procès qu'on nous a fait,
11:18 c'est à peu près 250 maintenant, depuis qu'on existe.
11:21 On en a perdu définitivement cinq pour l'instant,
11:24 sur des questions mineures, sur des questions légitimes,
11:27 où la condamnation était légitime,
11:30 un droit de réponse qui n'a pas été publié à temps,
11:32 une erreur factuelle qui était secondaire dans un article,
11:36 des choses, un respect du contradictoire qui était insuffisant.
11:41 Aucune des grandes affaires de Mediapart n'a provoqué de condamnation de Mediapart.
11:45 Dès qu'on s'aperçoit qu'il y a quelque chose qui n'a pas été assez bien fait,
11:49 on le rectifie.
11:51 On a inventé, ce qui est tout à fait particulier à Mediapart,
11:55 et qui n'existe nulle part ailleurs, la boîte noire.
11:58 C'est-à-dire, quand on fait un article,
12:00 on a une boîte noire qui explique si on a eu des problèmes déontologiques,
12:04 qui permet d'expliquer si on a eu un témoignage qui est volontairement anonymisé,
12:10 qui permet de signaler si on a eu un droit de réponse,
12:13 et le droit de réponse devient indissociable de l'article,
12:16 qui permet de dire, tiens, il y avait une petite erreur dans cet article,
12:19 on l'a rectifié et c'est mentionné.
12:21 C'est-à-dire que je crois que le numérique permet, si on s'en donne la peine,
12:26 de faire un journalisme mieux documenté, plus durable,
12:31 et qui est plus respectueux de lui-même.
12:34 Donc nous sommes dans un travail d'amendement permanent.
12:38 Nous ne sommes pas un objet clos et fermé comme le serait un journal imprimé.
12:42 [Générique]
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