UN LANGAGE AMOUREUX… PERCUSSIONS DE GUEMBRI
joué par Abdenbi el Gadari
Son & images : Abdelmajid Arrif, enregistré le 15/03/2007 à Casablanca
Texte extrait de : Abdelmajid Arrif, Mille et Une Lila (à paraître)
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« Cette assemblée, au-delà de la misère de ses conditions et de la violence du vivre, s’est abandonnée à la tendresse qui a envahi ce collectif d’une nuitée. Elle a porté les marques de la douleur sans masques ni artifice, les a partagés en offrande et a mis à nu son âme. On se parle, on se caresse, on se soulage, on s’étaie dans la peine… La souffrance dans ce jeu de miroirs n’a plus de visage, chacun renvoie à l’autre son attention chaleureuse. La musique et ses rythmes y participent, provoquant tantôt le débordement de soi et le défoulement libérateur, tantôt l’apaisement et la douceur nécessaire à l’introspection et au creusement minutieux pour sortir des entrailles le mal qui ronge. La musique se fait langage amoureux, expression d’un humanisme que les Lumières lettrées écrasent de leur savoir.
(…)
L’assemblée féminine est mise à rude épreuve du point de vue émotionnel et corporel. La transe, la dépossession de soi et la puissance de délivrance que le mâallem procure lui font explorer des territoires de sentiments, de sensibilités qui tranchent avec son quotidien et la rudesse des rapports de genre. Le mâallem établit un langage musical, que je qualifie d’amoureux, entre le guembri, donc lui, et la possédée. Il l’aide à traverser les failles qui la font tomber en transe, l’accompagne de ses percussions durant ce voyage dangereux parmi les forces de l’invisible, entre conscience et inconscience, lui ouvre les portes de sa délivrance.
Elle se jette à ses pieds, ingurgite le son qu’il joue pour elle, se donne et s’abandonne à sa science et à son savoir-faire ; son corps et les rythmes qui l’agitent ondulent telle une vague alternant calme et fièvre. Elle passe du rire aux larmes, se caresse la poitrine, se dénoue les cheveux et les lancent à la conquête du ciel qui couvre la rahba, se frappe la tête à coup de crotales, se lacère le corps à coups de lames et se brûle les bras à la flamme d’un bouquet de bougies.
Un grand voyage en soi, dans les tréfonds de l’âme et de ses tourbillons durant lequel le mâallem l’assiste et prend possession musicalement de son corps, le remue quand il faut et l’apaise quand il faut. C’est toute la science et la force du mâallem, c’est ce que je qualifie de langage amoureux entre deux êtres que l’invisible réunit dans une orgie des sentiments, une exacerbation d’émotion et une expérience physique et spirituelle paroxystiques. On atteint l’essentiel, la moelle, comme disent les Marocains : la vie et la mort entre possession et dépossession. Sans oublier les attaches sensibles qui se nouent en ces moments. Certaines sont sensibles au jeu de tel ou de tel mâallem qui les rassasie et y développent une forme de fidélité. »
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