00:02Guatemala, hôpital public de Quetzal-Ténango.
00:05Le médecin Julio Ramirez se trouve face à un choix qu'aucun médecin au monde ne devrait faire.
00:10Choisir qui va vivre et qui va continuer à souffrir.
00:14Sur sa longue liste de patients, il a la possibilité de leur apporter un véritable espoir grâce au Quétruda,
00:20un traitement révolutionnaire contre le cancer développé par le laboratoire Merck.
00:25Mais le problème, c'est qu'il ne dispose que de deux doses.
00:29Alors, face à ce dilemme, il lâche une phrase glaçante.
00:33Que me reste-t-il à faire ? Jouer à Dieu ?
00:36Mais ici, on ne parle pas de pénurie.
00:39Du Quétruda, il y en a.
00:40Merck en vend, en produit, en distribue partout dans le monde.
00:44Mais il faut débourser des centaines de milliers de dollars pour accéder au traitement.
00:49Et ce prix est tout sauf une fatalité.
00:51C'est le résultat d'un plan bien orchestré.
00:54Grâce à une enquête internationale de journalistes, on découvre que le laboratoire a développé une stratégie redoutable
01:01pour organiser la rareté et protéger sa poule aux oeufs d'or au moins jusqu'en 2042.
01:07En attendant, patients et hôpitaux n'auront d'autre choix que de payer ou se rabattre sur une autre solution.
01:19Bonjour à tous.
01:22Carolina Garcia a habité Madrid.
01:24En 2011, elle est enceinte de 4 mois quand son médecin lui annonce qu'elle a des métastases.
01:29Cancer du sein à un stade avancé.
01:31A cette époque, les chances de survie étaient minces.
01:33Mais 14 ans plus tard, Carolina est en rémission complète.
01:37Et pose tout sourire aux côtés de sa fille.
01:40Et quand on lui demande comment elle explique ça, elle répond toujours la même chose.
01:45Je suis convaincu que c'est un miracle.
01:48Ce n'est pas un miracle.
01:50C'est le Kétruda, une immunothérapie révolutionnaire.
01:54Pendant des décennies, la logique a toujours été la même.
01:57Utiliser la chimiothérapie pour attaquer directement la tumeur.
02:01L'objectif est de détruire les cellules cancéreuses avant qu'elles ne se propagent.
02:06Mais le Kétruda, lui, ne fonctionne pas tout à fait comme ça.
02:09Au lieu de s'en prendre directement au cancer, il aide le système immunitaire à faire ce qu'il aurait
02:15dû faire au départ.
02:16C'est-à-dire reconnaître la menace et la combattre.
02:20Car certains cancers ont développé une sorte de stratégie de camouflage biologique.
02:26Ils parviennent à se rendre invisibles aux défenses naturelles de l'organisme.
02:30Le Kétruda, lui, retire ce camouflage.
02:33Et quand ça fonctionne, c'est vraiment spectaculaire.
02:37C'est pour ça que des chercheurs qui sont à l'origine de ce médicament ont reçu le prix Nobel
02:41de médecine en 2018.
02:44Et ça fonctionne si bien que l'autorité sanitaire américaine, la FDA, l'a étendu à 19 autres types de
02:51cancers.
02:51Mais le problème, c'est que lorsqu'un médicament produit de tels résultats, il ne sauve pas seulement des vies.
02:58Il devient aussi une machine à cash.
03:00Et en effet, depuis plus de 10 ans, le Kétruda a généré à lui seul 163 milliards de dollars de
03:05chiffre d'affaires.
03:06Pour vous donner une idée de l'ampleur du phénomène, près d'un dollar sur deux provient uniquement de ce
03:13médicament.
03:14Mais il y a un problème.
03:15Le Kétruda est probablement l'année traitement contre le cancer les plus prometteurs jamais développés.
03:20Et pourtant, il n'est pas accessible à tout le monde.
03:24Selon le pays, le coût de traitement peut s'envoler.
03:27Aux Etats-Unis, par exemple, une année de traitement dépasse les 200 000 dollars.
03:31En Allemagne, c'est 80 000 dollars.
03:34Et il faut débourser 29 000 dollars si vous êtes en Indonésie.
03:38Mais quel que soit le pays, pour la plupart des familles, c'est impossible de payer une telle somme.
03:43C'est pour ça qu'ils se tournent, quand c'est possible, vers leur assurance maladie.
03:48Mais c'est là que les choses se compliquent.
03:50Dans certains pays, les assureurs refusent parfois de rembourser le traitement.
03:54Malgré la recommandation des médecins.
03:58Et lorsqu'un refus tombe, les patients n'ont souvent qu'une seule autre solution.
04:02Se battre en justice.
04:04Au Brésil, plus de 4 000 recours judiciaires liés au Kétruda ont été examinés depuis 2019.
04:09Mais un procès, ça prend du temps.
04:10Et le cancer, lui, n'attend pas.
04:12C'est pour ça que certains patients préfèrent puiser dans leur économie
04:16en espérant peut-être être remboursés plus tard par leur assurance.
04:19D'autres empruntent ou lancent des cagnottes sur Internet pour se financer.
04:24Mais certains n'ont pas le temps d'attendre tout simplement et se tournent vers le marché noir.
04:29C'est ce qui est arrivé, sans le savoir, à Binata Pia.
04:32Sa mère, Sitagurung, avait été diagnostiquée d'un cancer de l'osophage.
04:37Elle habitait au Népal et là-bas, le Kétruda était hors de portée des circuits classiques.
04:42Alors, via son médecin, la famille est passée par un intermédiaire
04:46qui lui a proposé le médicament pour la modique somme de 7 800 dollars.
04:50On est plus sur des centaines de milliers.
04:52Mais ça n'a pas marché.
04:53Sa mère est décédée quelques mois plus tard.
04:56Elle commençait à faire son deuil, mais un an plus tard,
05:00cette histoire est remontée à la surface.
05:01Elle apprend, par les journaux télé, qu'elle avait en réalité acheté un faux médicament.
05:07C'est ce qu'a révélé la police de New Delhi qui a démantelé tout un réseau.
05:11Ils ont trouvé 519 flacons vides, saisis et 120 000 dollars en devise étrangère.
05:19Et si tout le monde veut avoir ce médicament miracle,
05:23c'est parce que Merck a développé une stratégie redoutable pour créer de la rareté.
05:28Pourtant, le PDG de Merck, Robert Davis, a été clair devant les investisseurs.
05:32Il a déclaré,
05:33Nous avons été très clairs dans nos discussions avec Washington.
05:36Le point central est de savoir comment réduire les dépenses restantes à la charge des patients.
05:42Ok.
05:43Quelque chose nous interpelle.
05:45Depuis des années, Merck justifie le prix du Kétruda par le même argument.
05:50Développer un médicament, ça coûte cher.
05:51Extrêmement cher.
05:52Il faut financer la recherche, les essais cliniques et prendre des risques considérables.
05:57Ok.
05:58Mais pour rester très factuel, combien le Kétruda a-t-il réellement coûté ?
06:02Si l'on reprend les chiffres annoncés par le PDG en 2024,
06:06Merck a investi 46 milliards de dollars en recherche et développement depuis 2014.
06:11Donc, le prix est fonction du coût de recherche.
06:15Eh bien, pas tout à fait.
06:16L'OMS dénonce que le développement et la production,
06:19on ne peut voir aucun rapport avec la manière dont les entreprises pharmaceutiques fixent les prix des médicaments contre le
06:25cancer.
06:26Ces prix sont définis en fonction d'objectifs commerciaux,
06:29dans une logique visant à extraire le montant maximal que l'acheteur est prêt à payer.
06:34Alors, ça n'aurait rien à voir.
06:37Fait aggravant, une ONG suisse, Public Eye, a découvert que les coûts de R&D ne sont pas de 46
06:44milliards,
06:45mais sont compris entre 2 et 5 milliards.
06:48Selon eux, ces coûts sont amortis depuis longtemps.
06:50Le prix est excessivement élevé, non pas pour couvrir les coûts ou se prémunir contre les risques,
06:56mais pour maximiser les profits.
06:58Et c'est ce que confirment les chercheurs de l'université Erasmus.
07:01Vous voyez ce graphique.
07:04Moins de 3% sont imputables à la R&D.
07:07Ce qui est en rouge à 88%, c'est la marge.
07:11Mais comme si ça ne suffisait pas, il y a un événement qui enterre définitivement le débat.
07:17Argentine, janvier 2025.
07:19Pour la première fois, un concurrent vient d'être approuvé et entre sur le marché.
07:24Réaction de l'entreprise.
07:25En une nuit, le prix du Kétruda chute de 50%.
07:30Mais il existe un autre levier, beaucoup plus discret celui-ci.
07:34C'est le volume qui est utilisé dans chacun des flacons.
07:38Pour chaque patient, je m'explique.
07:40Le Kétruda est administré à dose fixe, 200 mg par perfusion.
07:45Que le patient pèse 50 ou 120 kg, c'est la même chose.
07:48La quantité injectée reste la même.
07:51Merck explique que cette méthode simplifie le travail des hôpitaux.
07:55Ok, mais des chercheurs néerlandais ont voulu vérifier ça.
07:59Ils ont étudié des données de patients traités dans des conditions réelles de plusieurs hôpitaux.
08:05Et leur constat est surprenant.
08:07Avec un dosage adapté au poids du patient, la quantité de médicaments administrés baisse d'environ 22%.
08:16Et on a la même efficacité.
08:19Mais si on fait ça, Merck perdrait 6 à 7 milliards de dollars par an, comme le rappelle l'oncologue
08:26Daniel Goldstein.
08:27C'est un quart du chiffre d'affaires du groupe.
08:29Donc les hôpitaux pourraient économiser des milliards.
08:32Mais Merck ne l'a pas permis.
08:35Bien au contraire.
08:37L'entreprise a supprimé les petits flacons qui permettaient justement d'ajuster plus facilement le dosage.
08:44Mais le plus gros danger pour le laboratoire, c'est qu'un concurrent puisse un jour vendre le même traitement.
08:51Et justement, ce moment était censé arriver en 2028.
08:552028, c'est la date qui, en théorie, aurait dû changer puisque c'est la fin du monopole de Merck.
09:01Alors je dis en théorie car depuis plus de 10 ans, le laboratoire se prépare à cette éventualité.
09:06En effet, l'entreprise a déposé plus de 1200 demandes de brevets dans 53 pays pour protéger son quai Truda.
09:15Ça lui permettrait de repousser l'échéance jusqu'en 2042.
09:18Si on rentre un peu dans le détail, on constate que 84% de ces demandes ont été déposées après
09:24la mise sur le marché du quai Truda en 2014.
09:27En soi, ce n'est pas forcément anormal.
09:30Les laboratoires continuent toujours de déposer des brevets.
09:33Mais là, on parle de brevets qui portent sur des éléments périphériques comme le dosage ou les méthodes d'administration.
09:42Certains couvrent par exemple le passage d'une perfusion à une simple injection sous la peau.
09:48On a donc la même molécule, le même effet, mais ce nouveau mode d'administration verrouille le médicament pour des
09:57années et des années.
09:59Ce n'est pas un arsenal scientifique, c'est un arsenal juridique.
10:03L'objectif n'est pas d'innover, c'est de rendre la concurrence si risquée que finalement personne ne tente
10:10l'aventure.
10:11En 2023, quatre élus américains ont demandé à l'office des brevets d'enquêter.
10:17Selon eux, il n'est pas du tout évident que Merck fasse autre chose qu'étendre son pouvoir de monopole
10:23sur le médicament.
10:24Cette approche et l'utilisation par Merck de dizaines de brevets pour repousser les concurrents du Kétruda semblent être des
10:32pratiques commerciales anti-concurrentielles.
10:35Mais il y a autre chose que Merck se garde bien de dire.
10:39La recherche qui a rendu le Kétruda possible n'a pas commencé dans les laboratoires de l'entreprise, non.
10:45Les deux créateurs du Kétruda, James Allison et Tatsuko Onjo, ont commencé à travailler dans des universités publiques avec des
10:54financements publics.
10:56Le premier au Texas et l'autre à Kyoto.
10:59Et l'histoire ne s'arrête pas là.
11:00La molécule elle-même, le Pembrolizumab, n'a pas été inventée par Merck.
11:05Elle a été développée par des chercheurs néerlandais chez Organon, une entreprise qui sera ensuite rachetée par Merck.
11:11Autrement dit, les bases scientifiques du médicament, le plus rentable de l'histoire, ont été financées par des contribuables américains,
11:19japonais et néerlandais.
11:22Du coup, il est légitime de penser que la collectivité paye deux fois.
11:26Mais cette situation dépasse largement le cas d'un seul médicament.
11:30Bill Pajeroski, économiste de la santé, a passé des années à étudier ce système de l'intérieur.
11:37Et son constat est amer, ces inégalités de prix sont endémiques à l'ensemble du système de santé en général.
11:44Mais avec la nouvelle génération de traitements qui arrivent, les thérapies cellulaires et géniques vont aggraver la situation.
11:52En effet, ces traitements seront capables de guérir une maladie, peut-être même avec une seule injection.
11:57Mais les prix envisagés donnent le vertige.
11:59On parle d'un million de dollars par patient.
12:03A l'échelle de ce qui se prépare, le Ketruda et ses 200 000 dollars par an pourraient être finalement
12:08qu'un avant-goût.
12:11Alors, faut-il payer pour avoir une chance de survivre ?
12:14En théorie, non.
12:15Mais tant que l'accès au traitement dépendra davantage du pouvoir d'achat que du besoin médical,
12:22cette question continuera de se poser pour des millions de patients à travers le monde.
12:28Merci d'avoir suivi sa coude de source.
12:31Prenez soin de vous et restez libres.
12:34Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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