00:00 Les gens font des enfants, ce qui est absolument normal.
00:02 Et donc quand nous on essaye d'en avoir mais qu'on n'y arrive pas,
00:06 on se dit "mais tout le monde y arrive autour de nous,
00:08 pourquoi on est les seuls à ne pas y arriver ?"
00:11 Alors qu'en fait on n'est évidemment pas les seuls,
00:13 c'est juste que les gens qui n'y arrivent pas n'en parlent pas.
00:15 L'infertilité ça touche un couple sur six.
00:18 - Vous êtes les autrices d'un livre qui s'appelle "Tout s'est bien passé, merci".
00:21 Pourquoi ce titre ?
00:22 - Parce qu'en fait on a pris l'habitude l'une et l'autre de répondre ça
00:25 quand on nous posait la question soit sur la grossesse,
00:29 comment elle se passait, ou soit comment ça s'était passé.
00:33 Peut-être parce que c'est plus simple,
00:34 peut-être parce qu'on n'avait pas envie d'en dire toujours trop, toujours plus.
00:40 On répondait mécaniquement "Tout s'est bien passé, merci".
00:43 - Il y a plein de remarques insignifiantes des uns et des autres
00:46 et qui sont évidemment bienveillantes, mais du type
00:48 "Et vous c'est pour quand ? Alors quand est-ce que vous vous y mettez ?"
00:52 Et on ne peut pas se mettre à répondre aux gens
00:54 "En fait on essaye mais on n'y arrive pas".
00:56 - Pourquoi ?
00:58 - En tout cas moi je n'étais pas capable de répondre ça
01:01 parce que ça me faisait trop souffrir
01:03 et puis parce que j'étais trop pudique pour répondre ça.
01:07 Ça m'aurait gênée de me mettre à dire à un collègue
01:10 "En fait justement tu tombes bien, c'est le sujet de ma vie en ce moment
01:15 et c'est devenu complètement obsessionnel".
01:17 Ce qu'on a voulu faire c'est aussi raconter le quotidien de l'infertilité,
01:22 la vie avec l'infertilité, tout ce que ça procure chez nous,
01:26 dans notre couple, dans nos relations aux autres, au travail, à nos amis.
01:32 C'est quelque chose qui régit notre vie, en tout cas une tranche de vie.
01:38 - C'est la question centrale et c'est le sujet central
01:40 et on s'organise autour de cette question-là,
01:43 autour du parcours médical, par exemple les piqûres,
01:47 il faut les faire précisément à un moment dans la journée, à la même heure.
01:51 Notre quotidien s'organise autour de ça.
01:53 Comment est-ce que vous, vous avez appris, chacune respectivement,
01:56 que ça allait être difficile d'avoir un enfant ?
01:59 - Moi j'ai appris ça quand j'avais 16 ans.
02:01 En fait je n'avais pas mes règles, donc je fais des examens un peu plus poussés.
02:06 Les médecins ont découvert que j'étais atteinte d'un syndrome,
02:09 du syndrome MRKH, qui fait que j'ai un cycle ovarien classique
02:13 mais je n'ai pas d'utérus, donc pas de possibilité de porter d'enfant.
02:17 - Julie a une expression que j'aime bien où tu dis "j'ai grandi avec mon infertilité".
02:22 - C'est vrai.
02:22 Et moi c'est tout l'inverse.
02:25 Moi je suis tombée enceinte sans le vouloir quand j'avais 20 ans
02:29 et donc j'ai eu recours à une interruption volontaire de grossesse.
02:32 Et donc j'ai plutôt, de mes 20 à mes 30 ans,
02:37 évolué avec la peur de tomber enceinte.
02:39 Et j'en avais tiré la conviction que j'étais très fertile
02:43 et que je devais vraiment faire attention à ça.
02:46 Et en fait le jour où j'ai voulu être enceinte,
02:48 je n'ai pas réussi à l'être.
02:50 J'avais 33 ans quand on essayait, 32 ans quand on essayait d'avoir un enfant avec mon mari.
02:56 Et en fait au bout de plusieurs mois sans succès,
03:00 on a fait des tests d'infertilité et on a constaté que
03:05 lui avait un problème de mobilité des spermatozoïdes
03:09 qui expliquait que je ne tombais pas enceinte.
03:12 Mais pareil, la question de savoir c'est quoi vraiment l'infertilité,
03:15 à quel moment je dois m'inquiéter, à quel moment je dois aller faire des tests,
03:19 c'est des notions qui sont assez floues.
03:21 Quand on voit tous les autres couples autour de nous qui ont des enfants,
03:24 on se dit "mais est-ce que je suis dans la norme, est-ce qu'il y a un problème ?"
03:27 Moi parfois je me disais "mais merde, je suis un monstre".
03:29 En fait, quand certaines de mes amies m'ont annoncé leur grossesse,
03:34 je pleurais, mais je ne pleurais pas que de bonheur pour elles,
03:37 je pleurais tellement ça me renvoyait à ma situation
03:41 et à ce que moi je ne parvenais pas à avoir.
03:44 Et donc ça fait partie selon moi de tous les sentiments un peu inavouables
03:50 qu'on peut avoir quand on est confronté à l'infertilité,
03:54 où en fait tout ce qui touche aux grossesses des autres
03:57 devient un sujet hyper sensible et hyper douloureux.
04:00 Et le tabou en même temps il commence là,
04:02 parce que dans ces moments-là,
04:04 pour ne pas gâcher le bonheur des autres,
04:06 on n'a pas envie de dire que c'est compliqué pour nous.
04:08 Parce qu'effectivement, il y a une part où on se dit "on est un peu égoïste,
04:11 pour nous c'est affreux, on se dit que c'est horrible",
04:13 mais on ne veut pas gâcher le bonheur des autres.
04:15 Me concernant, moi je pense que pendant longtemps,
04:19 et parfois encore maintenant, j'ai peur d'être jugée aussi sur nos choix.
04:23 Nous on a fait une GPA et je sais que c'est clivant comme sujet
04:27 et que tout le monde a un avis sur la question.
04:29 Et du coup il y a aussi une part de jugement,
04:32 on se dit "qu'est-ce qu'ils vont penser,
04:35 ils vont se dire qu'on fait ci comme ça, on paye pour avoir un enfant".
04:39 C'est aussi ce qu'on veut mettre en avant dans ce livre,
04:43 c'est le paradoxe entre nos deux parcours,
04:46 c'est qu'on a toutes les deux été confrontées à des cas d'infertilité,
04:51 sauf que moi, tout m'a été offert.
04:53 Et je suis rentrée dans un processus où j'ai passé trois examens
04:58 et ensuite on m'a offert la solution médicale pour avoir mon enfant,
05:02 alors que Julie, tout lui était interdit et rien ne lui a été offert.
05:06 Que ça soit une GPA ou une PMA,
05:08 ça c'est des solutions auxquelles on a eu accès,
05:13 mais nos deux parcours sont d'abord des histoires d'infertilité.
05:16 En fait c'est toujours un point de vue médical et scientifique,
05:19 avec des chiffres, avec une réponse très précise,
05:23 mais effectivement sur intimement qu'est-ce que ça procure
05:28 chez les femmes comme chez les hommes, c'est vrai qu'on en parle très peu.
05:31 J'ai eu quelques messages de femmes, surtout dans ce cas-là,
05:36 qui m'ont dit "merci pour votre témoignage,
05:38 parce que je vis ça aussi depuis plusieurs années, mais je n'en parle pas,
05:43 et ça fait du bien de voir que d'autres personnes vivent ça".
05:46 Et c'est aussi pour ça qu'on a voulu écrire le livre,
05:48 on s'est dit "peut-être que ça aidera des femmes qui sont dans ce parcours
05:52 à être moins seules, ou en tout cas à se dire
05:55 "certaines m'ont traversée aussi et je m'y retrouve un peu là-dedans".
05:59 *Bruit de tonnerre*
06:00 [SILENCE]