00:00 Frédéric avait encore à cette époque les cheveux longs, mais le regard déjà bien
00:06 affûté.
00:07 Dans ses mains, un caméscope offert par ses parents pour ses 18 ans.
00:12 Sa première caméra initiatique.
00:14 Il était très heureux.
00:17 Et là, il a commencé à filmer, filmer, filmer.
00:19 Il l'a pu lâcher.
00:20 Il a filmé la famille, il a filmé des paysages.
00:23 Ensuite, il s'est investi beaucoup auprès des sans-papiers, des migrants, la thématique
00:29 des migrants.
00:30 Donc, il a énormément filmé des manifestations, des réunions.
00:34 Il a été devant des centres de rétention, etc.
00:38 Et c'est devenu vraiment son outil pour documenter cette thématique.
00:43 Et ce jour-là, il filme les sourires, les chants et les tambours.
00:48 L'énergie contagieuse de ces sans-papiers en lutte pour obtenir leur régularisation.
00:55 Étudiant en philosophie, Frédéric est alors bénévole pour un média associatif très
01:05 investi sur la problématique des migrants.
01:08 Et en ce mois de mai 2010, âgé seulement de 20 ans, il décide de prendre la route
01:15 pour filmer une marche de 1000 kilomètres de Paris à Nice de travailleurs sans-papiers.
01:19 Et Frédéric ne se contente pas de faire une étape.
01:32 Pas à pas, il parcourt la France à leur côté.
01:35 Et donc, Fred a son petit caméscope Sony vissé à l'œil et il va les filmer, les
01:43 interviewer pendant toute cette marche.
01:45 Il les accompagne à pied.
01:46 Il dort avec eux.
01:47 Des fois à la Belle-Etoile quand personne ne veut les accueillir.
01:50 Des fois en centre d'hébergement.
01:51 Marcher 1000 kilomètres, il faut vraiment avoir envie, cette motivation, cet engagement
02:03 qui est assez exceptionnel déjà je trouve pour un jeune de cet âge-là et puis un intérêt
02:09 pour les autres.
02:10 Et derrière la caméra, il interroge les marcheurs avec bienveillance.
02:14 Du coup, vous n'êtes que deux femmes à marcher sur la marche ?
02:18 Oui.
02:19 Pourquoi il y a si peu de femmes ?
02:20 Il y a trop de femmes sans-papiers.
02:21 Mais elles, elles travaillent et elles ont leurs enfants, leurs...
02:28 Elles ne pouvaient pas venir, c'est tout.
02:29 Je ne veux pas qu'on arrive tout de suite là.
02:32 Je veux que la route soit longue, plus en plus.
02:35 Il y a encore un jour.
02:36 Oui.
02:37 Il y aura du temps.
02:38 Oui, oui.
02:39 Fred, c'était quelqu'un de profondément gentil et de très avenant.
02:43 Il avait un immense sourire.
02:45 Je pense qu'il pouvait mettre en confiance n'importe qui.
02:48 Même les gens qui étaient les plus réticents parfois à laisser entrer les caméras, il
02:53 arrivait à mettre en confiance n'importe qui juste par son sourire, sa patience, sa
02:57 douceur.
02:58 Cette mobilisation pour les sans-papiers l'amène à s'envoler assez frais à l'année suivante
03:04 vers le Mali pour couvrir une nouvelle marche.
03:06 Quand il est allé en Afrique, il nous a quand même dit qu'il partait faire la marche des
03:13 sans-papiers.
03:14 Mais pour nous, c'était logique.
03:18 Caméra au point et dans les rues de Bamako, l'œil toujours aux aguets.
03:24 Il n'y a pas de plan gratuit parce que tout est réfléchi, parce qu'il maîtrise son
03:33 sujet.
03:34 Il y avait un JRE qui avait vraiment tout le J du JRE, le journaliste-reporteur d'images.
03:39 À travers ces images, il cherchait justement le détail que nous, on ne pouvait pas forcément
03:44 percevoir avec un œil un petit peu non averti, disons.
03:49 Et le petit détail, la petite chose qui peut sembler insignifiante, mais qui allait raconter
03:53 quelque chose, qui allait dire de la personne, qui allait dire de la situation et qui allait
03:57 nous ouvrir sur des interrogations, sur des questions qu'on ne serait pas forcément
04:01 posées.
04:02 Faire un pas de côté pour filmer un plan significatif ou choisir un angle singulier
04:10 dans un reportage.
04:11 Alors, étudiant au journalisme, il décide de réaliser un documentaire sur l'IVG, mais
04:18 du point de vue des hommes.
04:19 Je suis avec une fille que je connais très peu.
04:25 On couche ensemble à capot de craque.
04:27 Elle me dit « on est tous d'accord pour avorter si jamais il y a un problème ». Je
04:31 suis tellement précautionneux et parano qu'on en parle avant.
04:34 Tout est réglé dans mon délire.
04:36 Et puis là, craque, je suis désolé, j'ai un enfant de toi et je veux le garder.
04:39 À ce moment-là, il y a forcément des sentiments assez forts qui surgissent.
04:44 Nous, ça nous a beaucoup étonnés parce qu'on s'est dit « franchement Fred, là
04:48 c'est un peu chaud parce que l'IVG pour les hommes, point de vue des hommes, c'est
04:53 notre corps de femme.
04:54 Est-ce que vraiment les hommes ont leur mot à dire ? » Lui, il avait une réponse trouvée.
04:59 « On n'a pas entendu, c'est une thématique qu'on n'a pas traitée, donc à voir ».
05:05 Il voyait, il creusait, il recherchait, il bossait son sujet.
05:09 Et en fait, il a eu des témoignages.
05:12 Donc c'est la preuve qu'il existait ce sujet.
05:14 Oui, c'est un sujet de te chier quand même, pour revenir à l'IVG.
05:21 Sur ces images, il est filmé par une camarade qui réalise aussi un documentaire sur ce
05:26 thème.
05:27 C'est le genre de sujet qui ne te lâche pas.
05:30 Tu y penses une fois, tu y travailles une fois.
05:33 Je ne sais pas pourquoi ce sujet particulièrement.
05:37 Il avait un regard que peu avait, il avait une possibilité de se décentrer aussi beaucoup.
05:42 Parfois, on a du mal à essayer de sortir notre œil de notre propre cercle social.
05:49 Fred, il n'avait aucun souci avec ça.
05:51 Il allait à la rencontre des gens, il voyait, il glanait des informations, il était beaucoup
05:54 à l'écoute.
05:55 Donc, il avait pas mal d'idées aussi grâce à ça.
05:58 Des idées, mais aussi une multitude de questions.
06:03 L'apprenti journaliste s'interroge sur sa manière d'exercer.
06:07 Comment montrer au mieux la vie des gens, raconter le réel dans toute sa diversité.
06:11 Après une série de portraits réalisés à l'occasion des élections municipales,
06:17 âgé de 25 ans, il participe à une émission sur la déconnexion des Français à l'égard
06:22 des institutions.
06:23 Concernant la défiance, on s'aperçoit qu'en Côte-Peloton, les médias, 77% de défiance.
06:30 Je ne sais pas si ça vous décourage, futurs journalistes que vous êtes.
06:33 C'est vraiment très important d'essayer d'aller voir les gens, d'aller voir les
06:36 gens différents et ne pas toujours aller voir les mêmes personnes, ne pas toujours
06:39 inviter les mêmes personnes.
06:40 Essayer de dresser un portrait le plus large possible.
06:43 C'est toujours très difficile, mais il y a toujours moyen d'aller voir des gens qu'on
06:47 ne voit pas forcément à la télévision, de mettre l'accent sur certaines personnes
06:51 et essayer de leur donner la parole.
06:52 Donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, sont les motifs tout au long de sa carrière.
06:58 Lors d'un de ses premiers reportages professionnels, à 26 ans, pour cette émission de la TNT,
07:04 il n'hésite pas à grimper dans la nacelle d'un laveur de vitre du quartier de la défense.
07:08 Le plus grand risque, c'est que la nacelle peut taper les carreaux, on peut casser des
07:12 carreaux.
07:13 Vous savez, avec un bout de vitre, si ça tombe sur la tête de quelqu'un à 150 mètres,
07:17 on peut le tuer.
07:18 Il rejoint BFM TV comme pigiste en 2016 et sillonne le pays au gré des soubresauts de
07:26 l'actualité.
07:27 Des incendies de forêt, aux hôpitaux frappés par le Covid, en passant par les ronds-points
07:33 occupés par les gilets jaunes.
07:34 De venir dans un grand média comme BFM TV, ça lui permettait de pouvoir continuer ça
07:42 par les médias mainstream, donc d'apporter la parole de ces gens qu'on n'entend jamais
07:46 jusque dans les grands médias qui ont beaucoup d'audience, etc.
07:50 Derrière tout ça, il y avait quand même une réflexion.
07:51 C'était de se dire, je suis dans une scène, je vais essayer, moi, de mettre ma patte,
07:57 d'aller proposer certains sujets, d'aller chercher d'autres témoignages.
08:02 En 2021, un reportage le marque intimement, comme un écho à ses propres engagements.
08:09 Dans le Nord, un TER vient de percuter des migrants qui tentent de fuir la police.
08:14 Cet accident de TER qui rappelle celui survenu le mois dernier aux Pays-Basques.
08:19 Un migrant a donc été tué.
08:21 Un autre est en situation d'urgence absolue et deux autres sont plus légèrement blessés
08:25 après avoir été percuté par un train.
08:27 Il était avec Antoine Forestier et puis quand la REDAC les a laissés un peu tranquilles,
08:32 ils se sont dit, on ne peut pas s'arrêter là, il faut qu'on aille voir d'où venaient
08:36 ces migrants, etc.
08:38 Ces migrants venaient du camp de Grande-Synthe, donc ils ont été sur le camp de Grande-Synthe.
08:43 Ce n'était pas facile.
08:44 Ils ont dit, ce n'est pas grave, on va y aller quand même, d'abord sans caméra,
08:48 on va aller parler à ces gens.
08:49 Et puis ils ont réussi à faire un reportage avec un réfugié.
08:55 La nuit, il fait très froid, l'eau traverse la tente.
08:59 On n'arrive pas à dormir plus de 5 heures par jour.
09:05 On se lève très tôt pour aller charger nos téléphones.
09:07 À 5 heures du matin, on y va comme ça, on ne fait pas la queue.
09:10 Et au milieu des tentes, dans l'œilleton de sa caméra, le fond et la forme s'entremêlent
09:17 avec la même exigence.
09:18 Je pense qu'il se donnait le mal d'aller chercher des plans qu'on ne voyait pas, des
09:26 plans pas faciles.
09:27 Par contre, il est très lent, il était très très lent.
09:32 Donc ça, à mon avis, ça devait faire suer des sueurs froides dans certains domaines
09:37 parce que quand il faut aller vite, ce n'était pas simple.
09:41 Donc il était capable de se piquer comme ça, de regarder et de se dire "non, ce n'est
09:46 pas là que je veux le faire, non, ce n'est pas là que je veux le faire.
09:49 Bon, je vais me mettre là, je vais voir".
09:51 Et en fait, c'était long, mais c'était beau à la fin.
09:54 Donc ça valait la peine.
09:55 Il était 4 heures cette nuit à Paris lorsque Vladimir Poutine a pris la parole à la télé
10:03 russe pour annoncer une opération militaire spéciale en Ukraine.
10:06 Lorsque la guerre éclate en Ukraine en février 2022, Frédéric décide de se porter volontaire
10:18 pour couvrir la situation.
10:19 Alors ça ne m'a pas étonné du tout qu'il se propose parce que c'est un sujet important,
10:27 c'est le cœur de l'actualité, il fallait qu'il y aille.
10:30 Je l'ai fait faire, c'est lui, c'est son choix.
10:33 Je ne cherche pas à intervenir, toi non plus d'ailleurs.
10:38 Et il nous a dit très clairement, pour moi, c'est vraiment, c'est le sens même de
10:44 mon travail.
10:45 Documenter la réalité de la guerre malgré les risques.
10:49 Il en était très conscient et il pensait que cette peur permettait de garder une vigilance,
10:57 l'ultra vigilance dont on a besoin sur ces terrains là.
11:00 Donc il était très conscient des risques.
11:03 Pourtant, il ne les cherchait pas les risques.
11:06 Ce n'était pas une tête brûlée du tout.
11:08 Il y allait parce qu'il pensait que c'était important de donner la parole aux gens.
11:12 À Zaporizhia, en avril 2022, il filme les évacuations de civils qui ont dû fuir l'horreur
11:21 de Mariupol.
11:22 Ici, avec son binôme Maxime Brandstetter, il se rapproche de la ville d'Orekif, théâtre
11:31 de combats violents.
11:32 On se trouve juste à l'entrée de la ville d'Orekif.
11:36 La ville d'Orekif, c'est là que se déroule le front.
11:38 Avec la fatigue et le stress, il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour enregistrer
11:42 les plateaux.
11:43 Depuis un mois, les rues s'avancent.
11:44 Mais putain, pourquoi je le dis ? De la ville d'Orekif, Orekif, c'est là que se déroule
11:48 le front.
11:49 Putain, excuse-moi.
11:50 De sa voix douce.
11:51 Frédéric encourage son collègue, son ami.
11:54 C'est parti.
11:55 On se trouve à l'entrée de la ville d'Orekif.
11:57 Orekif, c'est la ville où se déroule le front, où il y a d'intenses combats au
12:01 sud de Zaporizhia.
12:02 Et regardez, témoin de ces combats autour de nous, d'immenses impacts créés, soit
12:08 par des roquettes, soit par des tirs d'obus.
12:10 Pour lui, c'était un binôme.
12:12 Il ne fallait pas que l'autre se plante.
12:13 Et si l'autre se plante, lui aussi, ça lui remet dessus une responsabilité.
12:18 Et il avait cette gentillesse, il avait ce calme et cette tranquillisation possible
12:22 aussi de l'autre, juste par sa parole.
12:24 Ce jour-là, à Bilozirka, un village à quelques kilomètres de la ligne de front, l'équipe
12:31 a pu suivre des soldats ukrainiens.
12:33 Dans leur reportage, au milieu des débris, Frédéric nous montre aussi ses dessins d'enfants
12:40 offerts à ses militaires pour adoucir un peu leur quotidien.
12:43 Merci pour les nuits tranquilles et pour avoir sécurisé notre ciel, pour votre bravoure.
12:50 Merci pour tout ce que vous êtes.
12:51 Lors de sa deuxième mission en Ukraine, le 30 mai 2022, dans la région de Severodonets,
13:01 Frédéric filme l'évacuation d'un convoi de civils lorsqu'il est victime d'un éclat
13:06 d'eau.
13:07 Le groupe Altis Media a l'immense douleur de vous annoncer la disparition de l'un des
13:19 nôtres, Frédéric Leclerc-Himoff, reporter, journaliste, reporter d'image.
13:24 Il a été tué aujourd'hui près de Lysychansk dans la région de Severodonets en Ukraine
13:30 où il couvrait, bien sûr pour BFM TV, la guerre en cours.
13:34 Mais moi je ne crois pas qu'on puisse dire qu'il était un reporter de guerre.
13:40 Tout simplement, il était reporter dans un pays en guerre.
13:45 Un reporter, les yeux grands ouverts.
13:52 Sur ce plan-là, par exemple, on en avait rapidement parlé quand j'avais vu le sujet
14:00 où cet agriculteur passe la main dans son champ de blé sur ses terres.
14:07 Tout de suite, il a eu en tête, et quand on connaît le film, ça vient aussi au film
14:11 Gladiateur, quand le gladiateur revient sur ses terres, il caresse son champ de blé.
14:15 Il avait certainement en tête, au moment où il a tourné ça, cette référence-là
14:20 qui parle bien sûr à plein de gens.
14:22 C'est vrai que c'est tellement Fred.
14:25 En plus, j'ai eu le off derrière de Maxime qui m'a expliqué qu'il y avait des gars
14:30 des services secrets ukrainiens qui en plus étaient hyper pressants, qui voulaient absolument
14:34 leur carte d'identité, etc.
14:36 Et lui, il s'en fichait, il prenait son temps, il voulait absolument faire son plan parfaitement.
14:40 Je l'imagine, mais tellement bien faire ça.
14:42 Tellement bien.
14:43 C'est Fred.
14:44 Et puis c'est comme s'il voulait trouver, essayer de trouver de la beauté, de la beauté
14:50 de l'humanité même dans cette situation difficile.
14:52 Il y avait un brin d'herbe, il y avait un oiseau, il y avait un chien qui passe, on
14:58 entendait le bruissement du vent.
15:00 Comme l'importance de montrer de la beauté malgré tout.
15:06 C'était comme poser un espoir même dans ces situations extrêmes.
15:12 Merci.
15:22 [Rire]
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