00:00 Bonjour Justine Trier, merci d'être sur France Inter.
00:02 Bonjour.
00:03 On était dans votre cuisine il y a pile deux semaines pour parler du film.
00:06 Vous êtes aujourd'hui la troisième femme cinéaste à recevoir une Palme d'or,
00:09 la deuxième française après Julia Ducournau.
00:12 On vous a vu très émue au moment de recevoir cette Palme.
00:15 Elle a quel goût ?
00:16 Elle a quel ?
00:17 Elle a quel goût ?
00:18 Quel goût ?
00:19 C'est le goût de l'inconnu, parce que moi je ne m'attendais pas du tout à ça.
00:24 C'est une chose irréelle, je n'ai toujours pas pris la mesure de la chose,
00:30 mais en même temps est-ce que c'est important de le prendre ? Je ne sais pas.
00:32 C'est très joyeux en tout cas.
00:34 Le film a été montré dans les tout premiers jours du festival,
00:37 d'emblée accueilli avec beaucoup d'enthousiasme.
00:40 Comment vous avez vécu ces dix jours, ce moment de salle d'attente ?
00:43 Vous êtes restée à Cannes, vous êtes repartie à Paris ?
00:46 Oui, je suis repartie après les trois jours de presse que j'ai fait.
00:50 C'était très joyeux, c'est la réception je pense, je peux le dire,
00:54 qui a été la plus incroyable de tous mes films,
00:57 chacun venu à Cannes.
00:59 Et là j'avoue que c'était un peu fou.
01:01 Donc oui, c'était très très joyeux.
01:04 Et comme d'habitude, on ne peut jamais s'attendre à comment un film est réceptionné.
01:09 Là j'avoue que c'était très surprenant aussi,
01:12 parce qu'en toute honnêteté on ne s'attend jamais à ça.
01:16 Donc c'était très joyeux.
01:17 Mais vous êtes une enfant de Cannes, votre premier film avait été montré ici, à l'ACID,
01:22 le second, c'est votre deuxième fois en compétition,
01:26 forcément vous êtes un peu à domicile là maintenant.
01:29 Oui, maintenant on attend la chute, le moment où ça va retomber,
01:32 vu qu'il ne peut pas y avoir plus que ça.
01:34 Non, non, c'est évidemment à chaque fois que j'ai fait un film,
01:39 à un endroit où j'ai coupé aussi la fabrication du film,
01:43 c'est-à-dire que c'est un moment où j'arrête de monter,
01:45 je n'arrive pas à monter mes films,
01:47 et à ces différents endroits, ça a toujours été un moment assez fou,
01:51 très généreux.
01:53 Et Cannes pour moi c'est un endroit très violent,
01:55 et en même temps très beau,
01:57 parce que ça ne nous appartient plus, c'est un truc qui ne nous appartient plus.
01:59 On a fait ça et maintenant c'est aux autres,
02:01 donc c'est aussi les autres qui en parlent.
02:03 Donc évidemment c'est quelque chose qui est très joyeux dans la logique,
02:07 de s'en séparer.
02:09 C'est un film que vous vouliez faire depuis longtemps,
02:11 vous êtes passionnée par le monde judiciaire,
02:13 c'est un film de procès mais pas que,
02:15 il raconte aussi l'histoire d'une femme qui est forte, libre, moderne,
02:19 et c'est pour ça finalement qu'on la croit coupable d'avoir tué son mari dans le film.
02:23 C'est une métaphore en quelque sorte de notre société,
02:25 vous vouliez qu'il y ait à un moment donné une résonance avec un discours féministe ?
02:31 Alors non, c'est vrai que quand j'écris je ne peux pas du tout penser les choses de cette façon-là,
02:35 parce que c'est vrai que je ne théorise jamais mes films quand je les écris.
02:39 Donc non absolument pas, je fonce dans mon idée, je ne me dis pas ça,
02:45 après je me rends bien compte que ce personnage est profondément libre et féministe,
02:51 et qu'évidemment elle incarne quelque chose d'assez moderne,
02:54 et je comprends pourquoi il est vu de cette façon-là,
02:56 mais je ne l'ai pas prémédité, je ne l'ai pas préparé ça vraiment de manière théorique,
03:01 je fonctionne de manière très instinctive en fait.
03:03 Donc quand j'écris, j'écris, je me plonge dans un personnage qui m'intéresse
03:08 et qui est plus ou moins proche de moi, mais ce n'est pas théorisé.
03:13 Vous avez dit d'ailleurs au moment de recevoir votre récompense que c'était votre film le plus intime,
03:17 qu'est-ce que vous entendiez par là ?
03:19 Je pense que c'est le film le plus intime,
03:24 parce que c'est un film que j'ai aussi écrit pendant le Covid,
03:27 donc dans une période très particulière, on était quand même tous dans des bulles,
03:30 très enfermés, j'ai rarement été aussi seule et en même temps aussi accompagnée,
03:34 parce que mes producteurs étaient très très très présents dans l'écriture
03:38 et en même temps je travaillais avec mon compagnon,
03:40 donc c'est vrai que c'était très particulier, les choses prenaient tout de suite une dimension très affective.
03:46 Donc voilà, oui.
03:48 Il y a de la joie évidemment à la réception de ce prix, on a bien vu votre émotion.
03:53 Il y avait aussi l'envie peut-être d'utiliser ce prix comme une tribune,
03:58 en tout cas de vous montrer solidaire votre charge politique lors du discours de remerciement,
04:03 fait déjà réagir, la ministre de la Culture vous félicite pour votre palme,
04:08 mais se dit, je cite, "estomaqué par un discours injuste".
04:12 Qu'est-ce que vous avez envie de lui répondre ?
04:15 Je le comprends de son point de vue qu'elle pense comme ça,
04:18 après je pense que je ne suis pas seule dans ce milieu à penser comme ça,
04:22 je suis entourée de beaucoup de gens qui constatent à quel point,
04:26 évidemment à ma position à moi, j'ai quand même une grande facilité à financer mes films,
04:31 mais je vois bien autour de moi que les gens qui démarrent,
04:33 c'est plus difficile pour les plus petites productions,
04:35 et la question de la rentabilité des films est une question qui est très présente en ce moment
04:41 au sein des financements étatiques, et c'est une chose quand même qui a signifié,
04:44 c'est-à-dire que l'exception culturelle française, on nous l'envie dans le monde entier,
04:48 parce qu'elle dit justement que les films n'ont pas besoin d'être rentables,
04:51 et c'est ce qu'on nous envie, et je pense que non, il y a quand même un glissement lent,
04:57 alors peut-être qu'il n'est pas encore là totalement,
04:59 mais en tout cas vers l'idée qu'on doit vraiment penser à cette rentabilité des films,
05:03 et je pense que c'est quelque chose de fondamental dans l'histoire de la culture française,
05:08 de justement préserver cette idée de la non-rentabilité des films,
05:14 alors voilà, je ne dis pas qu'il ne faut qu'aucun film ne fasse d'entrée,
05:18 mais en tout cas c'est important de laisser cette porte ouverte,
05:21 et c'est aussi comme ça que d'autres réalisateurs peuvent arriver,
05:25 et moi j'en suis la preuve vivante,
05:26 c'est-à-dire que j'ai commencé à faire des films qui ne faisaient pas d'entrée,
05:28 donc voilà, j'en ai fait d'autres qui ont fait des entrées,
05:30 mais je veux dire, c'est cette porte qui doit rester ouverte,
05:33 et c'est pour ça que je me suis exprimée aujourd'hui de cette façon-là,
05:37 donc je comprends son estomac, mais en tout cas je ne suis pas la seule à penser comme ça.
05:47 C'est un message que vous aviez prévu de faire passer,
05:49 on vous voit étonnée au moment de l'annonce de la Palme d'Or,
05:52 on dit Justine Frier, Palme d'Or 2023,
05:55 vous aviez quand même en tête ce discours quoi qu'il arrive ?
05:58 Ah oui, tout à fait, je l'avais écrit, oui,
06:00 parce que je ne me sens pas…
06:03 Cannes pour moi a toujours été un endroit où les gens s'exprimaient politiquement
06:07 par rapport à la situation du pays, du monde,
06:09 je veux dire, ce n'est pas nouveau en fait,
06:11 donc oui, c'est un endroit où on doit garder une liberté de penser, de parler,
06:15 et je ne pense pas avoir dit des choses profondément différentes
06:20 de plein de gens qui pensent de cette façon-là,
06:23 et je pense qu'il n'y a qu'à voir ce qui se passe en ce moment dans les rues de Paris,
06:26 des rues même en France,
06:28 les gens sont extrêmement… il y a une vraie fracture très profonde, historique cette année,
06:32 donc je ne suis pas en train de faire sortir ça de mon chapeau de nulle part.
06:36 Merci beaucoup Justine Frier et bravo pour votre Palme d'Or.
06:39 Merci, merci beaucoup.
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