00:00 Faire l'amour, c'est décevant.
00:05 Alors, il y a un philosophe qui l'écrit dans un de ses textes,
00:08 et quand je présente ce texte à mes élèves,
00:10 j'anticipe toujours l'objection qu'il pourrait lui faire.
00:13 Ce philosophe, c'est Lucrèce, un philosophe épicurien.
00:15 C'est un poème qui s'appelle "De la nature des choses".
00:17 Il dit "Si vous faites l'amour, vous verrez, vous serez déçus".
00:20 Moi, j'anticipe toujours l'objection de mes élèves.
00:22 Ils diraient "Le pauvre, c'est qu'il n'a pas eu de bonnes rencontres, ce philosophe-là.
00:24 Il n'a pas eu la chance de vivre une relation sexuelle merveilleuse".
00:28 Mais ce n'est pas ça. Il pense que toute relation sexuelle
00:31 est par principe décevante,
00:34 en ce sens qu'il fait la différence entre le désir et le besoin.
00:38 Alors, si c'est un pur besoin, ok, ça peut se combler,
00:41 mais ce n'est pas ça faire l'amour.
00:42 Faire l'amour, c'est être traversé par le désir de l'autre.
00:46 Et là, Lucrèce nous dit "Vous voyez, c'est bien ça le problème,
00:49 c'est qu'autant on peut satisfaire un besoin,
00:51 autant on ne peut pas satisfaire un désir".
00:53 C'est pour ça que Lucrèce nous dit "Faire l'amour, hélas,
00:57 ce que vise l'amant quand il fait l'amour,
01:00 c'est quelque chose qu'il ne trouvera pas dans le corps de l'autre".
01:02 Le désir est au-delà de la satisfaction, il est au-delà du besoin.
01:06 Et donc, le remède est terrible chez les épicuriens
01:09 puisque faire l'amour, c'est décevant.
01:12 Alors, il ne faut pas faire l'amour.
01:13 Est-ce que ça veut dire qu'il faut être un ascète ?
01:15 Pas du tout.
01:16 Il faut avoir des relations sexuelles, ce qui n'est pas pareil.
01:19 Le remède des épicuriens, pour ne pas être insatisfait,
01:22 c'est de ne pas faire l'amour, au sens vraiment littéral,
01:26 c'est-à-dire avec amour,
01:28 mais de prendre ça comme la satisfaction d'un pur besoin, d'un pur plaisir.
01:33 Et là, dans ce cas-là, ça peut aboutir.
01:35 Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce philosophe.
01:37 Et je pense que quand bien même il y aurait cette insatisfaction
01:42 qui gît au cœur du désir,
01:45 dans l'acte d'amour,
01:48 on tend vers cette chose.
01:51 Alors, il y a une expérience d'immanence, une expérience d'incarnation.
01:56 C'est Sartre qui nous explique ça très bien.
01:58 Faire l'amour avec quelqu'un, c'est transformer son corps en chair.
02:01 C'est-à-dire que ce corps qui est le mien,
02:03 et qui là me sert à vous parler,
02:05 qui est animé par le projet de vous parler,
02:07 tout d'un coup, dans l'acte d'amour, serait dépouillé de ses fonctions
02:12 et serait ramené à son pur être-là.
02:14 Donc, une expérience de pure immanence.
02:16 Et en même temps, on trouve chez un autre philosophe qui s'appelle Lévinas
02:19 quelque chose de contradictoire, c'est-à-dire que,
02:21 OK, c'est une expérience d'immanence,
02:22 et en même temps, il y a cette recherche dans le corps de l'autre,
02:26 puisque c'est le désir qui m'anime,
02:28 de quelque chose qui dépasse le corps.
02:29 Donc, c'est une expérience de transcendance.
02:31 Dans le faire l'amour, il y a un paradoxe.
02:34 C'est à la fois une expérience d'immanence et à la fois une expérience de transcendance.
02:37 Et oui, il peut y avoir quelque chose de déceptif,
02:40 mais on tend vers quelque chose de tellement beau.
02:44 Lévinas parle d'une fin, sublime.
02:48 C'est tellement beau.
02:49 Je pense que même s'il y a une dimension déceptive dans le désir,
02:52 par opposition au besoin,
02:54 l'expérience incarnée du désir
02:56 est une expérience qui vaut la peine d'être vécue.
02:58 ♪ ♪ ♪
03:01 Sous-titrage Société Radio-Canada
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